Poutine pousse-t-il délibérément à la faillite de l’État russe ?

Les grands investisseurs qui détiennent encore des titres d’État russes doivent craindre pour le remboursement correct de ses dettes, selon les principales agences de notation. « La question n’est pas seulement de savoir si la Russie a suffisamment d’argent, mais aussi s’il existe une volonté politique [de s’enfoncer] », préviennent-ils.

Pourquoi est-ce important ?

La Russie étant de plus en plus isolée, le scénario selon lequel elle abandonne le système financier international traditionnel et construit un nouvel écosystème avec la Chine n'est plus de la science-fiction.

Les trois principales agences de notation – Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch – ont chacune tiré la sonnette d’alarme quant à une éventuelle faillite de l’État russe, qui pourrait ne pas honorer certaines de ses obligations. Une crainte désormais partagée par la Banque mondiale. Fait remarquable, les agences de notation s’attendent à ce que la Russie fasse délibérément défaut sur certains paiements d’intérêts, en guise de représailles aux sanctions économiques.

« Une réponse politique qui inclut le non-paiement sélectif de ses obligations en matière de dette souveraine », voilà comment s’exprimait Fitch. Fitch et Moody’s s’inquiètent non seulement d’éventuelles pénuries d’argent, mais aussi de « la volonté de la Russie de rembourser sa dette souveraine ». Ce n’est donc pas seulement une question de capacité, mais aussi de volonté.

Défaut de paiement

La Russie a déjà cessé temporairement de verser des intérêts aux investisseurs étrangers sur ses titres d’État libellés en roubles. Techniquement, cela pourrait conférer à la Russie le statut de pays en défaut de paiement, bien qu’elle dispose des fonds nécessaires pour effectuer les remboursements.

Mais la véritable épreuve se présente lorsque des remboursements en dollars ou en euros sont à l’ordre du jour. Un récent décret de l’autocrate Vladimir Poutine exige que certains remboursements qui seraient normalement effectués en devises étrangères soient désormais payés en roubles dévalués. Selon l’agence de presse Bloomberg, la Russie a 49 milliards de dollars d’obligations d’État en circulation en dollars et en euros.

Il sera intéressant de voir ce qui se passera le 16 mars, estiment les experts de JPMorgan. La Russie devra alors payer 117 millions de dollars d’intérêts sur des obligations qui, selon le contrat, ne peuvent être remboursées dans une autre monnaie. Le 4 avril, le remboursement intégral de 2 milliards de dollars d’obligations est prévu.

Si la Russie venait à payer, de manière provocante, en roubles et non en dollars, cela serait à nouveau techniquement considéré comme un défaut de paiement et le début d’une sorte de faillite de l’État, même si la Russie n’est pas du tout en faillite et est tout à fait capable d’effectuer les paiements en dollars.

Crise du rouble

La comparaison avec la crise du rouble en 1998 n’est pas entièrement valable, selon les experts. Contrairement à cette époque, la Russie dispose cette fois-ci d’importantes réserves internationales dans ses coffres, grâce à ses exportations énergétiques lucratives, et sa dette nationale est relativement limitée. Le taux d’endettement n’est que d’environ 20% du PIB, contre plus de 100% pour notre pays.

On estime que la banque centrale russe a accumulé plus de 600 milliards d’euros en devises étrangères et en or. La moitié de cette somme est placée dans des banques étrangères et est donc actuellement gelée en raison des sanctions économiques. Mais une grande partie de l’autre moitié serait constituée d’or stocké à la banque centrale russe.

Un écosystème financier avec la Chine ?

Certains observateurs suggèrent que la Russie a peut-être perdu sa motivation à tout faire dans les règles de l’art. Si le pays devient un paria sur les marchés financiers dans, disons, les cinq prochaines années, pourquoi se donnerait-il la peine de rembourser ses obligations et ses remboursements d’intérêts actuels ? De plus, le Kremlin a l’excuse parfaite. Il peut décrire tout défaut de paiement comme une conséquence des sanctions économiques internationales.

À moyen terme, le faible ratio d’endettement offre une marge de manœuvre pour des augmentations d’impôts, si les recettes des exportations d’énergie venaient à se tarir. Et si les besoins financiers étaient vraiment importants, le Kremlin ou ses affiliés pourraient emprunter à la Chine voisine, permettant ainsi à la Russie de construire un nouvel écosystème financier.

En bref, le scénario traditionnel de réadmission d’un pays au sein de la communauté financière internationale après une période d’exil n’est pas garanti cette fois-ci.

Le grand perdant de la stratégie financière est le Russe ordinaire. Son accès aux devises étrangères est déjà limité et avec la chute du rouble, il voit son pouvoir d’achat fondre. Entre-temps, il faut payer environ 140 roubles pour 1 euro ; il y a un mois, 85 roubles suffisaient.

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