Pourquoi notre obsession pour la photo menace nos souvenirs

Une simple photographie peut nuire à la capacité que nous avons de nous souvenir de nos expériences ou, au contraire, aider notre mémoire à refaire surface, écrit Linda Henkel de la Fairfield University sur Quartz.

De nos jours, la technologie nous offre la possibilité de prendre des dizaines de photos en seulement quelques secondes jusqu’au moment où nous avons obtenu le sourire parfait tant recherché. En somme, les photos sont devenues une marchandise alors qu’autrefois, il s’agissait surtout de la conservation de souvenirs précieux, souligne Henkel. Une étude de Shutterfly a constaté récemment que les Américains prenaient en tout plus de 10,3 milliards de clichés par mois. En outre, selon cette enquête, les dispositifs mobiles constituent actuellement l’instrument principal pour les prises de vue de 60% des utilisateurs.

Cette situation contraste véritablement avec celle d’il y a environ 10 ans. A l’époque, la photographie avait un coût plus élevé, ce qui nous obligeait à ne capturer que les instants qui en valaient vraiment la peine et qui méritaient d’être transmis aux générations futures. Les répondants de l’étude de Shutterfly ont expliqué qu’une de leurs principales motivations pour prendre des photos était la possibilité de se souvenir de leurs expériences. Cependant, actuellement, la multitude de clichés que nous prenons est bien souvent stockée dans l’oubli sur de nombreuses plateformes numériques parmi d’autres photos banales comme celles du dîner de la veille, nos selfies ou encore les diverses photos de nos pieds dans le sable lors de nos dernières vacances. Dès lors, doit-on s’étonner de perdre la trace de photos qui méritent que l’on s’en souvienne ?

Le problème des souvenirs oubliés dans le flux numérique est aggravé par la façon dont notre cerveau fonctionne. « Lorsque nous nous appuyons sur des « aide-mémoires » comme des appareils photo ou des smartphones, nous externalisons de manière efficace notre capacité de mémoire et nous nous éloignons du traitement cognitif nécessaire pour la création de souvenirs durables », indique Linda Henkel. Henkel a réalisé deux études durant lesquelles 74 étudiants universitaires ont dû visiter un musée d’art. Le premier groupe devait photographier les objets exposés et le deuxième devait simplement les observer.

Les élèves ont ensuite été invités à rapporter ce qu’ils avaient vu. Les résultats ont confirmé l’effet invalidant de la prise de photo sur la mémoire constaté par le professeur : les étudiants qui devaient prendre des photos se souvenaient moins des objets dans leur totalité, de leurs détails et de leur emplacement dans le musée, que les étudiants qui devaient simplement les observer. Ces conclusions coïncident avec celles d’autres recherches qui montrent que lorsque nous nous aidons d’un périphérique externe comme un ordinateur, nous avons tendance à moins mémoriser les choses.

Selon Henkel, lorsque nous nous efforçons de nous remémorer les choses grâce à l’observation du monde au travers de la lentille de nos dispositifs, nous provoquons une césure dans notre quête de souvenirs. « Je ne suggère pas que vous arrêtiez de prendre des photos. Mais alors que notre tendance à capturer les choses a été démultipliée, notre capacité à revisiter ces mêmes choses n’a pas suivi », explique Henkel.

La solution pour mémoriser davantage de choses consiste à les revisiter et les partager. Regarder une photo permet de réactiver et de consolider la mémoire, tout en la rendant accessible a posteriori au cerveau, car celui-ci peut se souvenir de l’histoire qu’elle véhicule. Malheureusement, l’étude de Shutterfly a également montré que, même si nous prenons plus de photos qu’avant, nous partageons moins. Bien que 90% des personnes qui prennent régulièrement des photos reconnaissent que leur signification prend plus de poids lorsque l’histoire qu’elles évoquent est partagée avec autrui, moins de la moitié de ces photos font effectivement l’objet d’une telle démarche. Enfin, la plupart des participants à l’enquête ont indiqué qu’ils n’avaient pas revu leurs photos datées de dix ans ou plus.