Pour diffuser sa vision de la guerre, le Kremlin investit TikTok malgré le blocage des vidéos venues de Russie et paie les influenceurs

Le réseau social chinois TikTok a bloqué les contenus venus de Russie en réponse à la censure gouvernementale, mais il semble en fait jouer double-jeu : les utilisateurs russes sont coupés de tout son de cloche différent sur la guerre en Ukraine. Et des influenceurs se voient payés pour diffuser le narratif mis en avant par Vladimir Poutine.

Sur le front de la guerre de l’information, l’attitude du gouvernement de Vladimir Poutine est restée profondément soviétique dans l’esprit. Un contrôle total des médias traditionnels, sommés de passer sous silence l’attaque de l’Ukraine puis d’adopter le ton et le vocabulaire qui vient d’en haut, sans la moindre voix discordante. Quant aux réseaux sociaux, principalement occidentaux, le Kremlin s’est d’abord contenté d’en réduire voire d’en supprimer l’accès depuis son territoire. Mais selon de récentes enquêtes, il essaie maintenant de réinvestir le terrain sur TikTok, mais avec un ton et des méthodes toujours aussi totalitaires.

Réseau coordonné pro-Kremlin

Malgré que le réseau chinois basé sur la diffusion de courtes vidéos se soit retiré du territoire russe en réaction à la censure, un « réseau coordonné » de comptes TikTok basés en Russie a continué à poster des vidéos pro-Kremlin, récoltant au passage des millions de vues, selon un rapport divulgué par l’ONG Tracking Exposed, qui étudie l’utilisation des algorithmes sur les plateformes et leurs effets sur la société.

Dans cette affaire, TikTok semble jouer en eau trouble : dès le 6 mars, l’entreprise annonçait le blocage de tout nouveau contenu venu de Russie, en réponse à la « loi anti-fake news » du pays, qui vise à censurer tout récit qui diffère de celui de la propagande officielle, rappelle Euractiv. Mais en parallèle, l’ONG s’inquiète que le réseau chinois rende inaccessible aux Russes tout contenus venus d’autres pays, les empêchant ainsi d’avoir accès à un autre narratif que celui de leur gouvernement.

Des Russes coupés du reste du monde

« TikTok restreint les informations sur la guerre Ukraine-Russie d’une manière qui va au-delà de ce qui est requis en réponse à la loi russe sur les fake news » peut-on lire dans l’étude. Les comptes TikTok de la BBC et de CNN, par exemple, existent toujours, mais aucune de leurs vidéos n’est accessible aux utilisateurs russes. Ce n’est pas le cas des médias pro-russes RT et Sputnik, qui malgré leur interdiction en Europe, restent accessibles en Russie.

En outre, Vice a révélé la semaine dernière que des utilisateurs russes influents et populaires de TikTok étaient payés pour répandre la vision promue par leur gouvernement du conflit en cours : « De nombreuses campagnes ont été coordonnées sur un canal Telegram secret qui indique à ces influenceurs ce qu’ils doivent dire, où capturer les vidéos, quels hashtags utiliser et quand poster la vidéo exactement » détaille le média en ligne. « Ces campagnes ont été lancées au début de l’invasion et ont impliqué un certain nombre des influenceurs les plus en vue sur TikTok, dont certains ont plus d’un million de followers. »

Modèle chinois de censure sur l’internet

Les influenceurs auraient été drillés par un administrateur anonyme se présentant comme journaliste, et qui allait jusqu’à leur suggérer des effets de montages, des musiques à utiliser, voire leur dictait carrément leur texte. Les utilisateurs étaient payés pour ce travail, mais la provenance de l’argent ne semble avoir été divulguée. Des influenceurs russes qui ont bien voulu témoigner révèlent des sommes qui oscillent entre 2.000 et 20.000 roubles, soit entre 17 et 162€ ; pas des fortunes donc. TikTok n’a pas voulu s’exprimer sur le sujet.

« L’ère de l’internet libre en Russie vient de s’achever brutalement », considère Marc Faddoul, codirecteur de Tracking Exposed. « Après le blocage des autres plateformes de réseaux sociaux Facebook, Twitter et Instagram, la seule plateforme mondiale encore disponible en Russie se transforme effectivement en un canal de propagande pour le Kremlin. La Russie semble se rapprocher du modèle chinois de censure de l’internet. »

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