Osera-t-on encore loger chez des inconnus? Airbnb a-t-il encore un avenir?

Airbnb-CEO Brian Chesky. – Isopix

Airbnb a été fondé en plein milieu de la crise financière. Les personnes qui ne pouvaient pas se payer un hôtel étaient accueillies à prix réduit par des familles qui pouvaient utiliser ce revenu supplémentaire pour rembourser leur hypothèque. Le business de l’hébergement en ligne a connu un boom considérable en 12 ans.

L’année dernière, Airbnb a réalisé un chiffre d’affaires supérieur à celui d’InterContinental Hotels Group (IHG) et de Hilton. La plateforme était également en passe de supplanter le groupe Marriott, qui domine pourtant le secteur depuis l’acquisition de Starwood Hotels il y a trois ans.

Contrairement à des entreprises comme Uber, Lyft ou WeWork, Airbnb repose sur un modèle commercial lucratif. En 2017 et 2018, l’entreprise a réalisé des bénéfices, une première dans l’économie collaborative.

L’entreprise ne possède pratiquement pas de biens immobiliers en portefeuille, mais sa valeur était pourtant estimée à plus de 30 milliards de dollars avant l’éclatement de la crise du coronavirus. De ce fait, elle valait déjà plus que n’importe quelle chaîne d’hôtels réputée à travers le monde. Au cours des dix dernières années, le concept s’est transformé en une marque de voyage mondiale. En plus de chambres et de maisons, la plateforme propose désormais des restaurants, des excursions, des hébergements de luxe et même des voyages d’affaires.

Bien qu’Airbnb ait été de plus en plus restreint dans de nombreuses villes, trois voyageurs réservaient encore récemment une nuitée toutes les demi-secondes sur la plateforme. Au total, le catalogue d’Airbnb comprend plus de sept millions d’adresses sur six continents, dont 1,3 million en Asie.

Allons-nous encore séjourner dans une ville inconnue, avec un étranger?

Airbnb Frankrijk
AP Photo/Jacques Brinon

À l’heure qu’il est, Airbnb aurait dû être coté en bourse. Mais ça, c’était avant que quelqu’un, quelque part en Chine, ne décide de manger un pangolin… La pandémie qui en a résulté a d’abord paralysé le marché chinois, puis l’Europe et plus tard les États-Unis. Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un hôtel a été fermé. Entre-temps, les réservations sur la plateforme se sont effondrées. Airbnb s’attend à une baisse des ventes de 50% cette année, voire plus… Ce qui soulève la question de savoir si le concept a encore un avenir.

Louer une chambre chez quelqu’un – bien plus que dans l’industrie hôtelière – est une question de confiance. Maintenant que toute la population mondiale porte des masques et des gants en latex, passer la nuit dans une grande chaîne d’hôtels semble soudain beaucoup plus attrayant que de dormir dans une maison inconnue, dans une ville étrangère.

Cet état de fait n’a pas échappé aux actionnaires et aux investisseurs. La pandémie a pesé lourdement sur les dépenses (les annulations ont dû être remboursées). Début avril, la société a levé un milliard de dollars auprès des sociétés d’investissement américaines Silver Lake et Sixth Street Partners. Le but de la manœuvre est d’utiliser ces fonds supplémentaires pour assurer l’avenir de la plateforme de location de logements. Mais Airbnb a dû cracher un taux d’intérêt de 11%.

Dans le même temps, la société a licencié tous ses employés sous contrat à court terme et elle a supprimé pour 800 millions de dollars de campagnes marketing. Lorsque le monde a fermé boutique, l’entreprise disposait sur ses comptes en banque d’un milliard de dollars d’avances sur les futurs séjours. Entre-temps, Airbnb a débloqué 250 millions de dollars pour indemniser les propriétaires. Beaucoup d’entre eux se sont endettés pour acheter une deuxième voire une troisième résidence et jouer pleinement la carte Airbnb. Mais après deux mois sans revenus, ces personnes sont aujourd’hui obligées de remettre ces propriétés en vente car elles ne peuvent tout simplement plus rembourser les emprunts.

Tourisme local et homeworking deviennent la norme

L’industrie du voyage revient toujours. Cela s’est produit après les attentats du 11 septembre 2001, comme après la crise financière. Cependant, elle est désormais confrontée à un problème qui peut potentiellement durer 18 mois. Certains analystes parlent même de 4 à 8 ans. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas prendre l’avion choisiront une destination accessible en voiture. Le tourisme local va remplacer les voyages longue distance dans les mois et les années à venir.

Il y a là des opportunités pour Airbnb. Des personnes qui gagnent moins d’argent chercheront également des logements moins chers, comme après la crise de 2008. Et le fait que des millions de personnes aient travaillé à domicile ces dernières semaines offre encore plus de possibilités. Le homeworking pour les emplois de bureau devrait devenir la norme, et plus l’exception. Un loyer à long terme dans un lieu étranger devient soudainement une proposition attrayante, en particulier pour les jeunes et les couples sans enfant qui télétravaillent. Ils peuvent fonctionner aussi bien depuis Bruxelles que depuis Séville.

Le plus grand obstacle reste la psyché humaine

Mais le plus grand obstacle reste sans aucun doute la psyché humaine. Même lorsque tout se passe normalement, un voyage comporte toujours son lot d’incertitudes. On quitte sa zone de confort et on entre en contact avec des étrangers.

Le premier point d’interrogation sera bientôt le transport aérien. Comment va-t-il s’organiser? Et une fois à destination, prendrons-nous un taxi, un Uber ou les transports publics? Qui était dans ce Uber avec nous? Mais c’est du logement que viendront le plus de craintes. Optera-t-on pour la pseudo-sécurité d’une chaîne hôtelière réputée, mais coûteuse, ou prendra-t-on le risque d’un hôte Airbnb sympathique, mais peut-être asymptomatique? Reste à voir si le fait que certains propriétaires de logement Airbnb ajoutent la mention ‘minutieusement désinfecté’ à leur description sera utile…