Une saga particulièrement clivante a pris fin cette semaine en Allemagne. Malgré l’opposition de six ministres et d’une très large partie de la population, une partie du port de Hambourg va être cédée au groupe chinois Cosco. Pékin peut remercier Olaf Scholz.
Malgré l’opposition générale, la Chine s’offre une part du plus grand port d’Allemagne : merci Olaf !

Pourquoi est-ce important ?
Depuis le début de l'année, l'Allemagne paie un lourd tribut à sa dépendance énergétique à l'égard de la Russie. Dans le même temps, certaines alertes sont lancées : il faudrait aussi tout faire pour éviter de se rendre trop dépendant de la Chine. Or, un dossier majeur vient d'être clôturé. Et il n'est pas nécessairement rassurant pour l'indépendance de la plus grande économie européenne.L’essentiel
- Cette semaine, le gouvernement allemand a autorisé Cosco, le premier armateur chinois, à mettre une main sur le port de Hambourg, le plus important du pays.
- Cette décision découle d’un « compromis » passé entre les (nombreux) opposants à l’opération et la chancellerie.
Les détails
Cosco ne prend pas une participation directe dans le port de Hambourg, mais bien dans le terminal à conteneurs de Tollerort (CTT).
- Cette participation s’élèvera à 24,9%.
- Initialement, il était prévu que Cosco s’empare de 35% de CTT.
- Outre cette participation diminuée, Cosco n’obtiendra pas certains « droits spéciaux » qu’il pensait recevoir.
- Le groupe public chinois ne pourra pas nommer de directeur général, alors qu’il escomptait pouvoir en désigner un parmi les trois que compte CTT.
- Il n’aura pas non plus de droit de véto sur les décisions stratégiques concernant les affaires ou le personnel.
Scholz seul contre tous, ou presque
Comme nous vous l’expliquions la semaine dernière, le dossier était brûlant en Allemagne.
- D’un côté, Olaf Scholz et les sociaux-démocrates (SPD) hambourgeois étaient favorables – pour ne pas dire enthousiastes – vis-à-vis du deal.
- De l’autre, six ministères – dont certains détenus par des membres du SPD (!) – s’opposaient radicalement à l’entrée de Cosco dans le port de Hambourg. La population aussi, puisqu’un sondage du Spiegel avait révélé que 81% des Allemands étaient opposés à l’arrivée du groupe chinois à Hambourg.
- Cette diminution d’une participation de 35 à 24,9% est donc censée refléter un « compromis » au sein du gouvernement allemand.
Un compromis, vraiment ?
En analysant les réactions des différents acteurs de ce dossier, on peut facilement déduire que les partisans de l’entrée de Cosco dans le port de Hambourg sont bien plus ravis de ce « compromis » que ses détracteurs.
- Du côté des partisans :
- Une porte-parole de Scholz a souligné le fait que cette opération ne créait aucune dépendance de l’Allemagne à l’égard de la Chine. La participation de Cosco, « relativement faible », ne lui ouvre aucune influence stratégique, a-t-elle ajouté, selon Tagesschau.
- Pékin a félicité Berlin pour avoir donné son feu vert à l’accord et a souligné ses avantages, tant pour la Chine que pour l’Allemagne.
- L’opérateur du port de Hambourg, Hamburger Hafen und Logistik (HHLA), a indiqué que l’arrivée de Cosco renforçait « la viabilité future de HHLA » et « sécurisait les emplois futurs » dans le port. Le deal fera de CTT « une plaque tournante pour le commerce de marchandises avec l’Asie », a aussi souligné HHLA, assurant qu’il ne créait « aucune dépendance unilatérale ».
- Du côté des opposants, au sein du gouvernement :
- Les six ministères opposés à l’opération (Économie, Intérieur, Défense, Transports, Finances et Affaires étrangères) sont restés plus mesurés.
- Une porte-parole du ministère des Affaires étrangères (FDP) a à nouveau rappelé que celui-ci, avec d’autres, avait clairement exprimé ses préoccupations lors des discussions. « Toutes les possibilités formelles ont été utilisées, également sous la forme d’une note protocolaire », a-t-elle fait remarquer.
- Le ministère de l’Intérieur (SPD) a dit que la décision du cabinet avait « dissipé les doutes ».
- Le ministère de l’Économie (Verts) a souligné l’importance d’avoir réussi à supprimer les « droits spéciaux » convoités par Cosco.
- Du côté des opposants, en dehors du gouvernement :
- Le président fédéral d’Allemagne, Frank-Walter Steinmeier (SPD) a mis en garde mardi soir contre une trop grande dépendance vis-à-vis de la Chine. Rappelant sur le plateau d’ARD qu’il fallait « tirer les leçons », il a appelé à « réduire les dépendances unilatérales dans la mesure du possible ». « Cela s’applique également à la Chine en particulier« , a-t-il ajouté.
- Le chef de l’opposition, Friedrich Merz (CDU) a quant à lui qualifié « d’erreur » l’autorisation accordée par le gouvernement. Selon lui, « l’accent n’est pas principalement mis sur les aspects financiers, mais sur les aspects politico-stratégiques ». Or, l’entrée de Cosco est « une question très fondamentale du point de vue des intérêts de sécurité de la République fédérale », a-t-il fait valoir.
- L’eurodéputée allemande Svenja Hahn (FDP) a même parlé de « grave erreur ». « Dans l’ensemble, cela reste une grave erreur stratégique de placer des parties d’infrastructures critiques entre des mains chinoises. Après tout, la Chine a successivement acheté des ports européens, mais exclut la propriété étrangère des ports de son propre pays. Cela montre que la coopération avec la Chine n’est pas un partenariat d’égal à égal », a-t-elle argumenté, dans des propos rapportés par Politico.
Le contexte
Les propos de Hahn font écho à l’emprise grandissante que prend le premier armateur chinois dans les ports européens.
- Cosco est en effet déjà présent à Rotterdam et à Anvers, les deux plus grands ports du Vieux Continent. Avec Hambourg, il met une main sur le troisième plus important.
- En outre, en 2016, le groupe chinois est même parvenu à devenir l’actionnaire majoritaire du port du Pirée, à Athènes.