Ce week-end se tiendra le premier tour de l’élection présidentielle tchèque. Quelques jours avant le scrutin, Emmanuel Macron a reçu à l’Élysée l’un des principaux candidats, Andrej Babis. Ce qui n’est pas bien perçu du tout en République tchèque, où l’on va jusqu’à l’accuser d’interventionnisme.
Macron-Babis, la photo qui passe mal : « Il reçoit un populiste soupçonné de blanchiment de fraude fiscale en France »

Pourquoi est-ce important ?
Devenu Premier ministre en décembre 2017, Andrej Babis est redevenu simple député fin 2021 suite à une défaite lors des élections législatives. Ayant fait l'objet d'accusations de corruption, il est parfois décrit comme une version tchèque de Viktor Orban ou de Donald Trump en plus "soft". Ce week-end, il entre en course pour gagner les clés le château de Prague.Dans l’actu : Macron-Babis, une rencontre qui passe mal.
- Ce mardi, Emmanuel Macron a reçu Andrej Babis à l’Élysée.
- Si le président français assure qu’il ne faut pas y voir un soutien au candidat pour l’élection à venir, ce dernier en a clairement profité pour s’enorgueillir de son « amitié » avec Macron.
Le détail : Babis n’en demandait pas tant.
- « Je suis heureux que l’homme politique européen le plus important ait trouvé du temps pour moi et que nous ayons des relations si amicales ». Le tweet d’Andrej Babis à la sortie de l’Élysée, accompagné d’une photo qui le voit en pleine accolade avec Emmanuel Macron, ne laisse pas de place au doute.
- L’ancien Premier ministre tchèque a clairement profité de cette rencontre pour s’attribuer le soutien de l’actuel président français.
- Le bureau Macron a beau avoir assuré qu’il ne fallait pas assimiler cette rencontre à une forme de soutien, les effets sont là.
« Macron fait passer Babis pour un leader compétent »
Les critiques fusent :
- Pavel Telicka, ancien vice-président libéral du Parlement européen, juge l’attitude de Macron « incorrecte ».
- « Il est bien sûr courant que des partenaires politiquement liés se soutiennent avant les élections. Cependant, tout soutien de ce type devrait avoir ses limites politico-culturelles », a-t-il commenté auprès d’Euractiv.
- « Macron reçoit un candidat populiste avec qui il ne partage pas beaucoup d’opinions et de valeurs et qui est soupçonné de pratiques économiques déloyales dans son pays », a-t-il ajouté. « Il s’est traîné dans l’espace public préélectoral tchèque, ce qui n’est pas dans l’intérêt français. »
- On notera que Telicka a un temps été membre du parti de Babis (ANO), avant de le quitter suite à des désaccords avec le même homme.
- L’universitaire Michal Koran, spécialiste des relations internationales, a aussi fait part de sa « déception » sur Twitter.
- « Offrir une séance photo, trois jours avant l’élection présidentielle, à un candidat qui fait l’objet d’une enquête en France pour transactions illégales, c’est mal, tout simplement. Eh oui, bien sûr qu’Andrej Babiš vous utilise énormément dans sa campagne », a-t-il écrit.
- « C’est surtout frustrant puisque l’un des autres candidats (le général Petr Pavel) a reçu la croix de guerre française pour avoir participé à une opération de sauvetage de soldats français en 1993 et l’autre (Pavel Fischer) a été ambassadeur de la République tchèque en France », a-t-il complété.
- Parmi les critiques, on retrouve aussi un commentaire du rédacteur en chef adjoint du journal Respekt, Ondrej Kundra.
- Le journaliste parle même d’interventionnisme dans l’élection tchèque de la part de Macron.
- « L’acceptation par l’un des principaux acteurs européens permettra à Babis de se montrer dans la campagne électorale comme une star de la politique européenne », note-t-il. « Les petites choses fonctionnent souvent sur les électeurs – et une photo avec Macron peut donner l’impression à certains indécis que Babis, qui agit autrement de manière chaotique, est un leader compétent. »
Le contexte : Babis tout juste acquitté, mais…
- En ce début de semaine, Babis a eu de quoi sourire. Lors de sa visite en France, en plus de s’afficher aux côtés de Macron, il a pu rencontrer l’homme le plus riche du monde : Bernard Arnault.
- Il n’a bien sûr pas hésité une seconde avant de publier sur Twitter un cliché de sa rencontre avec le patron de LVMH.
- En outre, lundi, l’ex-Premier ministre tchèque a reçu une bonne nouvelle sur le plan judiciaire.
- Un tribunal de Prague l’a acquitté dans le cadre de l’affaire du « Nid de cigogne« , où il était accusé de fraude aux subventions européennes.
- Babis a immédiatement reçu les félicitations d’Orban : « Content de voir que les faits comptent toujours ! Mes meilleurs vœux, continuez à bous battre ! »
- Toutefois, Babis traîne toujours d’autres casseroles.
- Comme cela a été épinglé ci-dessus par ses détracteurs, il fait notamment l’objet d’une enquête en France pour blanchiment de fraude fiscale. Un scandale qui a éclaté suite à des révélations faites lors des Pandora Papers.
La même famille européenne
Les explications : pourquoi Macron a-t-il agi de la sorte ?
- Le journaliste Ondrej Kundra avance quelques pistes explicatives.
- D’abord, il y a un élément purement factuel à rappeler. ANO, le parti de Babis, fait partie de la formation européenne Renew Europe. C’est à ce même Renew qu’appartient LREM, le parti de Macron.
- L’élection de Babis comme président de la République tchèque offrirait au président français un nouvel allié au sein de l’UE.
- Ensuite, en tentant de faire de Babis le nouveau président tchèque, Macron pourrait vouloir affaiblir l’alliance entre les pays baltes, la Pologne et la République tchèque autour d’une ligne très dure envers la Russie.
- En effet, l’actuel Premier ministre tchèque, Petr Fiala, est aligné sur les positions baltes et polonaise vis-à-vis du Kremlin. Babis, moins.
- Avec Babis comme président, la ligne tchèque s’assouplirait quelque peu, ce qui plairait à Macron.
- Enfin, il y a un enjeu énergétique. Nous vous en parlions le mois dernier, la République tchèque a l’intention de consentir au plus grand investissement de son histoire en agrandissant sa centrale nucléaire de Dukovany.
- Parmi les candidats à la construction d’un nouveau réacteur, il y a EDF. Le groupe français fait face à Westinghouse (USA/Canada) et KHNP (Corée du Sud). Ces deux dernières lui ont récemment damé le pion en Pologne.
- Une fois président, Babis pourrait s’activer en coulisses pour faire valoir les intérêts français, pense savoir le journaliste tchèque.
Et maintenant : le premier tour.
- Le premier tour de l’élection tchèque se tiendra ces 13 et 14 janvier, avant un second deux semaines plus tard.
- Parmi les favoris, outre Babis, on retrouve l’ancien général au sein de l’OTAN Petr Pavel et l’économiste Danuse Nerudova.
- Le vainqueur succédera à Milos Zeman, en poste depuis dix ans.