Le virage des Verts: la Belgique va soudainement exploiter ses centrales nucléaires et devenir responsable de l’élimination des déchets et du démantèlement de Doel 4 et Tihange 3

La discussion sur les pensions laissera de profondes cicatrices. Des cris, des vociférations, une forte pression du Premier ministre, Alexander De Croo (Open Vld), et finalement une maigre récolte. « Cela va nous trotter longtemps dans la tête, c’est clair », a-t-on entendu dire d’une source haut placée de la Vivaldi. Ce matin, Georges-Louis Bouchez (MR) a même évoqué « un manque de respect du Premier ministre pour ses partenaires de coalition ». Il ne reste plus qu’un seul dossier avant l’échéance du 21 juillet : les négociations avec Engie. Les Verts vont prendre un virage spectaculaire : ils ont accédé à la demande d’Engie qui souhaite que, dorénavant, l’État et l’énergéticien exploitent conjointement Doel 4 et Tihange 3. C’est ce qu’a annoncé ce matin Georges Gilkinet, vice-premier ministre d’Ecolo. Dans le package, la Vivaldi prend aussi en charge l’élimination des futurs déchets nucléaires. Un scénario très éloigné de l’intention de Groen et d’Ecolo, qui voulaient en finir une bonne fois pour toutes avec les centrales nucléaires lors de leur entrée au gouvernement.

L’info : « Nous n’allons pas être responsables des vieux déchets et des vieilles centrales », Georges Gilkinet (Ecolo) tente de faire passer la pilule, ce matin.

Les détails : Les Verts font une énième concession. La Belgique gèrera soudainement ses propres centrales nucléaires.

  • L’heure tourne pour la Vivaldi. Il y a encore un dossier sur la table, avant que le gouvernement fédéral ne parte en vacances, après le défilé du 21 juillet. Mais il ne s’agit pas d’un dossier purement symbolique, il s’agit de l’approvisionnement en énergie de notre pays, à l’heure de la plus grande crise énergétique ayant jamais frappé le continent.
  • Depuis des semaines, le duo formé par le Premier ministre et la ministre Tinne Van der Straeten (Groen) négocie avec Engie, l’acteur énergétique français qui détient les centrales nucléaires belges. Depuis vingt ans, une danse s’opère entre les Français du quartier parisien de La Défense et les hautes sphères de la politique belge. Et après vingt ans, la patience des Français est à bout, et ils sont désormais en position de force pour revendiquer des choses.
  • Après tout, les Verts de la Vivaldi n’avaient absolument pas l’intention de maintenir les centrales nucléaires ouvertes. L’accord de coalition contenait tous les éléments pour faire tomber le rideau sur Doel et Tihange une fois pour toutes : un vieux rêve des écologistes qui remonte à l’équipe arc-en-ciel de Verhofstadt qui a voté en 2001 la loi de sortie du nucléaire.
  • Par la suite, Groen et Ecolo n’ont pu siéger dans les coalitions fédérales pendant vingt ans, faisant chaque fois pression depuis l’extérieur pour la sortie du nucléaire. Pour Meyrem Almaci (Groen), et certainement Jean-Marc Nollet (Ecolo), 2020 et la concrétisation de la Vivaldi ont été le moment de vérité pour régler ce vieil héritage.
  • Mais le contexte a beaucoup changé : le fait qu’une source d’énergie à si faible émission de CO2 doivent fermer et que des centrales au gaz doivent être reconstruites pour compenser est et reste une idée difficile à défendre. Mais la ministre Van der Straeten est restée bloquée sur cette ligne pendant longtemps : l’énergie nucléaire devait disparaitre, le gaz est une solution « provisoire » pour arriver au renouvelable.
  • La politique tourne autour des « événements ». La guerre en Ukraine a été un point de basculement, même si l’opposition a fait de son mieux pour maintenir les centrales nucléaires ouvertes. La N-VA a été bien aidée par le MR, dont le président a rapidement vu une opportunité : au bout d’une pression sans relâche, Georges-Louis Bouchez a savouré « sa » victoire, les deux réacteurs nucléaires les plus récents – Doel 4 et Tihange 3 – ont été prolongés en mars derniers. Un accord qui faisait office de premier tournant pour les Verts.
  • Mais Ecolo et Groen avaient fixé quelques « lignes rouges » très claires dans l’accord : par exemple, il n’était pas question que la Belgique nationalise les centrales, et encore moins que l’État belge partage la responsabilité des déchets nucléaires et du démantèlement des plus vieux réacteurs.
  • Pour ce dernier point, une facture improbable nous attend, estimée provisoirement à 41 milliards d’euros (avec l’inflation). Un fonds, financé par l’opérateur Engie, d’une valeur de pas moins de 14 milliards, est censé nous mettre à l’abri : le fonds Synatom. La ministre Van der Straeten se bat depuis des semaines pour s’assurer qu’Engie respecte ses devoirs.
  • Mais la donne semble avoir changé : si la Vivaldi veut vraiment maintenir les réacteurs les plus récents ouverts, Engie exige que le gouvernement belge intervienne pour l’exploitation et le stockage des déchets. Après tout, l’énergéticien français veut une « sécurité juridique absolue », et pour cela, il n’y a pas de meilleure méthode que d’emmener le législateur dans le même bain. Cette demande est connue depuis des semaines : Engie a elle-même divulgué son ultimatum. Et l’entreprise joue le jeu à fond, désormais.
  • En marge des négociations sur les retraites, De Croo a annoncé en kern qu’il ne voyait plus de véritable accord aboutir, faute de temps, mais qu’il pouvait obtenir un accord de principe. De cette façon, la Vivaldi pouvait sauver la face avant les vacances. Mais, cela impliquerait de lourdes concessions, notamment cette exploitation conjointe.
  • Que cela ouvre la porte au transfert d’une partie beaucoup plus importante de la facture du démantèlement saute aux yeux. Les Verts en sont bien conscients : ce n’est pas un hasard s’ils étaient terrifiés par un tel scénario dès le mois de mars et l’ont explicitement inclus dans l’accord gouvernemental.
  • Seulement, les véritables négociations ne se font pas entre Groen, Ecolo et le MR au sein de la Vivaldi, mais avec les Français. Et ils n’ont pas bougé d’un pouce ces dernières semaines. Ainsi, après avoir concédé la prolongation des réacteurs nucléaires, les Verts doivent jeter par-dessus bord un autre énorme tabou : la Belgique devra se charger de les exploiter.
  • L’alternative est l’absence d’accord, ou un accord qui arrive bien trop tard. L’hiver 2026 semble déjà problématique : Engie affirme qu’il ne lui reste plus assez de temps pour organiser l’approvisionnement en combustible des centrales nucléaires, et que la sécurité de cet approvisionnement est déjà remise en question. Ou comment négocier avec un couteau sous la gorge, alors que le temps s’écoule.

Et maintenant ? Van der Straeten reste silencieuse, mais Ecolo a déjà cédé, le MR jubile et la N-VA cogne fort.

  • « Je suis toujours en train de négocier de manière intensive », a déclaré Van der Straeten ce matin devant les micros de la VRT. Elle n’a rien voulu dire sur le contenu, seulement les platitudes habituelles du « meilleur accord possible pour tous les Belges », mais aussi une certaine irritation concernant la fuite au sein du kern: « Vous savez que nous négocions en toute confiance. Je compte sur tous mes collègues pour garder la discrétion. »
  • Bouchez n’est certainement pas quelqu’un de discret et applaudissait déjà des deux mains un tel accord avec Engie sur les ondes de la RTBF ce matin : « La Belgique disposera à nouveau de son propre approvisionnement en énergie. Il prendra en compte les bénéfices et les coûts, mais uniquement pour les réacteurs les plus récents », soulignant que tous les anciens réacteurs nucléaires sont et resteront la propriété d’Engie, y compris les coûts des déchets et de leur démantèlement.
  • Et regardez : ce matin également, le vice-premier ministre Georges Gilkinet s’est présenté devant les micros de la rue de la Loi. Et il a pris le virage que Van der Straeten ne voulait pas prendre : la Belgique poursuivrait en effet l’exploitation de Doel 4 et Tihange 3 dans un nouveau véhicule juridique avec Engie, en cogestion. Il a aussi fait référence aux « anciens déchets et aux anciennes centrales », qui « restent sous la seule responsabilité d’Engie ».
  • Une fois de plus, une énorme concession a été acceptée par Groen et Ecolo : une ligne rouge est franchie. L’affaire ne serait finalisée qu’à l’automne, ce qui signifierait des mois de douleur politique pour les Verts. La question de savoir comment Ecolo va expliquer cela à ses partisans reste ouverte.
  • À la N-VA, Bart De Wever a déjà réagi hier, en soulignant qu’un accord de principe n’est pas un véritable accord. « Le gouvernement De Croo repousse une fois de plus un accord final sur le maintien de Doel 4 et Tihange 3. Pour la cinquième fois déjà. La probabilité que les centrales nucléaires soient opérationnelles d’ici 2026 est devenue proche de zéro. Une mauvaise gestion de la pire espèce. »
  • La N-VA continue à tenir le même discours que le MR, et que beaucoup d’autres dans le monde industriel. Il ne s’agit pas seulement d’une discussion sur les réacteurs les plus récents : en fait, tout le parc nucléaire devrait être reconsidéré. Aux Pays-Bas, des centrales plus anciennes que Doel 2 et 3 resteront ouvertes. Même en Allemagne, la fermeture des trois dernières centrales sera reconsidérée. Un peu partout en Europe, le contexte géopolitique oblige les Verts à faire marche arrière. Leurs opposants diront certainement : beaucoup de temps perdu.
  • Il n’est pas inconcevable que cette discussion figure bientôt à la table de la Vivaldi : que faire de toutes ces vieilles centrales, qui techniquement pourraient encore offrir quelques services. En ouvrant dès à présent la porte à l’exploitation conjointe des centrales nucléaires les plus récentes, un précédent important a déjà été créé. Ecolo et Groen n’ont peut-être pas encore fait leur dernière concession. Il est déjà envisagé que Tihange 2 joue les prolongations cet hiver.

La vue d’ensemble : la Vivaldi est à bout de souffle après deux mois de lutte pour un « accord d’été ».

  • Ce matin, De Wever s’est montré très dur envers le gouvernement fédéral sur Radio 1. Ça ne lui a pas été très compliqué de trouver des arguments : les présidents de la Vivaldi s’étaient déjà chargés de lui prémâcher le travail, à propos de l’accord sur les pensions.
    • « Le gouvernement précédent a pris des décisions pour freiner les coûts du vieillissement, comme le relèvement de l’âge légal de la retraite. Ce gouvernement a ajouté 2 milliards [à l’ardoise]. »
    • « Le chômage devient désormais un choix que l’on peut assumer toute sa vie et pour lequel on perçoit toujours une pension. Seulement dans notre pays. »
    • « Sur le plan socio-économique, la Vivaldi a réussi à faire reculer davantage le pays en 2 ans. Nous sommes le pays qui a le plus gros déficit budgétaire après Malte. Nous allons dans la direction de la Grèce. »
    • « C’est ce qu’a également déclaré Koen Geens (cd&v) : « Nous sommes au bord du gouffre, sur le plan budgétaire. Au niveau fédéral, nous ne pouvons rien faire de plus, sauf dépenser l’argent que nous n’avons plus. »
  • La question de savoir si les coups de De Wever atteignent l’équipe fédérale est une autre affaire. Mais le fait est que la Vivaldi a besoin de vacances, de panser ses plaies. L’accord sur les retraites a été critiqué de toutes parts, en premier lieu par les présidents des partis de la majorité. Les coups internes, les coups de gueule, la pression du PS puis du MR : ça laisse des traces.
  • Bouchez l’a encore exprimé aujourd’hui sans hésitation : « Le Premier ministre devrait avoir plus de respect pour ses collègues de la coalition », a-t-il déclaré. « Les menaces et les insultes ne sont pas les meilleures méthodes pour parvenir à un accord. » Et il a ajouté, délicatement, « que le Premier ministre ne doit jamais oublier qu’une coalition survit grâce à l’équilibre entre les partis, et qu’il est Premier ministre grâce à l’approbation et à la volonté de ses partenaires de coalition. »
  • Des menaces à peine voilées de la part du MR, qui fait pourtant partie de la famille libérale. Le Premier ministre s’était permis de qualifier , la vieille, les réactions des présidents de partis de « bruits de fond sans importance ».
  • Du côté du PS, c’est silence radio. Le fait qu’un appel téléphonique entre De Croo et le président du PS, Paul Magnette, ait résolu l’affaire sur les pensions est dissimulé : au boulevard de l’Empereur, on ne veut pas gaspiller trop de mots sur la question.
  • Mais là-bas, l’addition est faite depuis bien plus longtemps : c’est De Croo et personne d’autre qui a refusé obstinément pendant des mois de mettre le dossier des retraites à l’ordre du jour. Pour ensuite en faire un dossier symbolique de son « agenda d’été ». Après l’accouchement déjà douloureux du jobs deal, De Croo a eu l’impression pendant plusieurs jours que le PS ne se laisserait pas faire. Après des heures de torture au sein de la Vivaldi, la montagne a accouché d’une souris : un accord sur les retraites qui peut difficilement être défendu.
  • Ainsi, le gouvernement fédéral part en congé avec un bilan très douloureux : l’atmosphère est en dessous de zéro, la confiance a disparu. À l’automne, toute une série de dossiers cruciaux les attendra, avec le budget, le marché du travail, la fiscalité, mais aussi la compétitivité des entreprises belges, et donc indirectement les discussions sur l’indexation et la loi de 96. Les partenaires de la coalition se demandent aujourd’hui ouvertement si le gouvernement survivra à tout cela. Mais « les problèmes doivent être résolus, s’ils se présentent », tel est le vieil adage de la rue de la loi, de feu Jean-Luc Dehaene (cd&v). Pour De Croo, c’est plus que jamais d’actualité.
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