Le pari de Bouchez : peut-on être un taureau permanent et survivre dans le système de compromis à la belge ?

Pour la énième fois, Georges-Louis Bouchez (MR) envoie un message à son parti et, plus largement, à toute la rue de la Loi : c’est lui qui décide, et personne d’autre. Aujourd’hui, Bouchez s’est autorisé à remplacer Jean-Luc Crucke (MR), qui prendra sa retraite à la Cour constitutionnelle. Et il a choisi un jeune président d’un CPAS du Hainaut, Adrien Dolimont, totalement inconnu, pour reprendre le lourd portefeuille ministériel du budget au sein du gouvernement wallon. Ce faisant, il a une fois de plus ridiculisé l’ensemble du bord du MR, qui comptait de nombreux candidats espérant un poste ministériel. C’est typique : Bouchez n’aime pas les compromis. La question est de savoir combien de temps cette position pourra être maintenue, surtout en Belgique francophone.

Dans l’actualité : Un nouveau jour, une nouvelle surprise au MR.

Les détails : Un président de CPAS de 33 ans issu d’une petite commune située en dessous de Charleroi devient soudainement ministre du Budget au sein du gouvernement wallon.

  • « Bonne merde », a souhaité Jean-Luc Crucke à son président Bouchez, à l’issue d’une conférence de presse étonnante, avec son lot de sourires de façade. Après tout, c’est ainsi que cela se passe en politique: quand un moment inconfortable doit être scellé, il y a souvent une démonstration de solidarité feinte et de fausse camaraderie.
  • Crucke et Bouchez se sont montrés comme un seul homme hier, le premier annonçant son retrait de la politique active et le second devant se retenir pour ne pas trop triompher. En échange, Crucke a reçu une sorte de parachute doré : un siège à la Cour constitutionnelle.
  • Un peu plus tard, Bouchez a fait une énième tournée des studios radio et TV pour donner ses explications, saluant la classe de son de son ancien opposant interne. En ce compris sur les plateaux néerlandophones: il est frappant de voir avec quelle facilité il continue à s’en sortir avec le jeu des « questions en néerlandais, réponses en français », y compris à la VRT. Le contraste a été saisissant avec Crucke, qui a pris la peine de s’adresser à la TV publique flamande en néerlandais.
  • L’essence du message de Bouchez : tout va bien dans le parti, nous nous tenons derrière une ligne: « Fier d’être libéral », a-t-il répété ad nauseam. Le slogan ultime.
  • « Il ne faut jamais retenir les gens contre leur volonté », justifie le président du MR. « Georges-Louis Bouchez ne m’a pas poussé vers la sortie. Je suis libéral et je reste dans la famille libérale », explique Crucke. Ceci n’est pas une crise.

Le contexte : Le MR n’a jamais été un bloc homogène, c’est le moins qu’on puisse dire.

  • Le MR est un parti connu pour ses divisions internes, avec de nombreux camps, de vieilles guerres de clans, et surtout une multitude de fortes personnalités. Plutôt qu’une machine bien huilée, le parti est apparu pendant des années être une alliance d’individus poursuivant des carrières politiques. Un groupe autour de la famille Michel et un groupe autour de Didier Reynders (MR) se sont alternés à la présidence des libéraux francophones.
  • Avec l’arrivée de Bouchez, Charles Michel (MR) et Reynders semblaient mettre en place une figure de consensus, en 2019, après que tous deux soient partis pour des postes de premier plan en Europe. Bouchez est élu, principalement parce qu’il n’a pas de contre-candidat sérieux : Denis Ducarme arrive en deuxième position, et se présente d’ailleurs comme un « outsider » pour échouer avec un tiers des voix.
  • Bouchez s’est emparé de la présidence et, surtout, de la longue formation d’un gouvernement afin d’obtenir le plus de pouvoir possible à brève échéance. Son parti semblait être dans une position confortable pour conserver le Seize, surtout après la formation d’un gouvernement d’urgence, en mars 2020, autour de la Première ministre Sophie Wilmès (MR) qui crevait l’écran en pleine gestion de la pandémie.
  • Mais Bouchez joue un autre jeu : il n’est pas particulièrement intéressé par le poste de Premier ministre pour Wilmès, peut-être parce que cela pourrait un jour nuire à ses propres ambitions de rejoindre lui même le Seize. En revanche, il était tenté par le poste de l’Intérieur, avec Nicolas Sarkozy comme modèle politique : mener une politique dure dans un département concret. Les formateurs Alexander De Croo (Open Vld) et Paul Magnette (PS) ont habilement torpillé cette ambition en faisant finement remarquer à Bouchez qu’il devait être bilingue pour le poste.
  • Entretemps, Bouchez avait déjà commencé à taper sur les nerfs de ses futurs partenaires de coalition, ainsi que de ses collègues de parti : il se présentait souvent à la table des négociations sans aucun sherpa ni délégation appropriée, et bloquait régulièrement les accords conclus. La situation était telle qu’à un moment donné, le plan était tout à fait concret pour remplacer le MR par le petit cdH : si Magnette avait hésité un peu moins, la Vivaldi aurait eu un aspect très différent.

Ce que la démission de Crucke signifie: Bouchez renforce son pouvoir au sein du MR.

  • La suite, en octobre 2020, fut un véritable drame politique avec Bouchez et Crucke dans les rôles principaux. Ce dernier en paie aujourd’hui le prix.
  • Juste après la formation de la Vivaldi, Bouchez a tenu son parti en haleine pendant 24 heures sur le choix des ministres, humiliant beaucoup de monde au passage. Car Ducarme a été envoyé au gouvernement wallon, mais a dû se retirer une heure plus tard parce que le minimum de 1/3 de femmes dans ce gouvernement n’était pas respecté.
  • Crucke en profite et va proclamer sur le trottoir de l’avenue de la Toison d’Or que « l’ère de l’hyperprésident (encore une référence à Sarkozy) est terminée ». Désormais, Bouchez sera assisté d’un conseil de « onze sages du parti », le G11. Crucke a brièvement flirté avec l’idée de devenir lui-même président, mais il n’a pas insisté.
  • L’ancien ministre wallon du Budget aurait dû être mieux informé : Bouchez ne se laisse aider par personne et n’oublie rien. Le G11 du MR ne s’est jamais vraiment concrétisé. Entretemps, Bouchez a systématiquement renforcé son pouvoir en investissant massivement dans les contacts avec sa base.
  • Juste avant la fin de l’année 2021, une torpille tombe sur Crucke : au Parlement wallon, sa proposition fiscale est contestée par son propre groupe politique. Avec le soutien du PS et d’Ecolo, qui mettent le couteau sous la gorge de Bouchez (et menace à nouveau de le faire remplacer par le cdH), la proposition de Crucke est tout de même adoptée. Mais ce dernier a été mortellement blessé politiquement. Isolé, il ne peut plus jouer les contestataires. Il ne jouira plus de l’autonomie qu’il affectionne tant. Il choisit la solution la plus simple : une sortie en direction de la Cour constitutionnelle.
  • À première vue, Bouchez renforce son emprise sur le parti. Un rival interne est parti. À sa place se trouve un homme qui peut désormais devenir ministre, par la grâce du président : en tant qu’élu local dans le Hainaut, Adrien Dolimont a obtenu un total de 5.630 voix pour le Parlement wallon, où il n’a même pas été élu.
  • Président du CPAS bardé de diplômes, ce dernier devait normalement reprendre l’écharpe mayorale d’Ham-sur-Heure-Nalinnes à Yves Binon, selon un accord de principe, décidé par les instances du parti. Mais en octobre dernier, Yves Binon refuse d’honorer l’accord, menant à la lutte fratricide.
  • Finalement, la nomination d’Adrien Dolimont, sans grande expérience, pourrait faire d’une pierre deux coups: il résout une tension locale en plus de renforcer le pouvoir de l’hyper-président. Bouchez renforce son pouvoir par le bas, pas par le haut et le top du parti.

La vue d’ensemble : Bouchez reste un gros joueur.

  • Par son geste, Bouchez va sans doute se mettre à dos une bonne partie de son parti. La section liégeoise du MR, qui se sent lésée depuis un certain temps, n’est pas en reste. Philippe Goffin, l’ancien ministre de l’Intérieur, espérait le poste de Crucke. Bouchez ne se fera pas d’ami de ce côté-là.
  • Il ne se réconciliera pas davantage avec Ducarme, que beaucoup voyaient hier prendre la place de Crucke, dans une tentative de pacification du parti. Mais la sortie aiguisée de Ducarme, hier, sur les propos tenus par son président sur Eric Zemmour, montre qu’il n’a jamais été vraiment candidat. On ne s’oppose pas publiquement au président sans en payer le prix.
  • La démission de Crucke laisse un vide : avec 18.400 votes préférentiels et un dixième score en termes de pénétration dans toute la Wallonie, Crucke était l’un des rares porteurs de voix du MR dans le Hainaut socialiste.
  • Il y a aussi un fossé idéologique : Crucke est connu comme un libéral de gauche, qui était notamment favorable à la fermeture des centrales nucléaires. Et surtout : en tant que régionaliste, il a donné au MR une sorte de « flanc communautaire ». Bouchez représente quelque chose de complètement différent : un courant plus à droite, parfois conservateur, un style belliciste, et foncièrement belgicain. Le fait que le président du MR ait plus de respect pour Eric Zemmour plutôt que pour Valérie Pécresse en dit long sur le positionnement que Bouchez veut imprimer en Belgique francophone : pas du tout celui du centre ou d’une position conciliante avec ses partenaires.
  • Ce matin sur la RTBF, Jean-Luc Crucke résumait tout en une formule: « Sans doute que l’expression quand elle est plus radicale est plus compréhensible et médiatiquement plus audible. Moi je crois que c’est le contraire qui fait la richesse du consensus. »
  • Avec à peine cinq partis en lice, en plus des communistes du PTB qui n’ont jamais participé au pouvoir, le paysage est différent de celui de la Flandre : pendant des décennies, le modèle était bien plus consensuel, avec un grand parti dominant, le PS, et les autres courant derrière, en tentant de garder les lignes ouvertes avec le boulevard de l’Empereur.
  • Tant le clan Michel que le clan Reynders ont semblé mener la même politique pendant des années, jusqu’à ce qu’en 2014, Charles Michel (MR) prenne le pari d’une vie compliquée en s’associant avec la N-VA, le CD&V et l’Open Vld sans PS et sans un seul partenaire francophone.
  • Bouchez poursuit la politique de confrontation de son prédécesseur : il est loin d’opter pour une réconciliation avec le PS. Ce n’est pas un hasard si, en coulisses, l’ancien Premier ministre Michel est également considéré comme le plus grand chuchoteur de Bouchez. « Il ne se passe pas un jour sans qu’ils s’appellent tous les deux. Et s’il y a une personne que Bouchez écoute vraiment, surtout pour des conseils stratégiques, c’est bien Michel », nous a confié un initié. Et Michel n’est pas parti en bons termes avec le PS. Lorsqu’il a été nommé président du Conseil européen, il n’a reçu aucune félicitation des socialistes : un tel événement reste dans l’esprit de l’ancien premier ministre libéral.
  • Tel a été le fil conducteur de Bouchez tout au long des négociations de la Vivaldi : affronter de manière répétée le parti dominant en Belgique francophone et remettre lui-même cette domination en question, comme si l’époque de la coalition suédoise, avec le Premier ministre de l’époque, Michel, diamétralement opposé au PS, n’avait jamais pris fin. Cette ligne de conduite a été, et est, également poursuivie avec soin après la formation du gouvernement.
  • Cela a d’abord surpris, puis frustré le PS et Ecolo, car Bouchez s’est constamment opposé à eux au sein de la majorité. Tous deux ont déjà fait savoir à plusieurs reprises en coulisses « que si c’est possible, ils expulseront Bouchez de partout d’ici 2024 ». Cela rend très nerveux beaucoup de gens au sein du MR, notamment ceux qui dirigent les cabinets wallon et fédéral.
  • Parce qu’avec ce pari, Bouchez compte sur un gain électoral : il veut améliorer le profil de son parti et renouer avec la croissance. De telle sorte que les autres ne pourront plus l’éviter. Les sondages ne lui donnent pas tort pour le moment, mais c’est surtout grâce au PTB : les communistes poussent tous les modérés de gauche, et notamment du PS, à des scores qui les obligeront bientôt à s’allier à nouveau avec la droite.
  • Mais cela reste un risque énorme pour Bouchez, de devoir espérer qu’on aura « besoin de lui » : l’aversion personnelle des dirigeants socialistes et écologistes est désormais très grande.
  • Car, du côté flamand en tout cas, ce parcours radical de ‘particip-opposition’ au sein de la Vivaldi ne mène à rien de bon. Le MR s’impose presque comme le porte-parole de la N-VA, entre autres sur l’énergie nucléaire. Cela met en difficulté l’ensemble du flanc flamand de la Vivaldi, mais surtout son parti frère, l’Open Vld, et Groen. Aucun des quatre partenaires flamands de la coalition n’a beaucoup de compréhension pour l’attitude du président du MR.
  • La seule chose positive est que Bouchez améliore son image en Flandre, mais où il ne sera jamais élu. En ce sens, il est étonnant que Bouchez continue de vendre la même histoire à la presse flamande : qu’il est un candidat possible pour rejoindre le Seize en 2024, et qu’il « suscite la sympathie » des Flamands. La pertinence politique de cette histoire est nulle.
  • Dans le système belge, il est d’autant plus important de maintenir les liens avec les autres présidents intacts, ou du moins praticables. Alexander De Croo (Open Vld) l’a très bien compris : il a pu devenir Premier ministre grâce à une certaine ouverture, personne n’avait de veto contre lui. En ce qui concerne Bouchez, il n’est pas nécessaire d’avoir une boule de cristal pour savoir que plusieurs personnes se lèveront avec envie pour briser ses rêves d’une éventuelle première place. Bouchez pourrait se retrouver très seul en 2024.
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