L’agence spatiale russe veut s’emparer d’un télescope orbital allemand

Il y a quelques mois, l’invasion russe de l’Ukraine a plongé dans le trouble le monde de l’astronomie et de l’ingénierie spatiale. Comment continuer à collaborer avec un pays agresseur mis au ban mondial, mais qui se trouve être aussi un des rares capables de procéder à ses propres lancements spatiaux, en particulier habités ? Si scientifiques, astronautes et cosmonautes, ont plutôt gardé la tête froide, y compris au sein de la Station spatiale internationale (ISS), cogérée avec la Russie, ce n’est pas le cas de tous les acteurs de ce petit milieu.

On s’en souvient, Dmitri Rogozine, le directeur de l’agence spatiale russe Roscosmos, avait été très virulent dans les semaines suivant l’invasion, menaçant de scinder l’ISS en deux, voire de priver la station du soutien des vaisseaux russes et des poussées de réacteur parfois nécessaires à son maintien en orbite. Or samedi dernier, il a soutenu que Roscosmos allait prendre le contrôle de eRosita, un télescope orbital allemand.

Machine allemande sur monture russe

Destiné à l’observation des trous noirs, le télescope eRosita a été monté sur un satellite russe Spektr-RG dans le cadre d’une mission conjointe, lancée en 2019 par une fusée Proton-M lancée depuis la base de Baïkonour. eRosita scanne le ciel à la recherche de rayons X qui trahiraient la présence de ces objets stellaires massifs et mystérieux.

Mais depuis mars dernier, le télescope a été mis en veille sur décision allemande, en protestation à l’invasion de l’Ukraine. En déclarant qu’il allait le rallumer, c’est à un véritable carjacking en orbite que se livre Rogozine.

« J’ai donné des instructions pour commencer à travailler sur le rétablissement du fonctionnement du télescope allemand dans le système Spektr-RG afin qu’il fonctionne ensemble avec le télescope russe [NDLR : placé sur le même satellite] », a déclaré Rogozine. « Ils n’ont pas le droit moral d’arrêter cette recherche pour l’humanité juste parce que leurs opinions pro-fascistes sont proches de nos ennemis. »

Rallumage sauvage et risqué

Cependant, les scientifiques russes impliqués dans la coopération auraient critiqué l’idée, affirmant que le redémarrage d’eROSITA sans la participation allemande pourrait endommager le télescope, nuance Space.com: « Notre gestion de l’eROSITA n’est pas facile et, à certains égards, elle est même risquée, car nous n’avons pas créé cet appareil et nous ne l’avons pas fait fonctionner », a prévenu Alexander Sergeev, président de l’Académie des sciences de Russie, via l’agence de presse russe Interfax.

Un argument dont M. Rogozine fait vite fi dans un message Telegram qui lui est attribué: « Les spécialistes de Roscosmos » seront « capables de résoudre les tâches qui leur sont assignées sans endommager la boucle de contrôle du télescope allemand […] Le télescope a été éteint non pas par les Allemands, mais par des spécialistes russes à la demande de l’Allemagne. Les astronomes russes ont besoin d’un observatoire en état de marche, pas d’un morceau de fer et de verre hors tension qui se balance à un million et demi de kilomètres de la Terre. »

De son côté, l’Institut Max Planck de physique extraterrestre, qui gère le programme eROSITA, n’a pas daigné s’exprimer sur la question. Mais on peut avancer sans risquer de se tromper que cette énième sortie du directeur de Roscosmos ne va pas contribuer au réchauffement des relations, scientifiques ou autres, entre la Russie et l’Europe.

De la propriété des vaisseaux spatiaux… Et de leur cargaison

D’un point de vue légal, c’est plus compliqué : la Russie a bien lancé le satellite Spektr-RG, et elle est bien listée comme seule propriétaire sur le registre des objets spatiaux des Nations unies. Mais le télescope est bien allemand, même si les Russes pourraient jouer du fait que ce pays s’est techniquement retiré du programme. « L’Allemagne est toujours propriétaire d’eROSITA, bien qu’il soit sur un vaisseau spatial russe, et les deux parties sont dans l’obligation de coopérer et de faire preuve de considération envers l’autre partie, ainsi que de ne pas interférer avec le droit de l’autre à explorer l’espace et à réaliser des sciences spatiales » évoque pour Space.com Christopher Johnson, conseiller en droit spatial auprès de la Secure World Foundation.

L’histoire avait pourtant commencé comme un bel exemple de collaboration enrichissante, eRosetta ayant renvoyé ses premières données en 2021, qui ont permis de tracer une première carte des trous noirs et des étoiles à neutron de l’univers. Mais ce projet, aussi loin qu’il soit dans l’espace, a été rattrapé par nos basses rivalités humaines.

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