La maladie de la politique belge: des cabinets toujours plus grands

Plus mon cabinet est grand, plus je suis puissant ? Malgré les nouvelles mœurs et les annonces de bonne gouvernance, cela semble toujours être le raisonnement dans la rue de la Loi. Les chiffres des gouvernements flamand et bruxellois, relatifs au nombre de membres du cabinet de leurs ministres, dressent un tableau particulièrement sombre : tant Jambon I que Vervoort III ont vu les budgets du personnel augmenter à nouveau l’année dernière. Avec 340 membres de cabinet, le gouvernement de la Région bruxelloise détient la palme par habitant. Mais la coalition de Jan Jambon (N-VA) voit aussi son nombre de collaborateurs s’agrandir : il y a maintenant 288 employés, une augmentation considérable. Au niveau fédéral, la Vivaldi comptait au départ pas moins de 838 cabinettards, avec une augmentation de 25 % du budget par rapport au gouvernement précédent. L’opposition fait pression pour obtenir une mise à jour de ces chiffres, mais pour l’instant elle ne l’obtient pas.

L’actualité : Les cabinets flamands progressent pour la troisième année consécutive.

  • « Wat we zelf doen, doen we beter » (ce que nous faisons nous-mêmes, nous le faisons mieux) est un vieux principe du gouvernement flamand. Mais les derniers chiffres concernant le nombre de membres du cabinet du gouvernement flamand ne vont pas tout à fait dans ce sens. Une mise à jour montre que l’exécutif flamand a encore un peu gonflé en 2021, en termes d’employés.
  • Par rapport à 2019, l’année où Jambon I a commencé, il y a une grande différence : à cette époque, le gouvernement flamand comptait un total de 231,8 employés à temps plein. En 2020, ce chiffre est passé à 265,9 ETP, puis à 266,95 ETP. Désormais, ce chiffre passe à un total de 288 cabinettards, soit une moyenne de 32 collaborateurs par ministre. Ils ont coûté au total 23 millions d’euros.
  • Fait remarquable: ce sont les vice-ministres-présidents qui ont les cabinets les plus importants : outre Crevits et Somers, Ben Weyts (N-VA) a également un cabinet de 38 personnes.
  • C’est surtout Somers, qui, en tant que ministre de l’Administration interne du gouvernement flamand, est responsable des fonctionnaires flamands. Il est critiqué par l’opposition. Alors que le gouvernement flamand critique la Vivaldi pour ses cabinets trop importants, l’inflation de personnel semble aussi gagner le nord du pays.

Accrochez-vous : ce n’est encore rien comparé aux cabinets francophones.

  • Ce matin dans La Libre, le ministre bruxellois du Budget Sven Gatz (Open Vld) a communiqué les chiffres du gouvernement Bruxelles-Vervoort III. Ils montrent une équipe qui, pour une région d’un peu plus d’un million d’habitants (sans responsabilités communautaires), compte beaucoup d’employés.
  • Ainsi, le ministre-président Rudi Vervoort (PS) compte pas moins de 76 collaborateurs, contre 35 pour Jambon. C’est un petit peu mieux que ce qu’avait constaté le Groupe d’étude et de réforme de la fonction administrative (Gerfa) l’année dernière, avec 82 collaborateurs à l’époque. En moyenne, un cabinet bruxellois compte aujourd’hui 43 employés. Au total, l’exécutif bruxellois compte 340 collaborateurs, répartis sur huit ministres et secrétaires d’État.
  • Le prix de revient est lui comparable à celui de la Flandre : 23,1 millions d’euros. Il est en hausse par rapport à 2020. Mais ce chiffre est trompeur : il y a 158 employés « détachés » ou empruntés aux administrations. Ils coûtent beaucoup moins cher dans le budget, mais c’est bien sûr le contribuable qui paie la note au final.
  • Sur ces 23 millions, quelque 2.235.000 euros sont destinés aux salaires des ministres et des secrétaires d’État, précise M. Gatz. Ainsi, un ministre bruxellois moyen gagne 279.000 euros par an, soit 23.288 euros bruts par mois, écrit La Libre.
  • Avec ces chiffres, Bruxelles est incontestablement en tête par habitant. Dans l’équipe Vivaldi, la moyenne, selon un calcul établi par la VRT, était de 41,9 employés par ministre, en début de législature. Ce qui porte le total à 838 collaborateurs pour l’ensemble de l’exécutif, pour un coût de 68 millions d’euros par an. Mais les compétences et le nombre d’administrés sont bien plus larges.
  • La Wallonie n’est pas en reste, même si le nombre de collaborateurs est désormais plafonné. Cela reste très large : le ministre-président wallon Elio Di Rupo (PS) a droit à un maximum de 68 ETP, et les cabinets des vice-ministres-présidents sont également limités à 55 employés. Le gouvernement wallon compte au total plus de 416 employés, selon le Gerfa. Prix de revient: 25 millions d’euros pour un peu plus de 3,7 millions d’administrés.
  • Mais la grande différence avec la Flandre, outre la démographie, c’est qu’il faut y ajouter les compétences communautaires de l’exécutif de la fédération Wallonie-Bruxelles, composé d’un ministre-président et de 4 ministres compétents. En tout, les francophones compteraient plus de deux fois plus de collaborateurs que les néerlandophones pour 6,6 millions d’administrés flamands contre 4,9 millions d’administrés francophones (en ce compris les germanophones).

Zoom sur la Vivaldi : il y a un écran de fumée autour des cabinets fédéraux.

  • Au départ, la nouvelle équipe fédérale voulait faire les choses « autrement » et apporter un vent de fraîcheur dans la rue de la Loi. Immédiatement, l’agrandissement des cabinets a été une fausse note pour commencer la partition. Pour la Vivaldi, le budget de ces cabinets a augmenté de près de 25 %, passant de 56 millions d’euros à 68 millions d’euros par an à la fin de 2020.
  • L’explication donnée était de la réalpolitique plutôt froide : il y avait simplement plus de partis dans cette coalition, et donc plus de vice-premiers ministres, chacun d’entre eux ayant besoin d’une batterie de collaborateurs pour « contrôler » les autres ministres. Chaque vice-premier ministre peut en effet s’immiscer dans les activités des autres ministres de l’équipe fédérale et veiller à ce que tout ce qui se passe soit approuvé par l’ensemble. Un système de méfiance mutuelle : la politique de pouvoir classique dans la rue de la Loi.
  • Ainsi, le nombre de membres du personnel est passé de 769 dans le gouvernement Michel à 838 pour De Croo I. Mais pour être de bons comptes, le nombre d’employés par cabinet a légèrement diminué, de 42,7 par ministre pour Michel à 41,9 pour De Croo.
  • Mais l’équipe fédérale n’a pas encore fait de mise à jour par rapport à ces chiffres. Le député nationaliste Sander Loones (N-VA) le demande depuis décembre 2021 : il a envoyé à chaque ministre une demande pour rendre compte du nombre de membres du personnel. La raison est simple : dans son discours sur l’État de l’Union d’octobre 2021, le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a annoncé une « économie de 1,11 % dans les administrations et les institutions », pour 2022.
  • Mais est-ce que cela s’applique aux cabinets, et surtout, est-ce que cela a déjà été mis en œuvre au sein de la Vivaldi ? Seuls le vice-premier ministre Pierre-Yves Dermagne (PS) et le secrétaire d’État Sammy Mahdi (CD&V) ont donné des réponses, le reste des 17 ministres se sont tous référés au Premier ministre lui-même, « qui apportera une réponse générale ».
  • « Aucune réponse ne peut encore être donnée, car il y a encore des paiements en cours. (…) Il reste un certain nombre de facteurs incertains, tels que l’impact du COVID. Et les salaires et les fonds de roulement ont également été indexés en raison de l’inflation », a déclaré De Croo à Loones. Ce dernier a continué d’insister, ce qui a été suivi d’une autre réponse le 17 mai : « Les économies concrètes ne peuvent être signalées que lorsqu’elles sont décidées », a répondu De Croo.
  • Loones, quant à lui, a fait appel à la présidente du Parlement, Éliane Tilleux (PS), pour obtenir une réponse plus concrète (c’est-à-dire les chiffres actuels). « Le Parlement doit être correctement informé, c’est fondamental », a-t-elle affirmé, sans résultats pour le moment.

L’essentiel : un cercle vicieux ne se brise pas facilement.

  • Qui gouverne réellement ? Un ministre travaille-t-il avec une administration, une minuscule cellule politique et quelques employés chargés de la communication, ou a-t-il besoin d’une cour entière, y compris du personnel qui élabore réellement la politique, rédige les lois et répond aux questions parlementaires ?
  • Grosso modo, l’Europe peut être divisée en deux modèles :
    • Le modèle de l’Europe du Nord, dont les Pays-Bas sont un excellent exemple, dans lequel les administrations fixent en grande partie les lignes directrices, et les ministres donnent une interprétation beaucoup plus restreinte de cette « élaboration de la politique ». Cela suppose une neutralité totale des administrations, qui appliquent alors aussi loyalement les choix politiques des ministres.
    • Le modèle de l’Europe du Sud, avec comme exemple la culture française des grands cabinets. Ici, il y a des équipes en constante évolution qui font bien plus qu’esquisser une politique : elles participent activement à la politique au jour le jour. Cela va de pair avec une administration hautement politisée, dans laquelle chaque grand parti au pouvoir a ses « pions ». Si ces pions sont d’une autre couleur, ils doivent être contrés par les membres de chacun des cabinets.
  • La culture des cabinets politiques belges est très proche de celle des Français. Un tel cabinet pour un vice-premier ministre devrait donc agir de manière « défensive » et surveiller tout particulièrement si les hauts fonctionnaires, les chefs de cabinet et donc les collègues ministres ne sortent pas des sentiers battus ou ne font pas passer des choses avec lesquelles ils ne sont pas d’accord. Gouverner avec une bonne dose de méfiance mutuelle entre les partenaires de la coalition et l’administration, donc, et avec un modèle politique très coûteux en conséquence.
  • Ce modèle fait l’objet de critiques depuis des années. Au sein du gouvernement flamand, il y a eu, à un moment donné, une ambition de faire les choses différemment, et d’aller davantage dans la direction « néerlandaise ». Mais dans le même temps, l’administration flamande est devenue un bastion de nominations politiques, où il est difficile de maintenir que les hauts fonctionnaires font leur travail de manière totalement « neutre ». Il en résulte que le gouvernement flamand maintient ses cabinets un peu plus petits (tout est relatif en Belgique), mais qu’il ne s’en débarrasse pas non plus, comme les Pays-Bas.
  • Enfin : avec les cabinets s’accompagne une culture de grande cour autour des ministres et des secrétaires d’État. Quelle PME saine de trente ou même soixante employés dans le secteur privé emploie son propre cuisinier ou ses chauffeurs ? Cela semble dépassé, même si les politiciens eux-mêmes ne veulent pas l’entendre.
  • De plus, ces dernières années, avec la montée en puissance des réseaux sociaux, une toute nouvelle équipe d’agents de communication et de photographes/vidéastes internes, qui marchent en permanence dans le sillage du ministre, s’est ajoutée à l’organigramme ministériel. Les économies dans ce domaine sont la dernière chose à laquelle les politiciens veulent penser.

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