Face à l’urgence climatique et au retard accumulé par la majorité des gouvernements successifs pour mettre en place des mesures efficaces, le retour à des solutions extrêmes peut devenir tentant. Comme la géo-ingénierie, qui consiste globalement à agir sur notre planète pour la maintenir accueillante. Ce qui n’est sans doute pas sans danger.
La géo-ingénierie c’est quoi ? C’est l’idée, fort présente en science-fiction, de manipuler et modifier le climat et l’environnement de la Terre, et par extension d’une autre planète. Il s’agirait de corriger le climat, avec un ensemble de solutions techniques, pour contrebalancer les effets du changement climatique. Et c’est de plus en plus présenté comme une option sérieuse.
Pourquoi est-ce une idée controversée ? Il n’y a pas d’accord mondial sur la géo-ingénierie ni de règles sur ce que les pays ou les entreprises peuvent faire. On n’a d’ailleurs aucune idée de ce qui est véritablement envisageable ou de ce qui ne l’est pas. Mais face aux catastrophes à répétition dans un nombre croissant de régions du monde, la tentation de tenter le coup est bien présente.
Les apprentis sorciers du climat
Diverses méthodes envisagées :
- Gérer les radiations solaires : en réfléchissant plus efficacement une plus grande partie des rayons du soleil plutôt que de les absorber, elle chaufferait moins. Pour y parvenir, on peut envisager de blanchir de larges portions de territoires – ou au moins les toits du bâti.
- Ensemencer les océans : ils forment le véritable poumon de la Terre, plus que ses forêts. On pourrait peut-être les faire absorber plus de carbone et rejeter plus d’oxygène en l’ensemençant avec du fer, pour stimuler la pousse du plancton.
- La reforestation de grandes étendues : une manière simple d’absorber beaucoup de carbone, tout en jouant aussi sur l’effet des forêts sur le rythme des pluies et la protection face aux déserts. Pour contrecarrer l’aridification de l’Europe, il « suffirait » de convertir en forêt 20% des terres disponibles, agricoles pour la plupart, selon une étude de 2021.
Le besoin d’un cadre juridique : dans ce contexte, les milieux scientifiques s’inquiètent des initiatives malheureuses qui pourraient être mises en place par certains pays. Dans un rapport publié jeudi, la Commission sur le dépassement climatique a appelé les gouvernements un moratoire sur la question.
- Celui-ci ne bannirait pas la géo-ingénierie, bien au contraire : il s’assurerait que ce champ d’études reste entre les mains de scientifiques pour en étudier les options les plus crédibles, et leurs effets secondaires éventuels.
- Le texte aurait aussi pour but de s’assurer que personne ne joue à l’apprenti sorcier avec le climat. Le risque est réel de faire pire que mieux.
- La Commission rappelle que les priorités doivent rester d’éliminer progressivement les combustibles fossiles, d’investir davantage dans l’adaptation aux impacts des phénomènes météorologiques extrêmes, et de commencer à utiliser des technologies pour éliminer le dioxyde de carbone, comme la capture et le stockage de ce gaz à effet de serre.
Des forêts et des miroirs dans l’espace ?
La géo-ingénierie, comme la capture directe de l’air, est une techno-solution profondément incertaine que les dirigeants des entreprises fossiles aiment mettre en avant pour soulager la pression sur leur cœur de métier, la vente de pétrole, de gaz et de charbon, ce qui, comme de plus en plus de gens le réalisent, provoque une destruction rapide et irréversible de l’habitabilité de notre planète. Les élites des combustibles fossiles utiliseront la géo-ingénierie comme prétexte pour continuer comme d’habitude. En tant que scientifique du climat, mon pire cauchemar est l’expansion continue des combustibles fossiles accompagnée de géo-ingénierie solaire suivie d’un choc de terminaison. Cela serait la fin pour la civilisation humaine et pour une grande partie de la vie sur Terre. »
Peter Kalmus, scientifique du climat au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, s’exprimant en son nom propre auprès de The Guardian
Un « choc de terminaison » ? Mettre en place une technologie qui contrebalancerait nos émissions – tout en continuant à émettre du carbone – mais qui causerait de telles perturbations climatiques dans l’une ou l’autre région pourrait être abandonnée, ou n’être efficace qu’un temps très court. On se retrouverait alors avec un retour de manivelle massif de l’effet de serre.
Des solutions plus ou moins envisageables :
- La reforestation est perçue comme globalement sans danger.
- Mais placer des miroirs dans l’espace pour réfléchir la lumière du soleil ou ensemencer les nuages pour réfléchir davantage de rayons dans l’espace parait plus hasardeux. La distribution de l’énergie solaire à travers la Terre est ce qui crée notre climat dynamique, rappelle Mark Maslin, professeur de sciences du système terrestre à l’University College de Londres, auprès du quotidien britannique.
« Réduire l’énergie solaire dans une région changera la façon dont l’atmosphère et les océans déplacent l’énergie des tropiques vers les pôles de manière imprévisible. Un moratoire international fort contre la gestion de la radiation solaire est nécessaire, pour garantir qu’aucun pays ou entreprise n’essaie de ‘régler le changement climatique’ avec des conséquences désastreuses. »
Mark Maslin
Dans ce contexte, les milieux scientifiques estiment que, si l’on veut peser efficacement sur le réchauffement climatique, le sevrage des énergies fossiles est inévitable, mais ne suffit pas. Il nous faut aussi limiter les dégâts déjà commis, soit par la géo-ingénierie (sans doute spatiale) soit par le captage massif du carbone de l’atmosphère. Une solution qui a largement leur préférence, en l’état.