Facebook devient Meta: du rouge à lèvres sur un cancer ?

On peut dire beaucoup de choses sur le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, et son bras droit, Sheryl Sandberg, mais pas qu’ils sont idiots. Il y a trois ans, un professeur visionnaire de l’université de New York les qualifiait déjà de « duo de management le plus dangereux et le plus nuisible de tous les temps ». Le changement de nom annoncé jeudi est le prochain coup de maître d’un duo qui a été crucifié à plusieurs reprises dans les médias ces dernières semaines.

Ce que tout le monde soupçonnait depuis longtemps a été abondamment documenté ces dernières semaines par la lanceuse d’alerte Frances Haugen. A l’aide du matériel qu’elle avait collecté au siège de Facebook à Menlo Park. Les milliers de pages de documents incriminés étaient certes choquants, mais pas du tout surprenants.

Le changement de nom (sur le modèle d’Alphabet, qui a absorbé Google en 2015) doit sauver l’entreprise du tsunami de vitriol dans lequel elle menaçait de se noyer ces dernières semaines. La décision semblait cependant avoir été prise depuis un bon petit moment. Mais le scandale des Facebook Papers a précipité la mise en œuvre de ce mouvement stratégique.

Frances Haugen témoignant devant le Sénat américain. (Matt McClain/Pool/SIPA Usa)

Zuckerberg a besoin de plus qu’un changement de nom

Cela va-t-il changer grand-chose ? Google a également changé son nom en Alphabet il y a plusieurs années. Mais tout le monde l’appelle toujours Google. Et Zuckerberg a probablement besoin de plus qu’un changement de nom. Il sera bientôt personnellement convoqué dans le cadre d’un procès intenté par le procureur général du District de Columbia. Ce dernier accuse Facebook d’avoir enfreint la loi en donnant à des applications tierces l’accès aux données des utilisateurs en 2018. Ce qui a entraîné le scandale Cambridge Analytica. Selon lui, c’est Zuckerberg lui-même qui est responsable d’avoir donné accès à ces applications.

Pourtant, le changement de nom est une décision intelligente. Zuckerberg change de sujet et se concentrera désormais sur son métavers, un projet ultra-ambitieux qu’il a annoncé récemment. Il s’agit d’une version future de l’internet auquel les gens pourront accéder en utilisant des casques de réalité virtuelle et de réalité augmentée. Ses lunettes Oculus y joueront un rôle de premier plan.

Un nouveau PDG ?

Bien qu’il le nie pour l’instant, Zuckerberg trouvera, selon toute vraisemblance, bientôt quelqu’un qui sera payé des dizaines de millions de dollars par an pour repousser les flèches qu’on lui décoche. Un nouveau PDG pour le réseau social Facebook, qui, lui, gardera bien son nom. Cette personne répondra aux questions gênantes des journalistes sur la « dépression des adolescents », le « génocide », le « 6 janvier », etc. Alors que Zuckerberg s’exprimera comme responsable lorsqu’il sera question de « Meta ».

La perte de notre autonomie

Tout cela reste une hypothèse bien sûr, car dans la pratique, tout peut évoluer rapidement. Aux États-Unis, on se réfère de plus en plus, dans ce contexte, aux travaux de Shosana Zuboff, professeur à Harvard. Selon elle, il est du devoir du gouvernement d’intervenir lorsque les gens perdent leur autonomie. (Comme les enfants ne disposent pas d’une autonomie suffisante pour se protéger contre le travail des enfants, il existe des lois interdisant le travail des enfants). Par exemple, on peut se demander si les personnes qui ont participé à la prise d’assaut du Capitole le 6 janvier ont été exposées à tant de bêtises sur les réseaux sociaux qu’elles ont perdu leur autonomie. En d’autres termes, ils ne pouvaient plus faire la distinction entre la vérité et le non-sens. En regardant les images de l’assaut, on pourrait y croire.

Images de l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021. (Isopix: Mihoko Owada/Star Max)

Un argument un peu tiré par les cheveux ? Les chiffres donnent pourtant à voir une histoire différente. Trois des quatre réseaux sociaux les plus consultés dans le monde sont détenus par Zuckerberg. Un à deux tiers de la population mondiale s’informe sur ses réseaux.

Capitalisme de surveillance

Ces informations sont programmées pour que des entreprises comme Facebook puissent y accoler un maximum de publicités. Les algorithmes dressent un portrait numérique de chaque utilisateur, puis le bombardent de tant de désinformation qu’il n’a plus l’impression d’être désinformé.

« Les capitalistes de la surveillance manipulent l’économie, notre société et même nos vies en toute impunité, mettant en danger non seulement la vie privée de l’individu mais aussi la démocratie elle-même. Distraits par des illusions, nous n’avons même pas remarqué ce coup d’État sanglant venu d’en haut », écrit Zuboff. En conséquence, suggère-t-elle, les utilisateurs concernés ne peuvent plus distinguer le vrai du faux et c’est alors au gouvernement d’intervenir.

Zuckerberg et compagnie n’échapperont pas longtemps à la réglementation et aux autres mesures de protection de la compétitivité (antitrust). Reste à savoir si les Facebook Papers, aux États-Unis ou ailleurs, aboutiront à l’arrestation de hauts dirigeants de Facebook.

Nous avons trouvé notre ennemi et cet ennemi, c’est nous-mêmes

Mais il n’est pas juste non plus de blâmer Zuckerberg pour les ravages causés par ses services. Nous avons trouvé l’ennemi et cet ennemi, c’est nous.

Zuckerberg a prouvé à plusieurs reprises qu’il avait une vision, mais pas de solutions. La politique a des solutions mais pas de vision. La vérité dérangeante est que, avec ou sans Zuckerberg, nous aurons toujours l’internet que nous méritons.

Jusqu’à ce que cela change, nous ne pouvons qu’espérer que Frances Haugen restera dans l’Histoire comme la femme qui, avec les Facebook Papers, a déclenché un cataclysme qui a finalement obligé les Big Tech à développer un écosystème plus humain et plus productif.

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