Comment le plus grand cartel de drogue de tous les temps s’est adapté rapidement au coronavirus

(pixabay)

Le Cartel de Sinaloa, le plus grand et le plus puissant cartel qui ait jamais existé, a connu une période très difficile, tout comme les autres entreprises légales, lorsque les gouvernements ont fermé la frontière et imposé les mesures de confinement. Mais grâce à un sens des affaires très développé et une bonne dose d’ingéniosité, et d’anarchie, l’organisation a réussi à s’adapter à une vitesse fulgurante.

Le cartel de Sinaloa, dirigé par Joaquín ‘El Chapo’ Guzmán, s’est établi au Mexique, dans la ville de Culiacán, la capitale de l’Etat de Sinaloa. Le cartel est également connu sous les noms d’Organisation Guzmán Losra, de cartel du Pacifique, d’Alliance du sang ou encore de Fédération.

Le trafiquant Joaquín ‘El Chapo’ Guzmán, chef du cartle de Sinaloa (Isopix)

Les gouvernements américain et mexicain considèrent qu’il s’agit du ‘plus grand et du plus puissant cartel de la drogue de tous les temps’, ce qui le rend encore plus influent et plus compétent que le célèbre cartel de Medellín en Colombie lors de ses années les plus luxuriantes (1980-1990). Le FBI considère actuellement le cartel de Sinaloa comme ‘l’organisation criminelle la plus puissante d’Amérique du Nord et peut-être de tout l’hémisphère occidental’.

Changements et avantages

Et si de nombreuses entreprises légales subissent toujours la crise, le cartel, lui, s’est rapidement adapté. Par exemple, selon des sources proches du cartel et des enquêteurs, l’organisation a diminué sa masse salariale et a trouvé de nouvelles solutions pour faire parvenir la drogue jusque dans les mains des consommateurs.

Le cartel a aussi énormément investi dans de nouvelles technologies comme les drones et les cryptomonnaies. Il a aussi réutilisé les tunnels souterrains et les routes maritimes qu’il avait abandonnés il y a des années. Les enquêteurs américains qui luttent contre le trafic de drogue ont remarqué une augmentation du nombre d’Américains qui – fortement impactés par la crise – se sont tournés vers le commerce de la drogue et sont devenus des mules pour passer les frontières.

La Fédération profite également de certains avantages de cette crise. En Amérique du Sud, les forces de l’ordre sont elles aussi touchées par la pandémie: il y a donc moins de policiers, mois de ressources et moins de mobilité pour lutter contre le trafic de drogue.

De la Chine aux Andes

Alors que la première vague de pandémie se déplaçait de continent en continent au début de l’année 2020, les mesures gouvernementales ont provoqué d’importantes perturbations dans le marché mondial de la drogue. Par exemple, le cartel de Sinaloa a des alliances avec deux organisations chinoises considérées comme les plus puissantes dans la pègre : Sun Yee On, qui compte plus de 40.000 membres et qui est notamment active en Belgique et aux Pays-Bas et l’organisation secrète 14K. Ces deux groupes fournissent, entre autres, des produits chimiques pour la production de drogues synthétiques comme le fentanyl et la méthamphétamine. La crise du coronavirus a interrompu l’approvisionnement et a coupé les routes commerciales internationales. Il est devenu alors bien plus compliqué d’envoyer la marchandise aux États-Unis et dans le monde.

Les restrictions de voyages ont obligé les cartels à stocker leurs produits en Amérique latine. L’impact s’est ressenti sur l’ensemble du réseau du cartel, allant des champs de coca aux installations d’emballage de la drogue.

Les mesures sanitaires ont forcé le cartel à diminuer la cadence des envois. La Cocaïne venant des pays longeant la cordillère des Andes arrivait au Mexique environ une fois toutes les deux semaines, alors qu’avant la crise, on comptait plusieurs expéditions par semaine. Et cela a fait doubler le prix de la cocaïne en gros.

Autre problème: la majorité de la drogue venant du Mexique entrait aux États-Unis en passant par des postes frontaliers légaux. Elle était généralement cachée dans des voitures ou des camions modifiés, ou via des voyageurs qui se faisaient passer pour des touristes. Mais avec l’interdiction des ‘voyages non essentiels’, le nombre de voitures et de voyageurs traversant la frontière a fortement diminué, ce qui augmentait l’exposition des passeurs.

Réorganisation

Les cartels de la drogue se sont toutefois rapidement adaptés à cette nouvelle organisation de la société. Comme de nombreuses entreprises qui essayent de contrer les effets négatifs de la crise, l’Organisation Guzmán Losra s’est réorganisée. Certains travailleurs ont été temporairement mis à la porte, notamment les chauffeurs de camion, les employés dans les entrepôts et le personnel de sécurité.

La Fédération a également commencé à faire davantage de contrebande par voie maritime. Des demi-sous-marins réalisés par le cartel étaient par exemple utilisés pour pouvoir voyager sous l’eau sans être repéré par les radars. Les rapports de la Marine colombienne indiquent également que la drogue voyageait dans des bateaux discrets, mais équipés d’un puissant moteur. La production illégale pouvait aussi être emballée avec des marchandises légales et transportées via des conteneurs maritimes jusqu’en Europe.

La pandémie a obligé les contrebandiers à passer par des tunnels creusés en dessous de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Ces tunnels existent depuis des dizaines d’années, mais avaient été abandonnés. Le cartel les a rénovés pour pouvoir les réutiliser. De cette manière, la quantité de drogues acheminées par ces tunnels a augmenté de 40% au cours des derniers mois.

Drone et passeurs américains

L’autre nouveauté est l’utilisation de drones qui s’est considérablement accrue pour faire passer la drogue à la frontière américaine. Ces objets volants sont maintenant régulièrement interceptés par les autorités américaines, mais la plupart réussissent tout de même à passer à travers les mailles du filet.

Le cartel a aussi décidé de changer de passeurs. Avant la pandémie, c’était surtout des étrangers qui passaient la frontière avec les États-Unis sous prétexte d’aller faire du shopping ou un peu de tourisme. Mais avec les restrictions, les visiteurs étrangers sont directement bloqués à la frontière. La Fédération a donc décidé de recruter des citoyens américains qui n’étaient pas concernés par ces restrictions. Et les candidats sont nombreux, car beaucoup d’Américains ont perdu une partie de leurs revenus à cause de la crise. Bizarrement, selon les profils des personnes interceptés, ce ne sont pas les personnes qui ont le plus perdus qui se sont tournées vers le commerce de la drogue, mais plutôt des citoyens de la classe moyenne.