Comment Erdoğan peut sortir grand gagnant de la guerre entre la Russie et l’Ukraine

Après plus d’un mois de combats, un nouveau cycle de négociations entre la Russie et l’Ukraine a débuté cette semaine à Istanbul dans l’espoir de parvenir à un accord. Après des semaines de pourparlers infructueux au Belarus, les négociations ont été lancées par le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, qui a fait une brève déclaration d’ouverture dans laquelle il a dit aux deux parties : « Le monde attend de bonnes nouvelles, et de bonnes nouvelles de votre part. » Le fait que les pourparlers aient eu lieu en Turquie n’est pas un hasard.

Pourquoi est-ce important ?

Pour Erdoğan, les enjeux sont élevés. Mais si la Turquie peut jouer un rôle clé dans la fin de l'agression russe à l'encontre de l'Ukraine, son statut de puissance de premier plan dans la région sera assuré.

Le fait même que les pourparlers se soient déplacés de la Biélorussie, un allié clé de la Russie, à la Turquie est une indication que les choses ont changé et que la position militaire de la Russie n’est pas aussi forte qu’elle l’avait espéré au départ. Entre-temps, la décision d’organiser les réunions en Turquie est logique pour un certain nombre de raisons.

Ce n’est pas la première fois que les deux parties s’y rencontrent depuis l’invasion du 24 février. La Turquie a organisé une réunion à Antalya le 10 mars entre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, et son homologue ukrainien, Dmytro Kuleba. Les pourparlers se sont déroulés dans un contexte de violence croissante dans toute l’Ukraine, et ils ont été largement infructueux.

M. Lavrov a déclaré que les États-Unis et leurs alliés avaient contraint l’Ukraine à choisir entre la Russie et l’Occident. Kuleba, quant à lui, a lancé un appel à la Russie pour qu’elle permette l’évacuation des civils de Marioupol, qui a été lourdement bombardée et est toujours le théâtre de combats.

La Turquie, membre de l’OTAN, a construit une relation bizarre avec la Russie au cours de l’histoire récente

Aujourd’hui, les discussions sont de retour en Turquie, cette fois à Istanbul. La Turquie, membre de l’OTAN, a construit une relation bizarre avec la Russie au cours de l’histoire récente. La Turquie a toujours craint l’ingérence de la Russie dans les zones stratégiques du Bosphore et des Dardanelles, raison pour laquelle elle a rejoint l’alliance occidentale en 1952. L’annexion de la Crimée par la Russie a également inquiété Ankara car elle a accru l’influence russe dans la région de la mer Noire.

L’implication de la Russie en Syrie a également provoqué des tensions entre les deux pays. En novembre 2015, la Turquie a abattu un avion de guerre russe près de la frontière avec la Syrie. La Turquie a déclaré que l’avion se trouvait dans son espace aérien à ce moment-là et qu’il avait ignoré les avertissements. La Russie a insisté sur le fait que l’avion était resté à l’intérieur des frontières de la Syrie et n’avait reçu aucun avertissement. Pendant quelques jours, on a craint une confrontation, qui aurait été une première entre la Russie et un membre de l’OTAN.

Les deux pays ont commencé à rafistoler leurs relations en 2016, sur fond de détérioration des liens entre la Turquie et les États-Unis en raison du soutien de Washington aux milices kurdes en Syrie. En juillet de la même année, à la suite d’une tentative de coup d’État par une faction de l’armée turque, Poutine a rapidement exprimé sa solidarité avec Erdoğan, qui a ensuite fait de la Russie son premier point de contact après le coup d’État. Erdoğan a également présenté ses excuses à la Russie pour avoir abattu l’avion en 2015 et offert une compensation à la famille du pilote russe décédé.

Il a acheté des missiles aux Russes et vendu des drones aux Ukrainiens

En 2017, la Turquie a conclu un accord de 2 milliards d’euros avec la Russie pour l’achat du système de missiles sol-air mobiles S-400. Pour l’OTAN, la perspective d’une intégration des systèmes russes dans la structure de défense plus large de l’Alliance atlantique était extrêmement préoccupante, avec laquelle les relations ont atteint leur point le plus bas. Pour compliquer encore les choses, Bayraktar – une entreprise détenue par le gendre d’Erdoğan, Selçuk Bayraktar – a commencé à vendre son drone de combat Bayraktar TB2 à l’Ukraine en 2019. Ces drones sont moins chers que leurs équivalents occidentaux, mais ont causé de gros dommages aux convois russes, à la surprise des analystes militaires.

Tous ces éléments ont conféré à la Turquie une position unique en tant qu’hôte des pourparlers. Le fait d’être perçu comme contribuant à la résolution de la crise en Ukraine aidera sans aucun doute Ankara à améliorer ses relations avec l’Occident, qui semble prêt à poursuivre un certain rapprochement en ayant un œil sur ce que la Turquie pourrait faire pour aider à résoudre l’instabilité en Serbie, en Bosnie-Herzégovine ainsi que les développements dans le Caucase du Sud et en Afghanistan.

Quel est l’enjeu pour Erdoğan ?

La Turquie doit également rester dans les bons papiers de la Russie. Il a récemment été suggéré que la Turquie pourrait fournir à l’Ukraine les systèmes S-400 qu’elle a achetés aux Russes en 2017. Mais cela compromettrait irrémédiablement les relations avec la Russie, ce qui serait la dernière chose qu’Ankara souhaite, étant donné à quel point l’économie turque bénéficie des bonnes relations avec Moscou.

Les russes dominent désormais le secteur du tourisme turc, puisqu’ils représentent aujourd’hui 28% de l’ensemble des touristes dans le pays. En outre, la Turquie dépend de la Russie pour 45% de son gaz naturel, 17% de son pétrole et 40% de son essence.

Erdoğan a semblé mettre un point d’honneur à dérouler un tapis rouge pour les Russes la semaine dernière. « Certains groupes de capitaux, a-t-il dit, peuvent parquer leurs installations chez nous ». Un jour plus tard, son ministre des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, lui a déclaré que les oligarques russes sanctionnés étaient les bienvenus en Turquie « en tant que touristes et investisseurs, pour autant que leurs transactions commerciales soient conformes au droit international ». Roman Abramovitch, qui a assisté aux pourparlers de paix russo-ukrainiens en cours à Istanbul, aurait déplacé non pas un, mais deux superyachts dans les eaux turques.

Ainsi, étant donné la nécessité d’améliorer les relations avec la Russie et l’Occident, jouer le rôle de médiateur en Ukraine correspondrait bien aux objectifs d’Erdoğan. Le pays a également fait ses preuves en tant que médiateur au Moyen-Orient et dans le Caucase et est une puissance reconnue en mer Noire, comme le démontre clairement la fermeture du détroit turc peu après l’invasion russe.

Beaucoup de choses peuvent mal tourner pour Erdoğan, mais si la Turquie peut effectivement jouer un rôle clé dans la fin de la violence russe contre l’Ukraine, alors son statut de puissance de premier ordre dans la région sera assuré.

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