Politique monétaire plus souple ou toujours stricte dans les mois à venir ? Les signes venant de la BCE paraissent trop contradictoires aux marchés. Ils suivent désormais leur propre voie, avec leurs propres estimations des taux d’intérêt comme référence. Une peine de plus pour la BCE et son combat contre l’inflation.
Les marchés ne se préoccupent plus des tergiversations de la BCE et suivent leur propre voie

Pourquoi est-ce important ?
En 2022, le marché était obnubilé par les banques centrales : les cours évoluaient en fonction des prévisions des taux d'intérêt. Chaque donnée économique était interprétée comme un signe pour l'envergure de la prochaine hausse. Mais le vent a tourné : en 2023, les marchés lisent les données sous un autre angle.Les faits : Les marchés européens commencent l’année dans le vert.
- Depuis le début de l’année, les cours montent. +7,20% pour l’Euro Stoxx50, +5,70% pour l’Euro Stoxx600, +3,40% pour le Bel20 et 6,40% pour le CAC40.
- Plusieurs éléments, à échelle macro poussent les cours vers le haut : l’inflation continue de ralentir, les prix de l’énergie baissent et la récession pourrait même être évitée.
- Un autre élément encore favorise ce momentum : les perspectives quant aux taux d’intérêt de la BCE. Selon Reuters, l’idée qui règne actuellement sur le marché est un pic du taux de dépôt à 3,3% en juillet (déjà une baisse par rapport au consensus précédent, qui était de 3,5% pour le taux final), et une première réduction du taux en décembre.
- Le taux est à 2% aujourd’hui. Une hausse totale de 130 points de base serait donc nécessaire pour atteindre ce niveau final.
Le marché en fait à sa tête
L’essentiel : Cette estimation ne vient pas d’un signe clair de la BCE comme quoi les taux suivraient un tel parcours. Elle vient plutôt du fait que la BCE donne tellement de signes contradictoires que le marché ne l’écoute plus et en fait à sa tête.
- « Ils ne sont tout simplement pas cohérents dans leur communication et dans l’explication. Le message ne cesse de changer. C’est pourquoi les marchés les ont abandonnés« , constate Carsten Brzeski, analyste d’ING, cité par Reuters.
Les contradictions de la BCE
- « Temporaire » : dès le depart, Christine Lagarde, présidente de l’institution monétaire, répétait, jusqu’en février 2022, que l’inflation était temporaire et que des hausses des taux ne seraient pas à l’ordre du jour. Puis elle a changé de discours, affirmant que des hausses allaient venir. Ce qui était déjà trop tard, pour de nombreux experts, autant pour rattraper l’inflation que pour sauver la crédibilité de l’institution.
- Les hausses des taux se sont ensuite enchaînées jusqu’à la dernière réunion de la BCE, mi-décembre. Lagarde indiquait alors qu’il fallait s’attendre à une hausse des taux de 50 points de base « à la prochaine réunion, et éventuellement à celle d’après, et éventuellement à celles qui suivent ». La semaine dernière à Davos, elle a répété les mêmes avertissements : d’autres hausses de taux élevées seraient à attendre.
- Lors des réunions précédentes de la BCE, le message était que les décisions seraient prises « réunion par réunion, en fonction des données disponibles » et qu’il n’y aurait plus de prévisions à plus long terme. Mais ces dernières sont finalement revenues avec ces deux déclarations de Lagarde.
- Ce qui met le marché devant une question. La présidente de la BCE va-t-elle se tenir à ces engagements pour sauver sa crédibilité ou va-t-elle changer son fusil d’épaule si l’inflation continue effectivement à chuter et que l’Europe évite la récession (pour ne pas faire en sorte que les taux élevés ne l’y poussent tout de même) ?
- « Cacophonie » : il ne s’agit pas que de Lagarde. Il y a en réalité plusieurs personnes influentes au sein de la BCE qui donnent des messages contradictoires en même temps. L’économiste en chef Philip Lane a indiqué en décembre que des hausses moins élevées seraient à prévoir. Isabel Schnabel, membre du Directoire, de l’autre côté, s’est prononcée en faveur d’hausses plus fortes.
- Une dissonance qui rend la prévision de la politique monétaire encore plus incertaine pour le marché. Surtout que Lagarde ne se montre pas comme une leader qui imposerait sa vision (ni aux gouverneurs, ni au marchés), comme Draghi avant elle ou Powell aux Etats-Unis.
- « La cacophonie des voix divergentes et le manque de clarté quant à savoir qui est la voix principale continuent de nuire à la BCE », glisse Brzeski.
En résumé : Comme la vision du marché, à travers ces différentes contradictions, est floutée, il se base sur ses propres estimations.
Le risque : Un décalage qui va rendre la tâche de la BCE de contrôler l’inflation encore plus compliquée, et pourrait se retourner contre les marchés si Francfort sert plus la vis qu’ils ne le pensent.
Résultats trimestriels des entreprises européennes à venir
Le détail : un moment de vérité pour le rallye en cours.
- Le rallye depuis le début d’année pourra-t-il tenir le coup ? Un test important va avoir lieu dans les semaines qui viennent : les résultats trimestriels des entreprises européennes. Ils permettront de voir si les bases du rallye sont vraiment solides ou pas.
- En moyenne, les analystes de Refinitiv, cités par Reuters s’attendent à une croissance plutôt lente, de l’ordre de 10,7% (4,5% sans le secteur énergétique) des bénéfices. Ce serait la moyenne la plus basse en deux ans.
- Si les résultats sont en deçà des estimations, ou que les entreprises annoncent revoir leurs estimations pour les résultats à venir (par exemple car elles peuvent difficilement reporter les hausses des coûts sur les prix de vente, dans un climat de ralentissement), cela pourrait faire chuter les cours.