Attaque du Capitole du 6 janvier 2021 : un basculement sans retour ?

Jérôme Viala-Gaudefroy, CY Cergy Paris Université

L’année 2021 restera marquée par un événement inédit dans l’histoire des États-Unis : l’assaut du Capitole par des partisans du président Trump dans le but d’empêcher la certification du résultat des élections de 2020. Il ne s’agissait pas d’une attaque contre un bâtiment, mais contre le Congrès lui-même, qui était en session, et dont les membres ont dû s’interrompre, se cacher, et être évacués en urgence dans la panique générale.

Si le Capitole avait déjà été le théâtre de nombreuses violences par le passé, il n’avait jamais subi d’attaque d’une telle ampleur commise par des citoyens états-uniens, lesquels étaient encouragés par un président ayant déployé des efforts sans précédent pour renverser une élection légale et légitime.

Conséquences immédiates : cinq morts, plus de 700 inculpations et une commission parlementaire bipartisane chargée d’enquêter sur les faits, les circonstances et les causes de l’assaut.

Le résultat du « grand mensonge »

Au-delà de la question de savoir si l’expression « tentative de coup d’État » est appropriée, ces émeutes ont été l’aboutissement violent d’un long processus de sape des institutions démocratiques des États-Unis.

On sait déjà que dans les semaines précédentes, un petit cercle de législateurs républicains, tous issus d’un groupe parlementaire d’ultra-droite, Freedom Caucus, composé notamment d’anciens membres du Tea Party, a travaillé de concert avec la Maison Blanche par l’intermédiaire du chef de cabinet Mark Meadows, et du conseiller du président Peter Navarro avec l’aide du stratège Steve Bannon pour tenter de renverser l’élection de 2020.

Ils ont fait pression sur les élus locaux, sur le ministère de la Justice, et ont inondé les tribunaux de recours dont ils ont été systématiquement déboutés. Pourtant, aujourd’hui encore, Donald Trump et ses alliés continuent de promouvoir le « grand mensonge » (« the Big Lie ») d’après lequel l’élection leur a été volée, n’hésitant pas à amplifier de fausses allégations et des théories du complot, relayées par Fox News ou OAN.

Suite à un tel assaut contre la démocratie, on aurait pu espérer que le pays s’unisse et que les élus mettent de côté leur divisions. Pourtant, à peine quelques heures après la fin des émeutes, alors que le Congrès se réunissait à nouveau au Capitole, la grande majorité des représentants républicains (139 sur 212) et quelques sénateurs ont objecté à la certification des résultats de la présidentielle.

Même si le chef des Républicains à la Chambre, Kevin McCarthy, et son homologue au Sénat, le tout-puissant Mitch McConnell, ont évoqué la responsabilité morale de Donald Trump dans l’attaque du Capitole, ils ne soutiendront ni la procédure de destitution (impeachment) symbolique de l’ancien président, ni même la mise en place d’une enquête bipartisane sur les événements. Seuls dix Républicains voteront la mise en accusation de Donald Trump.

Victoire de l’infox

Il faut dire que l’électorat républicain semble avoir majoritairement adhéré au « grand mensonge de Trump : l’élection présidentielle de 2020 était truquée ou le résultat d’un vote « illégal ». Une croyance pour 65 millions d’États-Uniens qui persiste au fil des mois, tandis que 9 %, soit potentiellement 23 millions d’Américains tout de même, pensent même que le recours à la violence peut être justifié.

Ces sondages montrent également une corrélation entre ces croyances et le recours à des sources d’informations tels que Fox News et les médias d’extrême droite.

Débordés sur leur droite par les petites chaînes extrémistes montantes Newsmax et One America News, Fox News et sa star Tucker Carlson, ainsi que certains membres républicains du Congrès tels que Paul Gosar, Louie Gohmert ou Matt Gaetz, ont rapidement avancé un récit révisionniste alternatif : les événements du 6 janvier auraient été principalement un exercice pacifique de la liberté d’expression. Quant aux rares violences commises ce jour-là, elles seraient le fait de groupes de gauche (Antifa), voire d’agents du FBI infiltrés, ou bien encore elles seraient justifiées par le désespoir de patriotes qui se battaient pour la survie de la république et de la démocratie.

Trump fait quant à lui un récit d’inversion très clair de ces événements : « L’insurrection a eu lieu le 3 novembre, jour de l’élection. Le 6 janvier a été le jour de la protestation », a-t-il écrit dans une déclaration publiée par son groupe de collecte de fonds en octobre.

La démocratie représentative remise en cause

Ce qui rend impossibles des fraudes électorales nationales massives, c’est que les élections sont précisément de la compétences des États. C’est donc au niveau local que se situent les enjeux. Le redécoupage électoral partisan dans certains États pourrait, par exemple et à lui tout seul, mécaniquement donner aux Républicains la majorité à la Chambre aux élections de mi-mandat de 2022, traditionnellement déjà défavorables à la majorité présidentielle. Quant au Sénat, où les Républicains sont déjà surreprésentés par rapport à leur poids électoral réel, la bataille va s’y jouer sur une dizaine de sièges.

La possibilité existe donc de voir le Congrès contrôlé par une minorité. Mais les enjeux de représentation démocratique sont tout aussi importants au niveau local.

Prétextant des menaces de fraude jamais prouvées, 19 des 23 États où les Républicains contrôlent à la fois les assemblées législatives et le siège du gouverneur ont adopté des lois rendant le vote plus difficile. Plus inquiétant : dans certains États clés (comme l’Arizona, la Floride, la Géorgie, le Nevada, l’Ohio, la Pennsylvanie, le Texas ou le Wisconsin), des lois permettant aux législatures des États d’interférer avec l’administration (non partisane) en charge des élections, voire de supplanter l’élection populaire et de certifier le vainqueur de leur choix ont été ou sont en train d’être votées.

Tout cela accroît la possibilité d’une crise constitutionnelle qui serait réglée par une Cour suprême elle-même politisée.

Test de loyauté de Donald Trump : la revanche comme enjeu de puissance

Les primaires républicaines seront l’autre enjeu majeur en 2022. Donald Trump a systématiquement mis en place des candidats choisis non pour leur conservatisme mais pour leur loyauté envers lui, contre les Républicains qui ont osé le critiquer, et de surcroît contre les dix qui ont voté pour son impeachement, comme Lisa Murkowski (Alaska) ou Liz Cheney (Wyoming) – cette dernière ayant, en plus, commis le crime de lèse-majesté d’être l’une des deux élus républicains à participer à la commission d’enquête parlementaire sur l’insurrection du 6 janvier.

Si le parti semble donc être entre les mains de Donald Trump, rien n’est encore joué. Il ne se présentera en 2024 que s’il est certain de pouvoir gagner, même en subvertissant le système en sa faveur. Sa puissance pourrait être mise à mal si ses candidats perdent aux primaires, d’autant qu’il n’a pas réussi à évincer McConnell.

Il doit aussi faire face à de nombreux problèmes judiciaires, alors que le parti a accepté de payer ses frais d’avocats. Ses récents meetings n’ont attiré qu’une faible affluence, et selon un sondage récent, seuls 44 % des Républicains souhaitent le voir se présenter à la présidentielle de 2024. Il pourrait en outre se révéler dépassé par son propre mouvement : séquence inquiétante pour lui, il s’est récemment fait huer pour avoir promu la vaccination.

Le 6 janvier 2021 : signe d’un basculement sans retour ?

Au final, on peut se demander si les événements du 6 janvier et leurs conséquences ne sont pas le signe que les États-Unis ont atteint un niveau de polarisation tel qu’un point de non-retour a été franchi, rendant toute inversion impossible, y compris face à un ennemi commun comme une pandémie.

L’enquête parlementaire ne devrait pas avoir d’impact : 77 % des Républicains ne croient pas qu’elle sera juste et raisonnable et ils sont de moins en moins nombreux à penser qu’il est important que les forces de l’ordre poursuivent les émeutiers.

Mais c’est dans les urnes que tout va se jouer. Il faudra regarder le profil des Républicains élus en 2022 et voir si les « légitimistes » tels que Liz Cheney peuvent reconquérir le parti. Car même si Trump disparaissait, rien de ne dit que le trumpisme ne lui survivrait pas. De nombreux chercheurs et médias (ici, ici ou ici) ont tiré la sonnette d’alarme sur les menaces qui pèsent sur la démocratie américaine, y compris celle d’un coup d’État larvé, de nouvelles violences politiques, voire d’une guerre civile. Le risque : une faible participation et la mort lente de la démocratie dans l’indifférence quasi généralisée d’une population désinformée, davantage préoccupée par des questions culturelles, identitaires ou économiques.

Voilà quelques-uns des enjeux des deux prochains cycles d’élections américaines.The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy, Assistant lecturer, CY Cergy Paris Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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