Après une semaine infernale, une bonne nouvelle se profile pour De Croo sur l’accord salarial, alors qu’il doit faire face à des francs-tireurs de plus en plus nombreux dans ses rangs

Alexander De Croo (Open Vld) parviendra-t-il à faire quelque chose avec son équipe, avec laquelle il était supposé « gagner des championnats », en citant Michael Jordan en début de législature ? C’est la question que se pose la rue de la Loi, à propos de l’accord salarial. Ce dossier est sur la table du gouvernement, plus précisément celle du kern, car le Groupe des Dix n’est pas parvenu à s’entendre. La discussion ne porte plus sur les augmentations de salaire, qui ne peuvent de toute façon pas être effectuées en raison de la loi de 1996. Au lieu de cela, il est question de primes supplémentaires ponctuelles, un peu comme pendant la crise du coronavirus, pour les secteurs dans lesquels les entreprises ont continué à bien fonctionner. Les primes sont plus intéressantes fiscalement, tant pour les entreprises que pour les employés. Mais la bataille au sein de la Vivaldi porte sur le niveau du montant de la prime : le PS ne veut pas de plafond, les libéraux flamands visent 250 euros, le CD&V tourne aussi autour de ce montant, le MR ne veut pas dépasser les 150. À l’époque de la crise sanitaire, le plafond était de 500 euros, bien que la prime moyenne par entreprise ait été finalement de 275 euros. L’autre élément de la discussion concerne l’enveloppe bien-être. Un accord serait un soulagement pour le Premier ministre, qui sort d’une terrible semaine, pour lui et son gouvernement.

Dans l’actualité : « Misère, misère, misère » (“Miserie, Miserie, miserie”), a ricané le député N-VA Sander Loones à l’encontre du Premier ministre, hier encore, à la Chambre.

Les détails : Mais c’est la majorité elle-même qui se comporte comme l’opposition : le particip-opposition fait fureur.

  • Aujourd’hui, tous les regards se tournent à nouveau vers le groupe des sept vice-premiers ministres et le Premier ministre de la Vivaldi : Alexander De Croo convoque son kern, avec un seul point à l’ordre du jour : les négociations salariales.
  • Cette démarche est tout à fait stratégique : elle met la pression sur tous les partenaires pour qu’ils parviennent à un accord coûte-que-coûte, ce que les employeurs et les travailleurs du Groupe des Dix ne sont pas parvenus à faire. Ainsi, lorsque la Vivaldi délivrera bientôt la fumée blanche, il y aura immédiatement un effet d’annonce pour un « grand accord », ce sera la perception : « Nous avons pu faire ce que les syndicats et le patronat n’ont pas pu faire », De Croo & cie pourront en bénéficier.
  • Et cela ne parait pas insurmontable : les grands principes d’un tel accord sont là depuis bien longtemps. Après tout, ce sont les mêmes que la dernière fois, lorsque l’AIP (accord interprofessionnel) de 2020 a conduit à une longue impasse au sein du gouvernement et à un énorme affrontement entre les syndicats d’une part, la FGTB en tête, et les employeurs de la FEB, d’autre part, ainsi que les puissantes organisations flamandes : le Voka, l’Unizo et le Boerenbond.
  • Le PS s’était manifestement rangé du côté de « son » syndicat et demandait l’abrogation de la loi de 1996, ou du moins son réajustement de 2017, sous le gouvernement Michel. Au final, il a été question d’une augmentation des salaires de « seulement » 0,4 %. La seule différence cette fois-ci, c’est le 0,0 % : il n’y a tout simplement pas de marge.
  • Mais le PS semble avoir cédé du terrain et a décidé de concentrer ses efforts sur les primes, comme solution provisoire pour assouvir la soif des syndicats. La loi de 96, on ne peut pas revenir dessus. En échange, le système d’indexation automatique ne sera pas non plus remis en cause, ce que les employeurs et les libéraux ont voulu mettre sur la table à plusieurs reprises. La Vivaldi a déjà conclu un pacte de non-agression à ce sujet : aucun des deux ne sera remis en question pour l’instant.
    • Nous en arrivons aux primes : plus de pouvoir d’achat, non pas par une marge salariale supplémentaire, mais par un chèque de consommation, par exemple. La discussion porte maintenant principalement sur le niveau de ces primes : le PS ne veut pas les plafonner, la droite le veut, à environ 250 euros (pour l’Open Vld et le CD&V) ou même 150 par personne (pour le MR). Alors la gauche veut beaucoup plus, elle finit par rester coincée au milieu, comme avec les primes corona qui ont fini par devenir 500 euros, comme plafond. Les entreprises elles-mêmes ont versé en moyenne 275 euros à l’époque.
    • Deuxième dossier, lié à celui-ci, l’enveloppe bien-être : une augmentation annuelle des prestations sociales. Elle s’élève à quelque 900 millions d’euros. Distribuer de l’argent n’est généralement pas si difficile dans la rue de la Loi, mais ce dossier est sensible. Les libéraux ne veulent pas augmenter à nouveau les allocations de chômage. Car cela créerait selon ces derniers des « pièges à l’emploi », dans lequel l’écart financier entre les bénéficiaires d’allocations et les revenus les plus faibles est trop faible, de sorte qu’il n’y a aucune motivation financière pour trouver du boulot.
    • Le PS veut simplement la même répartition qu’en 2021, et pas de pleurnicheries à ce sujet. Mais il semble qu’il s’agisse d’un champ de bataille où, pour une fois, MR et Open Vld sont sur un front commun clair. La solution est évidente : augmenter un peu plus les pensions, proportionnellement, et un peu moins les allocations de chômage. Car de toute façon, les 900 millions seront dépensés intégralement, disent déjà le PS et les Verts.

L’essentiel : un accord salarial, c’est bien, mais on n’achète pas la paix sociale. Cela résout-il quelque chose sur le terrain ?

  • Il y a donc de fortes chances que le Premier ministre annonce bientôt de « bonnes nouvelles » et puisse redresser la barre pendant un certain temps. Mais il est déjà clair que cela n’enlèvera pas la tension syndicale : certainement pour le syndicat socialiste, pour qui l’accord sera sûrement insuffisant.
  • D’autant plus que Thierry Bodson, le grand patron de la FGTB, annonce déjà de nouvelles actions. Il y aura une nouvelle « journée d’action nationale » à la mi-décembre, pour plus de pouvoir d’achat, a-t-il déclaré à L’Echo. Lors de la journée d’action précédente, le 9 novembre, de nombreux services gouvernementaux ont été interrompus. Mardi prochain, la CSC doit décider si elle participera.
  • Cela concernera tout un tas de secteurs. La situation reste particulièrement agitée dans les chemins de fer, où une grève de trois jours est prévue à partir de mardi. Une offre de la direction de la SNCB, visant à travailler avec une prime unique de 100 euros par employé, a été gentiment repoussée par les syndicats, selon De Morgen.
  • Une grève spontanée a également éclaté du côté de De Lijn aujourd’hui, les trams et les bus de Gand et d’Anvers, entre autres, ne circulaient pas. À l’origine, il y a principalement un incident qui a eu lieu hier à Gand, au cours duquel un conducteur a été frappé à la tête par deux passagers. Les syndicats ne croient pas que les politiciens prennent au sérieux la sécurité de leurs conducteurs. Le fait que l’on ait immédiatement recours à la grève pour soulever cette question est révélateur.
  • Les forces de police restent très contrariées par l’extinction de leur régime dit NAVAP, un régime de pension favorable. Les communes ne sont pas non plus satisfaites : elles doivent pour l’instant assumer les coûts, que le gouvernement fédéral a répercutés sur elles.
  • Les fonctionnaires flamands sont également en colère : les pouvoirs publics veulent y faciliter le licenciement des fonctionnaires nommés à titre permanent, ainsi que donner plus d’autonomie aux communes pour le faire. Là aussi, des grèves sont imminentes.
  • Dans le même temps, il y a aussi une autre réalité : le mécanisme d’indexation des salaires a permis aux travailleurs belges de protéger leur pouvoir d’achat comme nulle part en Europe. La semaine dernière, le plus grand syndicat d’Allemagne, pays de référence pour les négociations salariales en Belgique, le syndicat IG Metall, a conclu un accord qui évite toute nouvelle grève.
  • L’accord allemand prévoyait une augmentation des salaires de 8,5 % sur deux ans, sans indexation automatique. La Belgique est déjà bien au-dessus de ce niveau depuis janvier, les salaires ayant déjà augmenté de plus de 10 %.
  • Les calculs de la Banque nationale ont, quant à eux, montré que l’écart entre la Belgique et ses voisins en termes d’écart salarial était déjà très important, en raison de l’indexation automatique. Les salaires sont actuellement supérieurs de 5,9 % à ceux de nos principaux partenaires commerciaux, ce qui représente une énorme différence. Cela signifie qu’il n’y a pas de marge pour l’année prochaine, mais sans doute aussi pour 2024 et peut-être même jusqu’à l’AIP de 2026.
  • Conclusion : les syndicats resteront « très mécontents » peu après l’accord, de même que les employeurs. Car certains ont le sentiment que leur « pouvoir d’achat » va encore s’éroder, les autres que leur entreprise va s’écrouler sous le poids du manque de compétitivité.

La vue d’ensemble : Cet accord est nécessaire, après une semaine infernale pour De Croo.

  • Rien n’a semblé fonctionner cette semaine, pour le Premier minsitre. Des critiques internes ont été émises dans les rangs libéraux, concernant la manière dont Eva De Bleeker (Open Vld) a été escortée vers la sortie par De Croo et le président du parti, Egbert Lachaert.
  • Que ce dernier se soit enfui devant les caméras de la VRT n’a pas du tout contribué à laisser un sentiment positif sur cet épisode, dans lequel les libéraux flamands ont soudainement recruté Alexia Bertrand, aux dépens du MR.
  • « De Croo et Lachaert ont déjà énormément divisé le parti lors des élections internes de ce dernier. De Bleeker était une fidèle absolue de Lachaert, à qui on a donné une chance dans le gouvernement. Tout le monde a vu comment ils l’ont lâchée, pour quelqu’un de complètement nouveau, aux dépens de leurs propres troupes. Cela ne renforce évidemment pas la position interne du président », nous chuchote un dirigeant bleu.
  • En outre, le changement a mis les relations avec le MR complètement à cran. Bouchez a peut-être réagi sportivement en façade, mais en coulisses, les dents grinçaient : l’Open Vld et Bertrand pensent-ils vraiment qu’ils vont recevoir en cadeau un siège parlementaire du MR en 2024 ?
  • Pire : Marie-Christine Marghem (MR), en roue libre, est allée très loin, en faisant cosigner par la N-VA et DéFI, deux partis d’opposition, une proposition de loi visant à maintenir ouvertes toutes les centrales nucléaires. Une manœuvre qui a soudainement menacé de paralyser complètement la Vivaldi avec une majorité alternative à la Chambre.
  • Du côté de l’Open Vld, la cheffe de groupe, Maggie De Block, a parlé ouvertement devant les caméras de Villa Politica d’un « missile non guidé » lorsqu’elle a fait allusion à Marghem.
  • En interne, il y a également eu des réactions furieuses de la part d’autres députés MR, qui ont souligné la position intenable de leur parti : ils sentent la tempête planer sur eux pour 2024, qui va vouloir travailler avec eux ? Finalement, Georges-Louis Bouchez a été contraint de rétropédaler dans la presse, pour faire baisser la pression : les signatures de l’opposition étaient sur la proposition, mais le MR ne la soumettrait pas (encore). Donc pas de majorité alternative, pour l’instant.
  • « Le matin, les menaces de Marghem, l’après-midi la correction du président. Ce genre d’attitude déloyale et instable marque vraiment le comportement du MR jour après jour. Nos citoyens ont besoin de solutions, pas de spectacle », a déclaré le chef du parti Ecolo, Gille Vanden Burre, à propos de la séquence.
  • Et la semaine politique n’était pas encore terminée : le CD&V est également entré en scène, par l’intermédiaire de son président Sammy Mahdi (CD&V). Dans un article d’opinion paru dans De Standaard, il a sévèrement critiqué le « manque d’ambition » de l’équipe fédérale, mais surtout le fait que la méthode du Premier ministre n’était pas saine selon lui.
  • Mahdi souhaite que les dossiers soient « reliés entre eux » afin de « conclure de grands accords ». Le président du CD&V a ensuite obtenu un temps d’antenne sur Radio 1 et dans De Afspraak pour aller répéter ses critiques au Premier ministre.
  • Une attaque qui n’a pas du tout été appréciée par l’Open Vld, où l’on souligne délicatement « que Mahdi n’a pas non plus fait de grandes réformes en matière d’asile et de migration, mais a plutôt laissé un désordre à son successeur ».
  • Et dans ses propres rangs aussi, on s’interroge sur ce coup de gueule : « Mahdi n’était-il pas le grand partisan de la Vivaldi au sein du CD&V, contre tout un tas de gens, afin d’obtenir lui-même un poste ? Il semble qu’il l’ait très opportunément oublié maintenant », note délicatement un membre du gouvernement flamand, où la Vivaldi n’a jamais été appréciée.
  • « Un peu ridicule, car le plus gros dossier de réformes sur la table, et sur lequel il faut faire un ‘big deal’, c’est la réforme fiscale. Et qui est le déclencheur de cette réforme ? Le CD&V, » a également laissé échapper un leader de parti de la Vivaldi. « Si c’est sa méthode pour emmener le Premier ministre à bord, et de conclure un accord, c’est une drôle de méthode ».
  • Quoi qu’il en soit, s’il y a bientôt de la fumée blanche autour de l’accord salarial, l’équipe de De Croo pourra souffler un peu. Et le Premier ministre pourra sortir sa phrase fétiche : les présidents de parti aboient, la caravane des vice-premiers ministres passe.

FN Herstal : le Premier ministre se cache derrière le secret défense, mais le Royaume-Uni est un partenaire très important.

  • Ce matin, nos informations sur les tensions entre le Royaume-Uni et la Belgique sont parues dans le Times. « La Belgique bloque l’exportation de technologie nucléaire vers le Royaume-Uni », titre le réputé journal britannique.
  • Un dossier des plus ennuyeux pour le Premier ministre De Croo : la fourniture d’une presse à l’armée britannique, par la société flamande EPSI, pour maintenir l’arsenal nucléaire britannique, est bloquée par Ecolo, à la grande colère des Britanniques, qui menacent de ne plus commander de mitrailleuses à la FN Herstal.
  • Cette nouvelle a fait réagir le ministre wallon de l’économie, Willy Borsus (MR), qui a tenté d’apaiser la situation : « Le contrat est encore en cours de négociation », a-t-il révélé à propos de l’achat des mitrailleuses. C’est une évidence : les Britanniques utilisent justement la menace comme un élément de négociation.
  • Borsus a également indiqué « que les montants impliqués étaient beaucoup plus bas que ceux cités dans la presse ». De manière informelle, ils ont indiqué que la commande se situait entre 50 et 100 millions d’euros. Mais d’autres sources au sein du gouvernement fédéral proches du dossier nous confirment les chiffres que nous avions évoqués, à savoir entre 300 et 600 millions d’euros : « Il est vrai qu’un contrat spécifique avec le Royaume-Uni, avec les investissements nécessaires déjà réalisés pour FN Herstal, représente entre 50 et 100 millions d’euros. »
  • « Seulement, au total, l’ensemble de cette commande britannique représente un marché de 300 à 500 millions d’euros. Les Britanniques renouvelleront toutes leurs mitrailleuses dans les années à venir. Celles-ci ne doivent pas nécessairement tous être fournies par la FN Herstal, mais s’ils retirent la fabrique wallonne de la liste, elle perdra l’accès à un tel contrat », soulignent-ils.
  • Actuellement, la FN Herstal réalise un chiffre d’affaires de quelque 300 millions d’euros par an, les Britanniques représentant déjà 20 % de l’ensemble de son chiffre d’affaires, aujourd’hui. L’usine est détenue à 100 % par la région wallonne.
  • Dans l’hémicycle, De Croo a réagi de manière extrêmement prudente : « Je regrette que ce genre d’informations sensibles soient divulguées dans la presse », a-t-il commencé. Il s’est ensuite référé à la loi de 1981 réglementant l’exportation de matériel nucléaire, qui place toute décision en la matière entre les mains de la CANPAN, une commission spéciale.
  • « Cette commission va encore se réunir et rendre son verdict. C’est pourquoi nous avons ces commissions, pour juger en toute conscience et conformément à la loi », a-t-il laissé entendre, précisant qu’il s’agirait d’une évaluation technique et non politique. Ce n’est pas tout à fait exact : ce sont, bien sûr, les représentants de toute une série de cabinets, y compris les Verts, qui doivent s’exprimer au sein de cette commission. Et au fond, Ecolo a fait savoir qu’elle ne serait pas d’accord.
  • Dans le même temps, le Premier ministre a eu du mal à cacher sa propre position sur la question : « Les Britanniques sont nos voisins et nos partenaires dans de nombreux domaines. Ce sont des partenaires commerciaux importants, des partenaires énergétiques importants et des partenaires très importants au sein de l’OTAN. » Mais pour l’instant, il dit « suivre la loi ».
  • « Il faudra bien résoudre ce problème, d’une manière ou d’une autre. Ecolo ne peut pas continuer à bloquer cela », dit-on entre-temps au sein du gouvernement.
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