L’animosité entre l’Open Vld et le MR menace la Vivaldi : « Bouchez est furieux, tout autre compromis semble désormais impossible »

Le passage d’Alexia Bertrand du MR à l’Open Vld a allumé la mèche entre les deux partis libéraux, qui se cherchaient des poux depuis bien plus longtemps. L’analyse de l’Open Vld, selon laquelle Georges-Louis Bouchez (MR) a participé à fabriquer la Vivaldi, mais s’est ensuite montré systématiquement indigne de confiance et déloyal envers le gouvernement et le Premier ministre, ne date pas de ce week-end. De plus, la frustration à l’égard du président du MR était croissante, et partagée par un paquet de personnes dans et autour de la Vivaldi, y compris au sein du MR. Mais ce sont les libéraux flamands qui auront fait du bruit ce weekend : Lachaert a accusé les députés du MR de « copier-coller le Vlaams Belang » dans leurs critiques. Les libéraux flamands semblent enfin répondre. Pourquoi ? En fait, depuis septembre, l’Open Vld a beaucoup plus d’options, pour assurer son avenir politique. Au point de pouvoir peut-être se passer de son parti « frère », le MR. Mais cette crispation entre les deux partis libéraux menace le fonctionnement de la Vivaldi : « Le MR était déjà difficile, mais désormais la réforme fiscale risque de devenir complètement impossible. » Un partenaire de la Vivaldi prévient : « Cela pourrait revenir comme un boomerang pour le Premier ministre. »

Dans l’actualité : « Je vois des députés MR attaquer notre Premier ministre en faisant du copier-coller sur le Vlaams Belang », a fustigé Egbert Lachaert sur RTLTVi, dimanche midi.

Les détails : une querelle dans la famille libérale.

  • « La réalité : aucun accord sur le nucléaire, pire élève de l’Union européenne sur le budget, aucune réponse au fait qu’on relâche un fiché OCAM qui tue un policier juste après. » Avec ce tweet, Georges-Louis Bouchez (MR) n’a pu cacher sa frustration à l’égard de l’Open Vld.
  • Un coup mesuré et appuyé parce que la conclusion d’un accord avec Engie dépend en partie du Premier ministre, Alexander De Croo : un Open Vld. Le budget ? Une Open VLD, avec Eva De Bleeker, jusqu’à son remplacement par Alexia Bertrand. Les problèmes de justice ? La responsabilité d’un Open Vld, avec le ministre Vincent Van Quickenborne. Si Bouchez tente par la suite de noyer le poisson dans son tweet, avec une énième attaque contre « la presse », la cible ne fait pas de doute.
  • Sur le retour du Grand Prix de F1 d’Abu d’Dhabi, Bouchez n’a rien tweeté depuis : le chef du MR panse ses plaies. Pour ce joueur d’échecs, qui aime tenir en haleine la rue de la Loi, y compris ses collègues de parti, et créer des surprises, l’échec et mat était total vendredi. Un camouflet public, même si le président du MR a tenté de faire croire que tout cela avait été préparé.
  • Pourtant, le MR est plutôt bien placé dans les sondages, et il s’agit de la seule exception au sein de la Vivaldi, avec le Vooruit de Conner Rousseau. Et malgré la fronde interne, Bouchez semblait être ressorti renforcé, avec le soutien l’état-major du MR et du clan Michel, qui adore le président et son style brutal. Depuis un certain temps, l’homme de Mons se promène avec un sentiment d’impunité.
  • Un sentiment qui lui permet de s’attaquer à tout et à tout le monde : Bouchez n’hésite pas à réprimander les journalistes sur Twitter pour leur côté « partisan » lorsqu’ils font des déclarations qui manquent de neutralité. Et il faut le dire : l’opinion publique et la presse francophones sont plus à gauche qu’au-delà de la frontière linguistique, y être le « rebelle », et s’opposer fermement, contribue donc à donner à Bouchez une image piquante.
  • Mais il y a un revers de médaille : on ne vous fait pas de cadeaux. Dans les médias francophones, le passage d’Alexia Bertrand a été lu pour ce qu’il est : un coup solide porté au président du MR. Pourtant, aux premières heures de cette annonce surprise, c’était un peu la confusion. Certains cabinets francophones ont même pensé au départ que la nomination de Bertrand signifiait un membre du MR en plus dans la Vivaldi, ce qui a donné lieu à des appels téléphoniques inconfortables pour le 16. Parce que « oui », Bertrand est bien passée du MR à l’Open Vld. Et il en sera de même pour les prochaines élections.
  • Lachaert a tout de même fait un premier effort pour ne pas trop triompher : lors de sa conférence de presse de vendredi, il a déclaré que Bertrand « garderait les deux cartes du parti », et que Bouchez avait « somme toute bien réagi, mieux que prévu », après un coup de téléphone de dernière minute pour le prévenir. Mais dimanche, sur RTL-TVi, Lachaert a laché les coups, une première sur un plateau francophone :
    • « Bien sûr qu’il y a des tensions, depuis des mois, il ne faut pas le nier, notamment au Parlement fédéral. »
    • « Il y a d’abord eu les déclarations de Marie-Christine Marghem (MR). » Egbert Lachaert a fait référence à l’ancienne ministre de l’Énergie, qui était littéralement allée sur LN24 attaquer De Croo de front. « C’était une attaque personnelle sur le dossier du nucléaire. […] Parfois, les ministres du MR ont eux aussi des dossiers compliqués, mais nos députés ne vont pas attaquer les confrères du MR. Ça ne va pas, ce n’est pas acceptable. »
    • « Lundi encore, notre ministre Vincent Van Quickenborne n’était pas dans une situation facile en commission Justice et affaires intérieures. C’est un dossier très délicat et il ne faut pas jouer sur ce dossier de manière populiste », a ajouté le président des libéraux flamands.
    • « Je vois quelques députés qui attaquent notre ministre d’une manière presque ‘copiée-colée’ de celle du Vlaams Belang. Ça ne va pas, je l’ai dit à mon homologue Georges-Louis Bouchez. […] Je veux qu’on fasse des réunions dans le futur pour que ça ne se passe plus. Je veux que ça s’arrête parce que ça, ce n’est plus acceptable« 
  • C’est alors qu’est apparu le tweet de Bouchez, pour dénigrer le travail gouvernemental de l’Open Vld. Et bien sûr, Marghem n’a pas manqué de réagir elle-même : « Le président du Vld est sous pression face à des problèmes internes. Afin de les masquer, il crée un autre problème en tenant des propos inadmissibles à l’égard du MR. Nous lui disons: calme-toi (rustig), tout ce qui est excessif est insignifiant. »
  • Marghem poursuit ainsi la ligne qu’elle a adoptée pendant toute une législature : les attaques personnelles et les insultes. La politicienne du MR devient de plus en plus la grande tante de la Vivaldi, qui ne cesse de ruminer à chaque fête de famille. Pourtant, sa crédibilité est remise en cause à la rue de la Loi : amis et ennemis s’accordent à dire que pendant la période suédoise, elle a fait de l’énergie un gâchis absolu.

La chronologie : Bien sûr, il ne s’agit pas d’une inspiration « soudaine » de Bertrand, Lachaert et De Croo.

  • Le fait que Bouchez ait dû lire que les discussions entre Bertrand et le sommet de l’Open Vld duraient depuis des mois est également un message gênant. Dans les reconstitutions de la presse francophone, la demande ne serait intervenue que le jeudi soir, pour remplacer Eva De Bleeker. C’est un peu trop léger en termes d’intrigue.
  • Il est vrai que la demande formelle adressée à Bertrand d’entrer dans le gouvernement n’est intervenue que le jeudi soir. C’est à ce moment-là que la position de la précédente secrétaire d’État, Eva De Bleeker, a vraiment commencé à vaciller. La journée du vendredi est passée très vite.
  • Si rapidement que le Palais ne voulait pas revivre ce qu’il a vécu avec Hadja Lahbib (MR) et Nicole de Moor (cd&v), lorsqu’elles sont venues remplacer respectivement Sophie Wilmès (MR) et Sammy Mahdi (cd&v) dans la Vivaldi. Les partis ont annoncé leur choix en premier, avant le Palais. Cependant, cette « première » annonce est une prérogative du roi, qui nomme et révoque les ministres. De Bleeker a été un peu victime de cette volonté royale : elle n’avait pas encore donné de conférence de presse pour ses adieux, que le communiqué du Palais tombait déjà. La politique ne fait pas de cadeaux.
  • La vérité est que Lachaert et De Croo avaient un plan depuis bien plus longtemps pour convaincre Bertrand de les rejoindre. Les discussions à ce sujet remontent à plusieurs mois : Bertrand s’est également rendu très régulièrement dans la rue Melsens, le siège de l’Open VLD, dans le cadre du programme de recrutement interne « les Gangmakers », mais les lignes de communication étaient déjà ouvertes avant cela.
  • Il est clair que Bertrand partageait ses frustrations vis-à-vis de Bouchez avec les dirigeants de l’Open Vld. Et elle n’était pas la seule. « Prenez un numéro et faites la queue », plaisante-t-on cyniquement du côté des libéraux flamands, à propos du nombre de personnes se plaignant de Bouchez.
  • Le Premier ministre s’était à plusieurs reprises ouvertement agacé du rôle de certains présidents de partis de la Vivaldi, qu’il qualifiait « d’immatures ». Ce n’est pas son gouvernement qui pose problème, mais ces « belles-mères » qui tournent autour de la Vivaldi. Et Bouchez en était le « primus inter pares« , le trublion par excellence, sans se soucier du Premier ministre dans son rôle de maître d’orchestre. La nomination de Lahbib, en tant que successeur de Wilmès, est révélatrice : même le Premier ministre n’a été averti qu’en toute dernière minute. Bouchez aime faire attendre les gens.
  • Mais réduire le passage de Bertrand à un léger jeu de « riposte » au sein de la famille bleue serait en même temps un peu naïf. Après tout, la première division fédérale donne des options. De Croo est très populaire du côté francophone : une campagne nationale de l’Open Vld en 2024, autour du Premier ministre, donne des options, surtout s’il y a déjà une leader francophone au sein du parti, issue de la capitale.
  • Une partie de poker, sur le fait d’avoir ou non une liste parlementaire libérale commune à Bruxelles. Ce pari peut se faire avec plus d’arguments que par le passé. « Ce n’est que le début », explique-t-on avec confiance au 16.

La vue d’ensemble : l’Open Vld a de nouveau des options, y compris avec la N-VA.

  • Le fait que l’Open Vld se montre plus affirmatif et se réjouisse ouvertement d’une action contre Bouchez a beaucoup à voir avec ce qui s’est passé au sein du gouvernement flamand en septembre. Car là-bas, Sammy Mahdi, le nouveau président du cd&v, a mis une telle pression sur l’équipe Jambon qu’il a complètement inversé une dynamique qui semblait bloquée depuis deux ans.
  • Eén en ondeelbaar”, et “samen uit, samen thuis” (« Un et indivisible », « dehors ensemble, à la maison ensemble ») : tels étaient les slogans affichés par Bouchez, Lachaert et De Croo à l’été 2020, en tant que famille bleue. Ils se sont ensuite liés aux Verts pour lancer la construction de la Vivaldi. Cela a permis à De Croo de gagner la première place, en blessant au passage Bart De Wever (N-VA), qui jugeait déjà à l’époque que Bouchez était très peu fiable pour former des coalitions.
  • Mais petit à petit, « GLB » s’est révélé être le plus grand fauteur de troubles de la Vivaldi : il est revenu à plusieurs reprises sur les accords, passant à l’offensive contre les partenaires de la coalition. Lorsque, au sein du gouvernement wallon, il y a eu un énorme conflit entre le ministre wallon Jean-Luc Crucke (MR) et le président du MR, le premier a dû partir sur le champ. Mais fin 2021, le MR a été menacé de se faire sortir, tant au fédéral qu’en Wallonie. Le cdh, entre-temps rebaptisé « Les Engagés », était prêt à le remplacer. C’est finalement Elio Di Rupo (PS) qui a décidé de sauver sa coalition.
  • Mais les partis francophones et leurs présidents ont fait un rêve à cette époque : si c’est mathématiquement possible, le MR sera sorti partout en 2024. Pour l’Open Vld, cette perspective devenait de plus en plus désagréable : l’isolement se profilait en 2024. Cela explique pourquoi Lachaert était occupé depuis l’été à chercher une nouvelle ouverture, et à essayer de rétablir certains liens avec le sommet de la N-VA, et notamment De Wever.
  • Cela n’a guère réussi, jusqu’à ce que Mahdi les pousse de nouveau dans les bras les uns des autres : pendant des jours durant la crise budgétaire du gouvernement flamand, le président du cd&v n’a plus communiqué avec les autres présidents de ses partenaires de coalition. Soudainement, la dynamique au sein du gouvernement flamand s’est complètement inversée : le cd&v sous Mahdi semble vouloir chercher l’opposition, ce week-end encore en s’acharnant sur le dossier des fusions de communes, et surtout contre l’Open Vld.
  • En tout cas, cela explique pourquoi l’Open Vld peut bouger beaucoup plus librement, vis-à-vis de Bouchez : du côté flamand aussi, un tas d’options ont été ajoutées depuis septembre, pour pouvoir s’y retrouver en 2024.

L’essentiel : la scission entre MR et l’Open Vld menace d’avoir des conséquences à court terme.

  • Au sein de la coalition Vivaldi, les gens observent avec suspicion ce qui s’est passé ce week-end : « Je crains que tout compromis que l’Open Vld voudra maintenant faire autour des négociations salariales sera mis en pièces par le MR. Ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle pour le gouvernement. La question est de savoir si cette situation est temporaire ou si le MR va rester blessé et en colère », s’interroge une source haut placée.
  • On entend un signal similaire chez un autre partenaire de la coalition : « Cela pourrait avoir un effet boomerang pour l’Open Vld ». Car là aussi, on constate que cela ne va pas vraiment améliorer les relations au sein du gouvernement.
  • Après tout, Alexia Bertrand (Open Vld) devra faire au Budget ce que De Bleeker n’a pas réussi à faire : peser sur les dossiers et faire évoluer les chiffres dans un sens positif. Il reste à voir si le MR et le PS vont maintenant lui accorder ce droit. « L’argument selon lequel une francophone sera mieux en mesure de vendre le budget à ces deux-là est carrément absurde. Ce n’est pas une question de langue, mais de poids et d’influence politiques », affirme un initié.
  • Le profil de Bertrand, descendant d’une des familles les plus riches de Belgique, n’est pas non plus particulièrement appétissant pour les socialistes : « Nous allons donc faire une réforme fiscale avec une ambassadrice de la noblesse et des Belges les plus riches ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela envoie un signal étrange aux Flamands qui travaillent dur », affirme un haut responsable.
  • Pour les réformes fiscales comme pour les retraites, deux dossiers qui devraient effectivement être abordés devant la Commission européenne, ce ne sera pas évident. « Le MR va-t-il maintenant lâcher quelque chose sur la fiscalité, alors que Vincent Van Peteghem (cd&v) doit déjà proposer quelque chose dans une grosse semaine, avant le 1er décembre ? ». On entend aussi : « À cause de leur comportement macho, l’Open Vld a maintenant rendu toute réforme impossible. » Attendons de voir si cette lecture pessimiste des faits tient la route.

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