Après les querelles MR-PS : la Conférence sur l’emploi donnera-t-elle l’oxygène nécessaire à la Vivaldi, avec le budget à venir ?

Une « Conférence sur l’emploi » très attendue débute demain, sous la direction du ministre fédéral du Travail, Pierre-Yves Dermagne (PS). C’est le moment pour la Vivaldi de reprendre des couleurs : émergera-t-il un signal positif de cet évènement de deux jours, auquel participent également les partenaires sociaux et les ministres régionaux ? L’ambition difficile d’atteindre 80 % d’emploi pèse sur l’ensemble : ce chiffre est soudainement devenu important, maintenant que le PS le lie également au financement des retraites. Reste à savoir si cette reforme du travail ne subira pas le même sort que la réforme des pensions et la réforme fiscale: repoussées à plus tard car trop sensibles.

L’actualité : Il s’agira d’une grande réunion de deux jours sur le travail.

Les détails : Le budget est désormais formellement séparé des réformes des retraites et de la fiscalité. Mais qu’en est-il au niveau du marché du travail ?

  • Ce devrait être une grand-messe pour le vice-premier ministre Pierre-Yves Dermagne, définitivement l’homme de la situation pour le PS : la « Conférence sur l’emploi » de deux jours où « les partenaires sociaux, les Régions et les parties prenantes expliqueront ce qu’ils considèrent comme les plus grands défis et leurs propositions en la matière ».
  • La réunion est en même temps la représentation physique du modèle rhénan : un modèle socio-économique dans lequel la coopération et le dialogue entre les partenaires sociaux sont cruciaux, en plus du libre marché, afin de créer une prospérité contrôlée et corrigée. Ce modèle a garanti la prospérité pendant des décennies, mais il est de plus en plus mis sous pression par un glissement idéologique vers les extrêmes gauche et droite.
  • De plus, la conférence intervient au moment où le gouvernement fédéral est également très divisé sur les lignes de fracture entre la gauche et la droite : la semaine dernière, socialistes et libéraux se sont retrouvés face à face à couteaux tirés sur d’importants dossiers socio-économiques, notamment ceux concernant les pensions et le marché du travail. Sans parler de la fiscalité.

Le contexte : Pour le gouvernement fédéral, le retour de vacances a été difficile.

  • L’équipe du Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a choisi, après une première année difficile de lutte contre la pandémie, d’entamer les vacances en reportant à plus tard un examen de passage : l’examen du budget a en effet été annulé cet été.
  • Après tout, une crise émotionnelle inattendue autour des sans-papiers avait provoqué de fortes turbulences dans l’équipe fédérale juste avant les vacances. Le fait que le PS et Ecolo aient mis le couteau sous la gorge des libéraux et du CD&V, en menaçant de démissionner, a plombé l’ambiance pendant des semaines.
  • Mais alors que de nombreux membres de la coalition Vivaldi espéraient que l’automne serait le moment où le gouvernement De Croo introduirait les réformes nécessaires, une nouvelle épreuve de force a eu lieu entre l’acteur le plus fort de la coalition et le metteur en scène : le PS du côté francophone et l’Open Vld du Premier ministre de l’autre. Curieusement, ce sont les libéraux flamands qui ont fait le premier pas, via leur président Egbert Lachaert, qui a mis sur la table ses revendications en matière de pension.
  • Le PS a dû réagir : Karine Lalieux (PS), en tant que ministre compétente pour les retraites, a jeté son plan dans la presse, sans que les autres partenaires du gouvernement ne le voient à l’avance. Les vice-premiers ministres ont juste reçu un appel téléphonique, jeudi soir, alors que le plan avait déjà été communiqué à toute une série de médias. « Si je n’ai pas informé tous les autres ministres, c’est pour éviter les fuites », a-t-elle déclaré avec l’humour nécessaire, dimanche sur RTL.
  • Mme Lalieux a également souligné dans les médias ce week-end qu’elle « est restée dans le cadre de l’accord de coalition ». Sans surprise, le PS souhaite des corrections sociales majeures et plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Le trophée le plus important, l’augmentation des pensions minimales à 1 500 euros, est déjà là : il sera inscrit dans le budget.
  • Il convient également de noter que le PS renonce à l’âge de la retraite et « ne veut regarder que le nombre d’années de carrière » : c’est aussi la réponse à l’affirmation du PTB selon laquelle « l’héritage suédois d’une pension à 67 ans » ne mourrait pas. Cet âge ne sera plus nécessaire pour bénéficier d’une retraite complète pour peu qu’il y ait eu 42 ans de carrière.
  • Conséquence : il sera très difficile de parler des pensions au sein de Vivaldi dans les semaines/mois à venir. Les esprits se sont tellement échauffés que le dossier de la réforme s’est complètement enlisé.

Et maintenant : il y a aussi beaucoup à dire sur les réformes du marché du travail.

  • Exit les pensions, direction marché du travail. Mais là aussi, cela promet d’être un feu d’artifice. Dès samedi, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a déclaré qu’il souhaitait la suppression des chômeurs indemnisés depuis plus de deux ans et qui refusent à deux reprises une formation ou un emploi pénible. Non pas que cette proposition soit sur la table, dans aucun des trois gouvernements où siège le MR, mais le président des libéraux avait quand même envie de le dire.
  • Immédiatement, Paul Magnette (PS) a réagi : « Pour le président du MR, la solution aux pénuries est le travail forcé et la sanction. Ces recettes libérales ne marchent pas et stigmatisent les gens. Le PS ne les acceptera jamais ! Contre les pénuries, il faut améliorer la qualité de l’emploi et les salaires. »
  • Après quoi Bouchez a répliqué, là encore via Twitter : « Les recettes socialistes, c’est la culture du chômage, et des échecs sociaux comme on doit en subir à Charleroi et à Mons. Comment osent-ils donner des leçons alors qu’ils gouvernent des villes qui sont en déclin socio-économique depuis 60 ans ? »
  • Cet échange donne immédiatement le ton d’un débat aussi difficile que celui sur les retraites. L’un n’est pas séparé de l’autre : la conférence porte sur la fin des carrières. Et en Flandre, il y a déjà une pénurie sur le marché du travail : maintenir les gens au travail plus longtemps est possible grâce aux pensions, mais aussi grâce à toutes sortes d’autres mesures.
  • La question est de savoir s’il y a beaucoup de place pour parvenir à un consensus. Car la CSC-ACV, le plus grand syndicat, se rend également à la conférence avec un agenda clair. Ou plutôt : une liste de revendications. Et il n’est pas question de s’en priver. Marc Leemans, le grand patron, ne demande rien de moins que la fin des avantages fiscaux pour les chèques-repas, les éco-chèques et autres chèques, la réduction des prestations du deuxième pilier de la pension (pensions complémentaires) et la fin des jobs d’étudiants sans cotisations sociales. « La sécurité sociale perd 16 milliards d’euros par an », tel est son cri d’alarme.
  • Tout le monde au sein de Vivaldi s’accorde à dire qu’il serait préférable de combler ces lacunes parafiscales et de passer à un système de branches beaucoup plus harmonieux et logique. Cette réforme figure même, une fois de plus, dans l’accord de coalition. Mais cela devrait se faire sous la forme… d’une réforme fiscale majeure. Qui elle aussi est reportée à 2022.

L’essentiel : le gouvernement doit établir un budget maintenant, mais il a en fait besoin des autres dossiers pour le faire.

  • L’accord de coalition affiche l’ambition d’atteindre un taux d’emploi de 80 % d’ici 2030 : il s’agirait d’une augmentation considérable, qui permettrait immédiatement 600.000 personnes supplémentaires à trouver un emploi. Très subtilement, Karine Lalieux et le PS n’ont présenté aucun financement pour leurs coûteux plans de pension : « Ah, mais cela sera payé si nous atteignons ces 80 % », a-t-elle annoncé, confiante.
  • En réalité, la CSC n’a pas tout à fait tort : le plan le plus évident consiste à financer (partiellement) les pensions du premier pilier, qui sont actuellement en forte hausse, en augmentant les impôts du deuxième pilier. Ce plan a été esquissé, mais tactiquement non mis sur la table par Lalieux. Tous ses atouts n’ont pas encore été joués.
  • Dans le même temps, le dossier des retraites, et plus tôt celui de la réforme fiscale, ont été évacués de la table du gouvernement. Mais cela crée des problèmes. Après tout, il y a une certaine logique dans l’idée de considérer les réformes comme un tout : tout se tient lorsqu’il s’agit des finances de ce pays.
    Hier, dans l’émission De Zevende Dag, Lachaert a souligné à juste titre que l’accord Vivaldi prévoit également une réforme du marché du travail, mais il a estimé ce lundi que les revendications du président de la CSC était « de la pure folie ». Plus grave encore: les recettes liées à ces plans se trouvent dans les budgets élaborés pour les années à venir et transférés à l’Europe.
  • Ces réformes précises du marché du travail n’ont malheureusement jamais été concrétisées lors des discussions de l’accord Vivaldi. Il n’y avait « pas le temps », l’affaire a été réglée en dix jours, après 662 jours sans équipe fédérale pleinement opérationnelle.
  • La Vivaldi élaborera donc bientôt un budget pour 2022, sans réforme détaillée des retraites, sans ajustement fiscal et peut-être sans les réformes du marché du travail. Il sera vraiment difficile d’éviter d’inscrire de la pure fiction dans les tableaux comptables du gouvernement. À moins que Dermagne ne sorte maintenant quelque chose de son chapeau.

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