Dangereux ou pas ? Non, a tranché la Commission européenne, qui a voté la réautorisation du glyphosate pour 10 ans. En se basant sur des données scientifiques. Et c’est plutôt un exemple à suivre, même quand le résultat ne nous plait pas. Car la croisade contre ce désherbant précis repose plus sur les convictions de militants que sur quoi que ce soit de tangible.
Dans l’actualité : après un vote de la Commission européenne, le glyphosate, le fameux herbicide non sélectif de Monsanto, sera à nouveau autorisé pour 10 ans. Une décision prise en appel, après qu’un premier vote le 13 octobre dernier n’a pu dégager une majorité significative. Et même au second round, de nombreux pays se sont abstenus de voter, dont la France et la Belgique.
Un débat médiatique qui repose sur pas grand-chose
Naturellement, sur les réseaux sociaux ainsi que dans pas mal de médias, c’est l’indignation. On accuse l’Europe de préférer réintroduire une substance considérée dangereuse, qui aurait fait de nombreuses victimes et qu’une large part de l’opinion publique – près de 75% en France – considère comme toxique.
Car pour un sujet passé devant la Commission européenne, celui-ci est au cœur des préoccupations publiques. En 2017 déjà, une initiative citoyenne européenne demandant l’interdiction du glyphosate a récolté en un temps record le million de signatures nécessaire pour que la Commission doive examiner la requête. Forcément, cette décision finale ne plait pas.
Sauf que la Commission européenne n’a pas à caler sa décision de réautorisation du glyphosate sur une opinion publique. Et pour le coup, elle a préféré écouter les données solides qu’avançait la science. En 2023, il n’y a toujours pas la moindre preuve incontestable de la dangerosité du glyphosate. En tout cas, pas plus que pour n’importe quel autre herbicide.
Consensus scientifique
- « Depuis 2015 et l’avis solitaire du CIRC, 22 agences et autorités sanitaires indépendantes, dont l’OMS, ont épluché la littérature scientifique, produite à la fois par les industriels et les organismes de recherche indépendants, notamment universitaires », rappelle sur X Géraldine Woessner, journaliste ayant écrit plusieurs enquêtes approfondies sur ce pesticide et sur son impact sur la santé, réel ou supposé. « Leurs avis sont unanimes : le glyphosate n’est pas cancérigène, ni génotoxique, ni reprotoxique. »
- Même son de cloche de la part de l’EFSA, l’agence européenne de sécurité des aliments. Elle « n’a pas identifié de domaine de préoccupation critique lors de son examen par les pairs de l’évaluation des risques associés à la substance active glyphosate, en ce qui concerne les risques pour l’homme, pour l’animal ou pour l’environnement », décrétait-elle en juillet dernier. L’agence émettait toutefois une réserve, des « lacunes dans les données », et enjoignait la Commission et les États membres à le prendre en considération. Ce qu’ont sans doute fait certains pays en optant pour l’abstention.
Absence de victimes et double conditionnel
Mais dans ce contexte, où sont les victimes, qu’on nous décompte à chaque fois que le pesticide à l’emballage verdâtre arrive sur la table ? En France, où le débat est le plus vif, il y en a bien une : Théo Grataloup, jeune homme porteur de graves malformations, sera bien indemnisé par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. « Une première mondiale ! », s’est enflammé le journal le 9 octobre dernier, et faisant directement le lien avec le glyphosate.
- La mère du jeune homme considère en effet que c’est suite à son usage occasionnel durant sa grossesse du Glyper, un générique proche du glyphosate, que celui-ci est né avec une rare malformation de l’œsophage et du larynx. Elle a porté plainte contre Monsanto en 2017, faisant de son fils une icône du combat contre le pesticide.
- La décision du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides serait donc la preuve nécessaire. Sauf que non, selon une enquête menée par Géraldine Woessner, encore elle. Aucun expert scientifique n’a été consulté avant de rendre cet avis.
- Quant à l’avis lui-même, il n’est étayé par aucune étude. Et il n’établit qu’une « possibilité de lien de causalité », un très prudent double conditionnel qui n’a rien à avoir avec reconnaissance officielle du lien entre le glyphosate et les malformations, comme cela a bien vite été avancé par les militants et certains médias.
- En parallèle à cette affaire, de nombreuses plaintes – sur 160.000 au total – contre Monsanto pour des cancers suspects ont été déboutées aux États-Unis par manque de preuves, ou ont été classées après un accord financier.
Dans ce contexte, la décision de la Commission européenne paraît beaucoup plus rationnelle, en l’état actuel de nos connaissances. Plus en tout cas que de considérer que « les agences de contrôle de l’alimentation ne jouent pas leur rôle« , comme le clamait Marie-Monique Robin, reprise dans les lignes du journal Le Soir en 2017. À considérer que toute étude qui ne va pas dans le sens que l’on désire est forcément soit bâclée, soit manipulée, on vire dans le complotisme. Et les militants anti-glyphosate ont tendance à franchir cette limite. Au risque de décrédibiliser les luttes et les remises en question futures.
« L’histoire retiendra la lourde responsabilité de la presse française, et de certains lobbys, dans ce monumental fiasco sociétal, auquel la flambée de complotisme actuelle doit énormément. »
Géraldine Woessner
Pas inoffensif, comme tous les désherbants
- Ce qui ne veut pas dire que ce produit chimique est inoffensif, bien au contraire. Il fait même partie de ces produits qui annihilent la biodiversité de la flore, et sapent donc les bases de la pyramide alimentaire pour les insectes et les oiseaux, autour de nos champs. Il s’agit d’un produit non sélectif dans son action.
- Mais à l’heure d’écrire ces lignes, sa toxicité particulière n’est pas plus démontrée que pour un autre désherbant industriel. Ce qui ne veut pas dire qu’en boire un grand verre ne tiendrait pas du suicide. Mais c’est notre recours aux désherbants et aux pesticides qui devrait être remis en question, plutôt que de renier la science pour partir en croisade contre un produit précis. Mais notre modèle d’agriculture rend très difficiles et très chères les alternatives aux désherbants.