Pourquoi la Belgique part au Mali avec 250 soldats: après l’Afghanistan, l’UE doit montrer qu’elle peut faire le job, avec un solide test au Sahel

La Belgique a décidé d’envoyer pas moins de 250 soldats au Mali l’année prochaine dans le cadre de l’opération européenne Takuba. L’UE veut montrer qu’après la débâcle en Afghanistan, elle est désireuse et capable de mener ses propres actions militaires. Après les précédentes missions belges auprès de l’ONU et de l’UE, l’armée belge s’aventure maintenant dans un nid de guêpes au Sahel. « Nous voulons faire les choses différemment, nous avons tiré les leçons de l’Afghanistan », entend-on au sein Vivaldi. L’enjeu est immédiat : la crédibilité militaire de l’UE va subir un sérieux test. L’UE y est confrontée à des djihadistes obstinés, mais aussi aux Russes, avec leurs mercenaires du célèbre groupe « Wagner ».

Dans l’actualité : Un sommet franco-belge au Palais d’Egmont.

Les détails : Les Français viennent avec toute une délégation à Bruxelles, et arrachent symboliquement un engagement pour le Mali.

  • C’est une pléiade de ministres français qui s’est rendue hier à Bruxelles pour un sommet franco-belge, qui porte officiellement le nom de « consultation de Val Duchesse ». Ce sommet est apparu en 2016 comme un signal politique après les attentats terroristes de Paris – un mois plus tard, les attentats de Bruxelles avaient lieu – et est désormais devenu une tradition. Bien que, par souci de clarté, le sommet ne se soit pas tenu cette fois à Val Duchesse, mais au Palais d’Egmont.
  • Outre le peu charismatique Premier ministre Jean Castex, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, Eric Dupond-Moretti, ministre de la Justice, Florence Parly, ministre de la Défense et Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes, ont fait le déplacement.
  • Du côté belge, Annelies Verlinden (CD&V) pour les Affaires intérieures, Sophie Wilmès (MR) pour les Affaires étrangères, Vincent Van Quickenborne (Open Vld) pour la Justice et Ludivine Dedonder (PS) pour la Défense ont été invités.
  • Le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a accueilli son homologue français par un check du poing. Vingt-quatre heures plus tard, il le regrettait déjà : Castex, qui avait été vacciné et avait déjà eu le Covid, a été testé positif et doit maintenant passer dix jours en quarantaine. Tous les ministres belges, y compris le Premier ministre, ont également été testés et mis en quarantaine à titre préventif. Jusqu’à ce que le test soit négatif, ils sont isolés.

L’essentiel : les relations franco-belges n’ont jamais été aussi bonnes.

  • Pourtant, cette mauvaise nouvelle sanitaire ne gâchera pas la fête entre les deux gouvernements. Car une fois encore, il est apparu clairement à quel point la Belgique s’est positionnée ces dernières années dans le sillage de la France au niveau européen et mondial.
  • Cela a beaucoup à voir avec les relations personnelles : Charles Michel, Xavier Bettel et Mark Rutten, les Premiers ministres du Benelux, ont facilité l’intégration d’Emmanuel Macron et de son parti « La République en Marche » au sein de la famille libérale européenne et du groupe ALDE au Parlement européen. Macron a récompensé Michel en l’aidant à obtenir le poste suprême de président du Conseil européen.
  • Michel a noué des liens forts avec les Français : dans le conflit au sein de son gouvernement au sujet du pacte de Marrakech, l’influence de Macron a certainement joué un rôle. Alors que la N-VA freinait des quatre fers, le président français est venu à Bruxelles pour plaider avec force en faveur de la signature du traité. Le gouvernement Michel est tombé, mais six mois plus tard, le plus haut poste de l’UE était toujours disponible.
  • Les liens entre Macron et le noyau dur des libéraux européens, dont fait partie Alexander De Croo comme successeur de Michel, sont toujours profonds : ils partagent une conviction très pro-européenne et veulent renforcer l’UE au niveau international.
  • Autre facteur : c’est un secret de polichinelle que De Croo rêve déjà d’une carrière après son séjour au Seize, avec un poste international de premier plan. C’est presque une tradition en Belgique pour les Premiers ministres sortants. Le soutien de Macron n’est donc pas un élément insignifiant.

Concrètement: deux dossiers importants sont sortis de la concertation franco-belge.

  • Les Français ont beaucoup insisté pour mettre le dossier de l’Asile et la Migration sur la table. C’est pourquoi Sammy Madhi (CD&V), Secrétaire d’État, s’est joint à l’opération, tout en restant suffisamment éloigné des Français pour ne pas avoir à se placer en quarantaine.
  • Le gouvernement français se débat depuis quelque temps déjà avec la question très épineuse de l’immigration clandestine vers le Royaume-Uni (RU) : des immigrants sans papiers s’aventurent dangereusement dans la Manche, à la grande frustration des Britanniques. Dans le même temps, la France n’a pas reçu les fonds promis par le Royaume-Uni, ce qui a semblé envenimer la question : une énième friction post-Brexit.
  • Mais le gouvernement français s’est également tourné vers la Belgique : un grand nombre de sans-papiers en provenance de chez nous se retrouvent également à Calais et dans ses environs. Par un geste astucieux, la coalition Vivaldi a réussi à apporter une réponse : et si Frontex, l’agence européenne qui surveille les frontières de l’UE, était déployée là-bas ? Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’empêcher les immigrants illégaux d’entrer dans l’UE, mais de les y maintenir.
  • Les Français ont sauté sur l’occasion : les ressources de l’UE pourraient alors être déployées immédiatement, ainsi que le personnel de Frontex, ce qui pourrait réduire la pression sur les services belges et français dans la zone de la Manche. La question est de savoir si l’UE elle-même sera d’accord : garder les réfugiés sur son territoire est une nouveauté. Mais la France, qui assure la présidence de l’UE pour les six premiers mois de 2022, veut l’inscrire à l’ordre du jour du Conseil européen, et en demander l’autorisation.
  • Il y a également un engagement politique important de la Belgique, que De Croo a souligné : en 2022, la défense belge enverra quelque 250 soldats au Mali, au sein de la Takuba Task Force. Dès la mi-novembre, le gouvernement belge a décidé, lors de deux conseils des ministres, d’envoyer ses soldats, principalement des forces spéciales. Mais il était commode pour le Premier ministre De Croo de faire l’annonce maintenant et de contribuer ainsi à résoudre un problème « français ».

La vue d’ensemble : La menace militaire au Sahel suscite des inquiétudes, y compris dans les hautes sphères de la défense. Mais il s’inscrit dans la nouvelle pensée stratégique, post-Afghanistan.

  • La mission Takuba n’est en aucun cas une tâche simple. Le Mali est déjà appelé « le nouvel Afghanistan » par les spécialistes : une mission militaire sans fin, sans grand espoir d’une réelle amélioration de la situation.
  • Cependant, ce qui s’est passé à Kaboul, avec l’annonce soudaine et unilatérale du retrait des Américains, a fait réfléchir de nombreux membres de l’UE. « Sur d’autres théâtres, notamment au Sahel, nous voulons faire les choses différemment. Nous avons tiré les leçons de l’Afghanistan. Nous ne pouvons plus nous appuyer sur les Américains. Et même avec les Français, on ne sait jamais, ça pourrait être pareil un jour », nous explique un haut placé de la Vivaldi.
  • Le Mali est au cœur d’une bataille que l’Europe doit mener au Sahel contre des djihadistes toujours plus nombreux. Depuis le nord, territoire largement désertique, ils mènent une campagne militaire contre le régime de Bamako, mêlant terrorisme, activités de bandes armées et conflits ethniques tribaux.
  • Traditionnellement, les Français considéraient la région comme leur « arrière-cour » et ont toujours maintenu une forte présence militaire, y compris au Tchad voisin. En 2014, la France y a lancé l’opération Barkhane, pour tenter de mater les islamistes au Mali avec 5 100 soldats et un quartier général à Ndjamena au Tchad.
  • Mais sept ans plus tard, Barkhane n’est pas un succès : les djihadistes n’ont pas disparu, et la France ne veut ou ne peut plus porter seule tout le fardeau. La facture s’alourdit, y compris sur le plan humain, avec plus de 50 soldats français morts. Entre-temps, l’UE était déjà occupée à former les troupes maliennes, si bien que des soldats belges se sont également retrouvés au Mali ces dernières années. Et l’ONU y a également des casques bleus, auxquels la Belgique a fourni des forces et de l’expertise. Pour l’instant, il y a encore une centaine de soldats belges au Mali. Mais ces deux missions n’ont jamais été des missions de combat « dures » comme pour l’opération Barkhane.
  • En mars 2020, la force opérationnelle Takuba, qui devrait à terme remplacer Barkhane, est passée sous le drapeau de l’UE. Entre-temps, les Suédois ont pris les devants et sont sur le terrain avec quelque 150 hommes et trois hélicoptères. Mais la France fournit encore la moitié des 600 hommes pour le moment, et reste l’épine dorsale de l’armée. Bientôt Takuba devra devenir beaucoup plus fort. « Plusieurs pays nous ont posé la question, donc nous l’avons examinée et approuvée », entend-on au cabinet de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder (PS).
  • Cela ne veut pas dire que le gouvernement voit la situation au Mali d’un bon œil : « La situation là-bas n’est pas du tout évidente. Avec les élections qui approchent, et les Russes qui s’en mêlent aussi », selon une source fédérale. « Ce sera la plus grande préoccupation de Dedonder tout au long de 2022 ».
  • Parce que l’UE doit entrer dans un trou que les Français vont quitter de toute façon. Sur le plan militaire, il s’agira donc d’une tâche que la Belgique n’a pas beaucoup connue ces dernières années. Un problème supplémentaire est que le Mali lui-même n’est pas stable, après un coup d’État. Des élections démocratiques sont prévues en avril. Mme Dedonder, manifestement moins volontariste que son Premier ministre, veut donc peser le risque précis avant de donner son feu vert. Elle est plus préoccupée par d’éventuels sacs mortuaires que par la nécessité de donner à la Belgique un statut militaire au sein de l’UE.
  • Et l’instabilité au Mali n’est pas la seule contrainte : les Maliens se tournent vers les Russes. Fin août, l’armée malienne a annoncé son intention de faire appel à « Wagner », le célèbre groupe de mercenaires russes. Ils ont contribué à maintenir le régime d’Assad au pouvoir en Syrie, ont combattu en Libye et en République centrafricaine, à chaque fois dans des conditions très douteuses. Il est clair que Wagner est une méthode de Poutine pour faire impression au niveau international.
  • Ce week-end, le Secrétaire d’État américain Anthony Blinken a répété à Dakar que les États-Unis ne veulent pas « de groupes russes qui s’ingèrent au Mali ».
  • Mais à Bruxelles, on ne se tourne plus vers Washington : « L’Afrique est vraiment un problème, un problème européen. Nous ne pouvons pas l’ignorer, nous devons intervenir au Sahel. Il s’agit désormais d’une mission européenne, et chaque pays va bientôt renforcer sa contribution. Mais ces groupes terroristes se déplacent vers le haut, et y apparaissent aussi de plus en plus », entend-on dans les milieux gouvernementaux.
  • A noter : de l’opposition, Theo Francken (N-VA) a déjà réagi vivement : « Que faisons-nous ? L’opération Takuba au Mali est une aventure sans fin, un marécage et un nid de guêpes », a-t-il tweeté. Mais il n’est pas clair à ce jour ce que la N-VA propose pour la situation au Mali.

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