Obama revient dans l’arène politique: tous les coups seront permis

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Lorsqu’une tortue se retrouve au sommet d’un poteau, c’est qu’on l’y a aidé. Il s’agit là de l’une des répliques préférées de l’ancien président des États-Unis, Bill Clinton, et à laquelle Barack Obama a dû penser lorsqu’il a lu les commentaires dans la presse samedi matin.

La veille, lors d’une vidéoconférence avec l’Obama Alumni Association, qui regroupe quelque 3.000 de ses anciens collaborateurs, le 44e président des États-Unis avait qualifié la façon dont son successeur, Donald Trump, avait géré la crise du coronavirus de ‘désastre absolument chaotique’. Barack Obama a également reproché à l’actuel président d’avoir transformé l’Amérique en un pays où l’égoïsme, le tribalisme et la division sont devenus la norme et où ‘l’autre’ doit toujours être considéré comme ‘l’ennemi’.

Un enregistrement de la conférence a ensuite fuité sur le site d’information Yahoo ! Bien que le mot ‘fuite’ ne soit probablement pas le plus approprié ici. Katie Hill, la porte-parole d’Obama, a confirmé le lendemain que ce qui avait pu être lu sur Yahoo News était ‘tout à fait exact’.

The Présidents Club

De droite à gauche, Barack Obama, Bill Clinton, George W. Bush, George H.W. Bush et Jimmy Carter, en octobre 2017. (AP Photo/LM Otero)

Barack Obama fait partie du club le plus exclusif au monde, le ‘Presidents Club’, qui regroupe tous les présidents américains vivants. Depuis la mort de George W.H. Bush en novembre 2018, ils sont au nombre de cinq: Jimmy Carter, Bill Clinton, George W. Bush, Barack Obama et Donald Trump. Il s’agit d’un club unique qui au cours des siècles n’a jamais compté plus de six membres (lorsque Clinton a été investi en 1993, Nixon, Ford, Carter, Reagan et Bush père étaient prêts à mettre leur expérience à son service), et parfois pas plus d’un (Richard Nixon en 1972).

‘Les relations intenses, intimes, parfois hostiles, mais surtout généreuses, entre les anciens et les futurs présidents… (…) la sympathie générale entre les hommes qui ont exercé des fonctions dans le Bureau ovale ; une fois en place, ils sont liés par leur expérience, par leur sens du devoir, par leur ambition, mais surtout par les fêlures de leurs âmes’, écrivent Nancy Gibbs et Michael Duffy dans leur livre The Presidents Club. Au sein de ce club, il existe une règle tacite simple: vous ne critiquez pas les décisions de vos successeurs, car les présidents agissent sur la base d’informations – et ont des responsabilités – que les personnes extérieures ne peuvent pas comprendre.

L’exception Trump

Les anciens présidents s’entraident en temps de crise. Mais Donald Trump a rendu cela impossible. Il a critiqué tous les anciens présidents encore en vie. Il sait qu’il ne sera jamais accepté au sein de ce club et il ne laisse rien au hasard pour montrer qu’il s’en moque.

Barack Obama, comme tous les anciens présidents, a adhéré à cette règle non écrite au cours des dernières années – du moins en public. (Obama et Trump n’ont pas échangé un mot depuis l’investiture de ce dernier, à part une brève salutation aux funérailles de George W.H. Bush). Jusqu’à vendredi. Et la manière dont sa critique a été rendue publique semble indiquer qu’il s’agit d’un mouvement parfaitement orchestré, qui peut être lu comme une déclaration de guerre contre Donald Trump.

L’affaire Michael Flynn

Michael Flynn. – (EPA-EFE/JIM LO SCALZO)

Barack Obama ne s’est pas cantonné à la crise du coronavirus, il a également fait référence à la récente décision du ministère de la Justice d’abandonner les charges contre Michael Flynn, l’ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis. Flynn avait pourtant admis avoir menti au FBI au sujet de ses contacts avec l’ambassadeur russe à Washington et il avait également plaidé coupable devant un tribunal.

Obama: ‘Il n’existe aucun précédent concernant quelqu’un accusé de parjure et qui s’en tire comme cela. C’est le genre de cas qui fait craindre que les principes fondamentaux de l’État de droit ne soient menacés. Lorsque cela commence, cela peut se produire assez rapidement, comme on le voit en d’autres lieux’. (Le fait que Bill Clinton s’en soit sorti avec un parjure a été oublié par Obama de manière commode).

Plus tôt dans la journée, Donald Trump avait annoncé le rejet de l’affaire contre Flynn comme une grande victoire. Il avait ajouté ‘qu’il y aurait beaucoup plus à venir’. ‘Faux policiers et politiciens corrompus ne font pas bon ménage’, a-t-il notamment écrit dans l’un de ses nombreux tweets.

‘L’histoire est écrite par les vainqueurs’

Dans toute la saga Flynn, le rôle du ministre de la Justice Bill Barr est interpellant. Il est considéré par beaucoup comme le valet de Donald Trump. Selon ses détracteurs, il donnerait plus volontiers la priorité à ce que dit Trump, plutôt qu’à ce que dit la loi. Lorsqu’un journaliste a demandé à Barr comment il pensait que l’histoire jugerait cette décision, il a répondu: ‘L’histoire est écrite par les vainqueurs, elle dépend donc principalement de qui écrit l’histoire’.

Barack Obama se demande désormais dans quelle mesure les États-Unis sont toujours une démocratie lorsque son ministre de la Justice, sur ordre du président, laisse son ancien conseiller à la sécurité nationale – qui a admis avoir menti au FBI sur ses relations avec la Russie – tranquille.

Joe Biden, un candidat faible?

Joe Biden (Shutterstock)

Mais il y a une autre raison pour laquelle Barack Obama s’aventure à nouveau dans l’arène politique. Il veut réunir tous les démocrates – à commencer par ses anciens collaborateurs – autour de la candidature de Joe Biden, son ancien vice-président. Ce n’est pas exactement un chiffre qui inspire confiance aux Américains. À 78 ans, Biden semble avoir de plus en plus de mal à trouver ses mots. Et récemment, comme Bill Clinton et Donald Trump avant lui, il a été cité dans une affaire de comportement sexuel abusif. L’homme est actif en politique depuis 50 ans. Ce qui l’accable d’un sérieux passif. Biden cite souvent l’esprit du temps comme excuse, sans que cela ne le disculpe nécessairement.

Barack Obama sait que Joe Biden n’est certainement pas le candidat le plus fort. Mais c’est l’homme avec lequel les démocrates doivent désormais composer. L’ancien vice-président est par ailleurs resté largement invisible ces dernières semaines, enfermé dans le sous-sol de sa maison de Wilmington, dans l’État du Delaware. Tandis que Trump contrôle et rythme l’actualité plusieurs heures chaque jour.

Pour Obama, il va être difficile de trouver le bon équilibre. Il doit mettre Biden en lumière, sans se mettre sous les feux de la rampe.

Les enquêteurs de l’affaire russe désormais sous enquête

Et il y a encore une raison supplémentaire pour laquelle Barack Obama se jette dans la lutte politique à présent. Le ministre de la Justice Barr a en effet déclaré dans une interview à CBS que l’affaire Flynn n’était pas terminée. ‘Nous allons aller au fond des choses maintenant’. Il faisait ainsi allusion à une affaire initiée par le procureur du Connecticut. Les enquêteurs qui ont planché sur l’affaire russe font désormais eux-mêmes l’objet d’une enquête. Le procureur général veut savoir dans quelle mesure ils se seraient rendus coupables de pratiques illégales pendant leurs interrogatoires.

Selon les personnes actuellement au pouvoir à Washington, il y a bien eu une conspiration pour tenter de faire tomber Donald Trump. Et Fox News, la chaîne d’information la plus populaire d’Amérique, met en avant le fait qu’Obama y aurait joué un rôle non négligeable.

Le démantèlement de l’héritage d’Obama

Dès le premier jour de sa présidence, Donald Trump a fait tout ce qui était en son pouvoir pour détruire l’héritage politique de Barack Obama. Le démantèlement d’Obamacare, la nomination rapide de dizaines de juges très conservateurs, l’assouplissement des réglementations environnementales relatives au forage pétrolier dans les zones protégées, la réduction des normes d’émission de CO2 pour les voitures, etc. Ce ne sont là que quelques exemples parmi une très longue liste.

Le rêve de Donald Trump est d’y ajouter quelques procès supplémentaires. Ceux-ci doivent montrer que l’establishment démocrate en général, et Barack Obama en particulier, n’étaient intéressés que par une seule et unique chose depuis le premier jour de sa présidence: chasser de la Maison Blanche ‘l’élu du peuple’, sur base de ‘prétextes fabriqués’, et ce le plus vite possible.

Pour Donald Trump, voir Barack Obama et un certain nombre de membres de son entourage derrière les barreaux pour ce qu’il appelle ‘le plus grand crime politique de l’histoire de l’Amérique’ serait la réhabilitation ultime.

Jusqu’en novembre et bien au-delà, nous allons assister à une sale guerre…