Ursula von der Leyen, triomphante, prendra la parole demain devant le Parlement européen. La Présidente de la Commission, saluée aussi bien par ses alliés que ses détracteurs, semble solidement ancrée dans son poste et s’achemine, semble-t-il, vers un nouveau mandat après les élections de 2024. Son dernier discours sur « l’État de l’Union » pour cette législature s’annonce donc comme un moment phare : l’UE a surmonté la pandémie, a fait preuve d’unité concernant l’Ukraine, se prépare à s’élargir et a renoué ses relations avec les USA. La stature politique de von der Leyen contraste nettement avec celle de Charles Michel, président du Conseil européen. L’ancien Premier ministre belge s’est trouvé en difficulté face à la présidente de la Commission allemande, un affrontement qu’il n’a visiblement pas su gagner. Le charisme de l’ancien leader du MR semble s’estomper. Dès lors, les regards politiques belges se tournent vers l’avenir : Michel, connu pour sa carrière méticuleusement planifiée, ne doit pas être sous-estimé. « Il se prépare en coulisse », murmure-t-on dans les sphères gouvernementales. Certains s’attendent à des bouleversements politiques majeurs dans les mois suivant les élections. « Michel pourrait alors surgir comme le ‘sauveur de la nation’ pour le MR. Mais qui l’attend vraiment ? », se demandent certains au sein de la Vivaldi.
À l’agenda : « l’État de l’Union » européen de demain.
En détail : Avec les élections qui approchent, le discours s’orientera sans doute vers une célébration des réalisations de l’UE, certaines ayant déjà filtré. Von der Leyen, soucieuse de garder ses cartes secrètes, ne partage pas la teneur exacte de son intervention, au grand dam de ses collègues de la Commission.
- Demain à 9 heures, l’Union européenne tiendra sa première session majeure à Strasbourg. À l’image de ce que font les États-Unis chaque année avec leur « State of the Union« , la présidente de la Commission européenne prendra la parole. Cette tradition, qui gagne en importance chaque année au sein de l’UE, est l’occasion pour cette dernière de faire le bilan.
- Il est indéniable que von der Leyen sait comment captiver son auditoire, insufflant un sentiment européen. Un tel exercice n’est pas anodin, car il s’agit de célébrer sans basculer dans l’arrogance ou l’auto-satisfaction démesurée.
- Les événements récents jouent en sa faveur. « C’est l’esprit de l’Europe : une Union solidaire et résiliente », déclarait-elle en 2022, après la pandémie et la crise en Ukraine. Le sentiment prévalait alors que l’UE et la Commission avaient su gérer ces crises, renforçant l’unité européenne.
- Cette année, von der Leyen énumérera probablement ses réussites et celles de la Commission, déjà mises en lumière dans un document officiel de l’UE. Une large partie devrait aborder le soutien apporté aux réfugiés ukrainiens et la « révolution verte » européenne. Sans oublier la protection de l’industrie européenne post-pandémie, face à la concurrence de « l’Inflation Reduction Act » américain, et l’importance d’une solidarité accrue au sein de l’UE.
- La partie véritablement politique du discours reste cependant un mystère. Von der Leyen, réputée discrète, ne partage que très peu en amont, suscitant la frustration de sa propre équipe, qui reste dans l’attente de ses annonces.
L’essentiel : Initialement perçue comme un maillon faible en Allemagne, von der Leyen est aujourd’hui solidement installée à son poste.
- On reproche souvent à von der Leyen son manque de transparence. Elle n’entretient pas une relation chaleureuse avec la presse. Toutefois, elle est reconnue pour sa rigueur de travail typiquement allemande, une vie quasiment ascétique et, en parallèle, un flair politique hors pair.
- Ancienne ministre allemande de la Défense, elle était dans une position délicate, car évoluant dans l’ombre d’Angela Merkel, elle n’avait jamais endossé le rôle de chef de gouvernement et n’avait donc jamais côtoyé les « figures majeures » de la scène européenne. Au début de son mandat en 2019, beaucoup doutaient de sa capacité politique.
- Charles Michel, désigné président du Conseil européen, était particulièrement réservé à son encontre. D’emblée, il affichait une position combative : il se percevait comme son équivalent. Si von der Leyen incarnait la directrice générale du « groupe UE », Michel se voyait comme le « président », à la tête du conseil d’administration. Il aspirait à devenir le véritable visage de l’UE.
- Cette posture a rapidement engendré des frictions entre les deux dirigeants. Notamment lors du fameux « Sofagate » , où Michel a choisi de s’asseoir aux côtés du président turc Recep Tayyip Erdogan, laissant von der Leyen sans siège. Cette décision lui a été préjudiciable.
- Michel est subitement devenu le symbole du politicien mâle qui manque de respect envers les femmes. Von der Leyen a su habilement retourner la situation, ne faisant rien pour soutenir Michel, englué dans une difficulté communicationnelle. Les Européens ont alors assisté à la profonde division au sein des dirigeants de l’UE.
- Tandis que la relation de Michel avec la presse et bon nombre de dirigeants européens se dégradait, et que ses méthodes de travail interminables étaient critiquées, von der Leyen consolidait sa réputation et ses alliances. Un article paru dans Politico en mars, intitulé « How Charles Michel lost the room » , illustrait bien la perte d’influence de l’ancien Premier ministre au Conseil européen. Ses voyages coûteux ont ensuite fait le tour de la presse internationale, sonnant le glas de sa réputation.
- Il est manifeste que von der Leyen a remporté cette bataille interne pour l’influence au sein de l’UE. Aujourd’hui, Charles Michel semble mis à l’écart sur la scène européenne. Paradoxalement, von der Leyen reçoit des éloges de toutes parts, certains la comparant même à des figures emblématiques comme Jacques Delors. Si elle nourrit des ambitions, un second mandat de cinq ans parait à sa portée, comme le souligne le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, qui estime qu’elle mériterait cette réélection.
- En passant, von der Leyen a récemment obtenu une revanche subtile contre Michel. Qui a-t-elle promu, parmi tous les membres de sa Commission, au prestigieux poste de Commissaire à la Concurrence ? Didier Reynders, le rival de toujours du clan Michel. Un geste lourd de sens : Reynders quittera la Commission avec les honneurs, par la grande porte. Les observateurs de la sphère européenne n’y voient pas une simple coïncidence : « Ursula a fait un coup de maître », analyse un initié.
Retour en Belgique : y a-t-il encore une place pour Michel ?
- Il ne faudrait toutefois pas négliger Charles Michel sur la scène politique : son curriculum politique atteste d’une remarquable résilience. À l’âge de 24 ans, il était déjà le plus jeune ministre de l’histoire du gouvernement wallon. À 38 ans, il devenait le plus jeune Premier ministre au sein du gouvernement suédois, une coalition sans précédent. Et à 47 ans, il ne semble pas prêt à mettre un terme à sa carrière politique, particulièrement après les prochaines élections européennes.
- Von der Leyen, quant à elle, a intensifié indirectement un dilemme au sein du MR : qui représentera les libéraux francophones lors des élections européennes ? Avec Michel à la présidence européenne et Reynders en tant que super-commissaire, le MR est au cœur de l’attention. La rivalité entre Reynders et Michel traverse les générations.
- Michel pourrait envisager de se présenter aux élections européennes, avec éventuellement en ligne de mire le poste actuellement occupé par l’Espagnol Josep Borell à la Commission européenne, en tant que chef de la diplomatie de l’UE. Cependant, il devrait alors se placer sous la houlette de von der Leyen, si cette dernière devait à nouveau prendre la tête de la Commission. Une perspective difficile à envisager.
- « Georges-Louis Bouchez (MR) devrait se tenir prêt : tout semble indiquer que Charles Michel se prépare pour un retour en force en Belgique, on le ressent fortement », selon une source influente de la Vivaldi. Et, de la bouche d’une autre éminence, on entend : « Ne sous-estimez jamais Michel. Il peut bouleverser la dynamique de son parti en un instant, même avec Bouchez à sa présidence. Du moins, c’est ce qu’il croit. »
- Le scénario semble déjà se dessiner : « Il est évident pour tous qu’une impasse se profile, un blocage qui pourrait perdurer pendant des semaines, voire des mois. » Vers qui se tournerait-on alors ? Vers Michel : « À un moment donné, il pourrait surgir comme le ‘sauveur du pays’ pour le MR. La question est : qui l’attend vraiment ? », s’interrogent certains membres du gouvernement actuel.
- Rappelons que les statuts du MR prévoient une élection interne pour le mois de novembre pour la présidence du parti. La question est de savoir si cette élection aura lieu. Georges-Louis Bouchez pourrait être reconduit automatiquement pour mener la campagne de juin 2024, comme le plaide son précédent rival Daniel Ducarme. Mais si les négociations post-élections venaient à s’enliser, et que Michel ne trouvait pas chaussure internationale à son pied, qui pourrait exclure son retour sur la scène nationale ?