L’Estonie se dresse à nouveau contre la Chine: ‘Surveillance, filature, intimidation, sanctions: son influence est une menace’

Rencontre Chine-Estonie en septembre 2018. (Lintao Zhang/Pool Photo via AP)

Après le service de renseignement estonien, c’est au tour de 70 personnalités locales de lancer un avertissement à l’égard de l’influence croissante sur le reste du monde. Un message fort soutenu par la Première ministre en personne.

Il y a deux mois, le service de renseignement estonien avait établi un rapport alarmant concernant la mainmise que veut avoir la Chine sur le monde. Forte de son expérience avec la Russie, l’Estonie avait mis en garde le monde occidental. D’après le rapport, Pékin miserait sur son énorme puissance économique pour briser l’alliance États-Unis/Europe et appâter cette dernière dans ses filets. La constitution d’une dépendance technologique chinoise ferait partie de ses atouts principaux.

Cette fois, ce sont 70 personnalités estoniennes (scientifiques, personnalités culturelles, journalistes et députés) qui ont écrit une lettre ouverte pour dénoncer les pratiques de la Chine. D’après eux, ses ‘activités d’influence […] constituent une menace pour les libertés académiques et de la presse’.

‘La Chine a ciblé des chercheurs, des journalistes et des institutions dont elle considère les activités comme hostiles. Cela concerne principalement des sujets sensibles pour la Chine, tels que les répressions – que certains considèrent comme des signes de génocide – au Tibet, en Mongolie intérieure et au Turkestan oriental (Xinjiang), les limitations de la liberté de religion dans tout le pays, le non-respect des principes de l’État de droit à Hong Kong, etc’, écrivent-ils.

‘Les méthodes utilisées comprennent la surveillance et la filature des chercheurs et des journalistes, l’intimidation directe, les sanctions, l’expulsion, les interdictions de visa, la désinformation mais aussi l’incitation et la corruption’, dénoncent les signataires estoniens.

Que demandent-ils ?

Les coauteurs de la lettre pointent du doigt plusieurs cas concrets, notamment les récentes sanctions émises par Pékin à l’encontre de dix politiciens et chercheurs de l’UE. Ils rappellent et dénoncent également les pressions subies par des étudiants hongkongais établis dans des universités étrangères – notamment à Oxford – ainsi que les expulsions de journalistes chinois tentant de faire leur travail.

Dans leur lettre, ces 70 Estoniens indiquent que leur pays ‘ne doit pas conserver sa position passive et non engagée face aux activités de pression et d’influence croissantes de la Chine, car les petits pays sont les plus vulnérables dans ce domaine’. Ils appellent à une collaboration avec l’UE en vue de ‘surveiller en permanence les activités d’influence de la Chine et de prendre rapidement des contre-mesures, de protéger ses citoyens et les étrangers qui étudient et travaillent ici, en particulier les étudiants de Hong Kong et de Macao, et de garantir la liberté académique dans les études sur la Chine’.

Enfin, plus concrètement, les signataires émettent quatre demandes:

  • Organiser des recherches scientifiques et des discussions académiques sur la Chine librement, sans censure ni autocensure et sans permettre aux autorités chinoises d’influencer les recherches de quelque manière publique ou secrète que ce soit.
  • Faire preuve de vigilance et de réactivité dans le chef des médias et journalistes vis-à-vis toutes les tentatives officielles et informelles de la Chine d’exercer une influence.
  • Que le gouvernement investisse davantage dans les études chinoises afin de créer une capacité accrue et complète de comprendre la Chine et de diffuser des informations objectives sur le pays.
  • Que le parlement collabore avec les universités et les instituts de recherche pour élaborer une politique chinoise intégrale et actualisée qui créerait un cadre juridique permettant de répondre rapidement et efficacement à l’activité d’influence de la Chine.

La Première ministre réagit

A la suite de cette lettre, la Première ministre estonienne Kaja Kallas s’est dite ‘heureuse de l’appel public sur l’influence de la Chine’. Elle a également reconnu que la Chine tentait de plus en plus de s’immiscer en Estonie.

‘Il est vrai que les activités de la Chine en Estonie et à son égard ont augmenté. La lutte contre l’influence et la désinformation sont des questions sur lesquelles nous travaillons constamment en Estonie, avec d’autres pays de l’UE et de l’OTAN. Les tentatives d’influence doivent être résolues avec détermination’, a-t-elle déclaré.

Le jour de cette déclaration, l’ambassade de Chine en Estonie a publié une pleine page de publicité dans le journal Õhtuleht (l’un des plus grands quotidiens estoniens), dans laquelle elle affirme que les informations faisant état de violations des droits de l’homme de la minorité musulmane ouïgoure du Xinjiang sont fausses.

‘L’Estonie a soulevé la question des violations des droits de l’homme à la fois au niveau international, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, dans des lettres conjointes avec des pays de même sensibilité, au niveau de l’UE ainsi que dans les relations bilatérales avec la Chine, et nous continuerons à le faire’, a commenté Mme Kallas.

La Première ministre estonienne n’a toutefois pas exclu toute coopération avec la Chine, précisant préférer que cela se fasse de manière bilatérale ou avec l’UE des 27. Une remarque loin d’être anodine, un format d’UE à 17+1 (17 pays principalement du centre et de l’Est de l’Union, dont l’Estonie + la Chine) étant mis à profit par Pékin pour contourner les réticences émises par certains des Etats membres les plus influents de l’UE tout en poursuivant son entrée en Europe.

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