Les pensions divisent toujours la Vivaldi : la méthode De Croo entraîne des frustrations et surtout beaucoup de théâtre en coulisses

La réforme des retraites, axée sur quatre points, suscite de vives frustrations au sein de la Vivaldi. « Le Premier ministre De Croo n’a toujours la main [pour régler les dossiers] », voilà le commentaire sévère à l’issue de ce week-end qui s’est donc soldé par un échec. Ce n’est pas illogique : les socialistes et les Verts se replient sur eux-mêmes, parce qu’ils ont déjà gagné leur grand trophée (la pension minimum à 1.500 euros, ndlr). Ils en veulent maintenant davantage. Mais cela les met en porte-à-faux avec les libéraux et le CD&V, qui souhaitent pérenniser la réforme sur le plan financier. « Mettez le mot ‘réforme’ entre parenthèses. Il ne s’agit pas d’une réforme des pensions, mais d’un coût supplémentaire de plusieurs centaines de millions par an », entend-on au sein de la Vivaldi. De l’autre côté, à gauche, on s’agace du « manque de cohérence » et surtout du « théâtre sans fin » des libéraux. La secrétaire d’État au budget Eva De Bleeker (Open Vld) s’est fait remettre à sa place en interne par Frank Vandenbroucke (Vooruit).

Dans l’actualité : ce soir, une autre rencontre pour la Vivaldi. Le « pouvoir d’achat » est à l’ordre du jour. Et sans doute à nouveau les pensions, le dossier n’ayant pu être résolu samedi.

Les détails : Le Bureau fédéral du Plan et le Service fédéral des pensions doivent présenter des calculs clairs pour la réforme des retraites.

  • Une Eva De Bleeker bleu vif est apparue à Brakel vendredi soir, une tenue qui pouvait clairement être considérée comme une déclaration. Car, comme l’année dernière, le code vestimentaire officiel était étiqueté « Vivaldi », lors du barbecue annuel du gouvernement fédéral chez le Premier ministre. Mais l’année passée, seules quelques invités y avaient prêté attention. De Bleeker en était: elle avait fait des pieds et des mains pour se procurer des chaussures, une robe et un sac à main aux quatre couleurs du gouvernement. « Cette année, je vais tout en bleu », avait décidé De Bleeker. Une déclaration avec une pointe d’humour.
  • « Tout le monde vient cette fois ? », ont demandé cyniquement certains convives au Premier ministre, non sans arrière-pensée. En effet, l’année dernière (par pure coïncidence, selon les participants), aucun membre du PS ne s’était présenté à la réunion informelle. Un peu gênant quand l’on veut donner une image de « cohésion ». Cette fois, le plus grand parti de gouvernement a fait acte de présence : Pierre-Yves Dermagne (PS), Ludivine Dedonder (PS) et Thomas Dermine (PS) ont partagé la table avec Georges Gilkinet (Ecolo), lors d’un dîner plutôt chic. Il ne s’agissait pas d’un barbecue avec saucisses. Après tout, De Croo ne fait pas ce genre de choses à moitié.
  • La tenue « bleue » de De Bleeker n’est pas passée inaperçue : la semaine dernière, la secrétaire d’État de l’Open Vld a clairement poussé un coup de gueule dans la presse. « La Belgique a l’obligation de proposer des réformes sérieuses, en matière de pensions et de marché du travail, faute de quoi nous pourrions perdre l’argent de la relance européenne », avait-elle déclaré, en résumant. Le PS n’a pas du tout apprécié cette initiative et a attaqué avec véhémence le parti libéral flamand et sa secrétaire d’État, jeudi à la Chambre. Une vraie confrontation a eu lieu aux yeux de tous entre socialistes et libéraux.
  • Le lendemain, samedi matin, en Comité ministériel restreint (kern), la secrétaire d’État au budget s’est à nouveau présentée pour parler de la discussion sur les pensions. Cela a une fois de plus provoqué l’irritation des membres du PS, le vice-premier ministre Pierre-Yves Dermagne et la ministre des Pensions Karine Lalieux. Car de cette manière, l’Open Vld disposait d’une supériorité numérique, une astuce que le Premier ministre n’a cessé d’utiliser au sein de la Vivaldi, ce qui provoque l’irritation du PS depuis un certain temps.

L’essentiel : le « théâtre » de l’Open Vld irrite les partenaires de la coalition. Qui pointent à nouveau du doigt les méthodes de travail du Premier ministre.

  • Pour l’instant, la secrétaire d’Etat joue un rôle plutôt ingrat dans l’équipe fédérale. Elle n’était pas vraiment souhaitée à la table des négociations samedi, et même le président de son propre parti, Egbert Lachaert (Open Vld), et le Premier ministre ont déjà « pris leurs distances » par rapport aux déclarations de leur collègue de parti dans la presse vendredi. De Bleeker déclare elle-même « qu’il n’a jamais été dans son intention d’être sous les feux de la rampe » et qu’il ne s’agissait pas du tout d’un « coup préparé ». « Je dis dans chaque interview que nous devons réformer pour que nos finances publiques restent viables à long terme, seulement cela est généralement moins remarqué », souligne-t-elle.
  • Sur ce dernier point, elle a raison. Mais samedi à la table, les autres participants ne le voyaient pas comme ça. Le vice-premier ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit), qui est un peu le patriarche de l’équipe, s’est insurgé contre cette sortie de la secrétaire d’Etat. Il a exigé que si De Bleeker se présente à la table (du kern), c’est avec des chiffres corrects plutôt que des déclarations. « Vous devriez en dire autant dans la presse que vous en dites ici à la table : à savoir rien », aurait-il lancé à la secrétaire d’État. On ne l’a plus entendu de la réunion.
  • Après le kern, De Bleeker a expliqué à la presse qu’à sa demande, le Bureau du Plan et du SPF Pensions allaient remettre des calculs clairs sur ce dossier. « C’est important si nous voulons promettre une pension aux personnes qui ont travaillé dur toute leur vie », a déclaré De Bleeker sans hésiter devant les caméras de la VRT et de VTM samedi après-midi. Les partenaires de la coalition ont souri : le cirque de la rue de la Loi continua.
  • « De Croo ne contrôle vraiment pas son gouvernement. Cela fait un an que nous savons tous que le dossier des pensions va arriver. Et maintenant, nous allons devoir pousser jusqu’au finish pour négocier cela », dit un initié.
  • Une autre parti est d’accord : « Le sérieux a parfois été perdu dans ce dossier. Il suffit de mettre le mot « réforme » entre parenthèses. Il ne s’agit pas d’une réforme des pensions, cela va simplement coûter des centaines de millions supplémentaires chaque année. Dans ce cas, nous ferions mieux de ne pas recevoir cet argent européen et de ne pas réformer. De Croo veut juste conclure des accords, montrer que son gouvernement fonctionne, que les choses avancent. Mais il faut que cela aille dans la bonne direction », soupire l’un des interlocuteurs autour de la table.
  • La référence de Lalieux dans l’hémicycle à « un seul chiffre qui compte, à savoir 2,5 millions, les 2,5 millions de personnes qui sont aujourd’hui à la retraite » n’a pas été bien accueillie par plusieurs partenaires de la coalition : « Cet état d’esprit est tellement erroné. En premier lieu, il ne devrait s’agir que de rendre le système finançable pour ceux qui travaillent aujourd’hui et font carrière », a-t-on entendu du côté du CD&V.
  • Dans la discussion, MR et CD&V insistent depuis des jours sur l’aspect budgétaire : « Combien tout cela va-t-il coûter ? » Il est remarquable que l’Open Vld ne joue jamais la carte de la fermeté à cet égard, à la table des négociations : le vice-premier ministre Vincent Van Quickenborne (Open Vld) préfère laisser ce rôle au MR et aux chrétiens-démocrates. Le libéral a la volonté systématique de laisser « son » Premier ministre établir le compromis.
  • Seulement, à « droite », il n’y a pas de cohérence, selon d’autres sources gouvernementales. « Le MR se comporte comme un parti de lobbying, comme toujours. Et le CD&V plaide un jour pour la prudence budgétaire, et le lendemain pour des fonds supplémentaires pour ceci et cela. C’est juste incohérent. »

La vue d’ensemble : Il faudra probablement un certain temps avant que l’accord sur les retraites ne soit conclu. Et il ne sera pas ambitieux de toute façon.

  • Samedi, un accord sur les retraites était vraiment hors de portée. Le Premier ministre a commencé tôt, à 9 heures : il voulait se rendre à Werchter dans l’après-midi. Mais dès le départ, il y avait déjà un certain brouhaha autour de la délimitation de la discussion. En effet, Lalieux et De Croo ont réduit la liste à quatre points de discussion seulement. Trois d’entre eux vont dans le sens d’une augmentation des dépenses. « Nous avons commencé avec des règles qui étaient déjà convenues pour ‘dépenser plus’. Ce qui a rendu les choses difficiles », souligne une source à droite.
    • Un bonus de pension pour ceux qui continuent à travailler après la retraite est une bonne mesure pour augmenter un peu les pensions. Parce qu’elles restent « structurellement trop basses en Belgique », selon les socialistes.
    • Un système d’accès à la retraite anticipée pour les personnes ayant une carrière de 42 ans. Le PS fait pression en ce sens depuis longtemps ; actuellement, le délai est de 44 ans si vous voulez prendre votre retraite à 60 ans, et de 43 ans si vous voulez partir à 61 ou 62 ans. Mais cette proposition a suscité l’irritation de la droite, et cela semble aller complètement à l’encontre de la logique européenne consistant à rester plus longtemps au travail.
    • Une plus grande « égalité des sexes », un autre cheval de bataille des socialistes et des verts. Ils souhaitent que l’on tienne davantage compte du fait que les femmes ont plus souvent travaillé à temps partiel, afin de rester à la maison avec les enfants. Mais cela se traduit également par un afflux supplémentaire de femmes qui obtiennent davantage de droits à la retraite.
    • En plus de ces trois carottes, il existe un bâton pour maintenir les gens au travail plus longtemps : l’accès à cette pension minimum de 1 500 euros nets. C’est actuellement possible après une carrière de 30 ans. Le système pourrait être revu, mais les libéraux veulent 20 ans à temps plein, les socialistes se contentent de 10 ans, à temps partiel.
  • « Toutes les propositions ont maintenant été discutées et affinées sur le plan technique, de sorte que les groupes de travail inter-cabinets peuvent se remettre au travail », selon un communiqué du Seize. La question est donc de savoir si l’équipe fédérale sera dans les temps pour prendre une décision dès ce soir.

Et maintenant ? Ecolo cherche les projecteurs. Ce soir, il y a une autre réunion.

  • Pas de bonnes nouvelles pour le Premier ministre : Georges Gilkinet, le vice-premier ministre d’Ecolo, a mis une pression supplémentaire sur le dossier dans Le Soir ce matin. « Exiger des durées de carrière aussi longues est purement idéologique », a fustigé Gilkinet à l’adresse de ses partenaires de coalition de droite. « Leur effet sur le financement des pensions est totalement marginal et elles ne se justifient pas », estime-t-il.
  • Ce n’est pas vraiment constructif : le peu qui reste en termes de leviers, le PS et Ecolo veulent le retirer. Alors même que, certainement en Flandre, il y a déjà des critiques acerbes de la part de pratiquement tous les experts, professeurs et économistes : personne ne pense que la réforme des pensions annoncée sera suffisante.
  • Pendant ce temps, dans l’opposition, N-VA joue son meilleur rôle. Samedi, lors de leur « fête d’été », une grande fête qui remplace celle du Nouvel An, le président Bart De Wever (N-VA) a frappé là où son électorat est sensible :
    • « Avec un taux d’inflation de près de 10 %, l’épargne des Flamands fond à la vitesse de l’éclair. Mais pourtant, le gouvernement De Croo continue de creuser des puits pour distribuer des cadeaux aux électeurs du PS. »
    • « Pour la première fois en dix ans, nous assistons à une nouvelle augmentation de la charge fiscale sur le travail. Aucun pays ne taxe plus le travail que la Belgique. Et ce alors que les allocations pour les chômeurs de longue durée ont été fortement augmentées. Des avantages qui sont infinis dans le temps, c’est unique au monde. Toutes les études montrent que ceux qui ne travaillent pas voient leur pouvoir d’achat augmenter sous ce gouvernement, tandis que la classe moyenne flamande qui travaille perd du pouvoir d’achat. »
  • Aujourd’hui, Pierre Wunsch, le gouverneur de la Banque nationale, a lui aussi rendez-vous au kern. Il y présentera le rapport final des experts sur le pouvoir d’achat. Les grandes lignes sont désormais connues est divisent encore une fois la majorité.
  • Le groupe d’expert qui était chargé d’étudier la question du pouvoir d’achat prône la limitation de la consommation (suppression des cartes essence pour les trajets privés, limitation à 100 km/heure sur autoroute, isolation des logements, températures maximums dans les bâtiments publics, etc.), l’aide aux personnes juste au-dessus du seuil du tarif social, l’ajournement de l’indexation des barèmes fiscaux, la suppression de la TVA réduite sur l’énergie et l’adaptation des accises, obligation des fournisseurs d’énergie à proposer des tarifs fixes, la mise en place d’un chômage économique énergie comme ce fut le cas pour la crise sanitaire avec le chômage corona. Le tout avec un taux d’emploi renforcé.
  • Même si le groupe d’experts était présidé par un libéral, il n’est pas exagéré de dire que cette liste de mesures a été très peu goûtée par le MR. Le vice-premier ministre David Clarinval a plaidé sur la RTBF pour « des mesures qui donnent du pouvoir d’achat aux travailleurs, et pas qui en retirent », en référence à la carte essence. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a été encore plus clair sur les réseaux sociaux, dans son style caractéristique: « Le rapport des experts est décevant. La BNB constate un problème de compétitivité et de déficit public. Les recommandations portent sur tout sauf la compétitivité et accroissent le déficit. Il y a aussi des gadgets militants comme la réduction de vitesse sur autoroute. « 
  • Soit à l’exact opposé du commentaire du chef de file Ecolo à la Chambre, Gilles Vanden Burre: « Beaucoup de mesures intéressantes dans le rapport final des experts. En particulier, il y en a 2 qui pourraient être concrétisées à court terme: 1) la fin de la carte essence pour les déplacements privés et 2) l’indexation des barêmes fiscaux. Au boulot ! »
  • Et ensuite de s’insurger contre la réaction du libéral: « Pour rappel, c’est bien le gouvernement qui a sélectionné les expert.e.s, dont plusieurs libéraux. Arrêtons de flinguer des personnes quand on ne partage pas les idées (pluralistes) mises sur la table. Parlons de fond… Cela nous grandira tous et toutes. »
  • Difficile d’imaginer que les discussions sur le pouvoir d’achat pourront trouver une issue favorable d’ici le 21 juillet. Georges Gilkinet le reconnait d’ailleurs à son tour. Toutes les sources que nous avons sondées tablent sur un accord pour l’automne au moment du nouveau conclave budgétaire.
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