Les nouvelles normes de l’UE risquent-elles d’assécher les encres des tatoueurs européens ?

Avec sa réforme complète des réglementations nommée REACH, la Commission européenne entend protéger au mieux les consommateurs de divers produits chimiques possiblement dangereux. Mais parfois, elle fait du zèle, comme avec les encres destinées aux tatouages, pour lesquelles aucun danger potentiel n’est prouvé, alors que les alternatives sont rares. Au risque de voir les palettes perdre de leurs couleurs.

Alors que l’Union européenne travaille sur une réforme complète de sa classification des produits chimiques en vue de durcir sa législation sur les produits potentiellement cancérogènes, nommée REACH (pour Registration, Evaluation, Authorisation et CHemicals), de nombreux secteurs craignent de voir leur produit phare frappé d’anathème. Dans certains cas, comme celui des producteurs français d’huiles essentielles, il s’agit plus d’un emballement médiatique que d’une véritable menace sur la lavande du Midi, mais d’autres risquent de ressentir un impact réel sur leur activité. Et c’est le cas pour le secteur du tatouage.

Des encres de couleur difficile à remplacer

Les artistes de l’épiderme ont déjà particulièrement souffert du contexte sanitaire et économique, avec les différentes vagues de confinement qui les ont presque systématiquement contraints à fermer leurs portes, alors qu’un salon de tatouage doit déjà obéir à des normes d’hygiène particulièrement strictes. Et voilà que l’ensemble du secteur se retrouve confronté à la volonté de la Commission européenne d’interdire certaines encres emblématiques, car elles peuvent contenir des substances qui seront nouvellement considérées comme potentiellement cancérogènes pour l’être humain. Comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques qui peuvent provoquer des cancers de la peau ou encore les amines aromatiques, suspectées de provoquer des cancers de la vessie.

L’UE veut imposer une forte baisse de la concentration, de l’ordre de 0,02%, de ces substances dans la majorité des encres de couleur présentes sur le marché du tatouage européen, et ce, avec pour échéance janvier 2022. Mais ces produits sont majoritairement importés des USA, où ces règles ne s’appliquent pas, ce qui risque de poser de gros problèmes d’approvisionnement à l’ensemble du milieu du tatouage en Europe.

Une palette sans bleu ni vert

En outre, les concentrations autorisées sont tellement basses qu’il devient très difficile de s’assurer si un produit s’avère conforme ou non, selon les acteurs du secteur. Et encore: pour les encres jaune, rouge, ou orange, il existe des alternatives qui devraient arriver relativement vite sur le marché. Mais l’UE vise un bannissement total des substances incriminées pour janvier 2023, ce qui aura pour effet d’interdire purement et simplement deux pigments pour lesquels, à ce jour, il n’y a pas d’ersatz : le Blue 15:3 et le Green 7. Deux nuances qui, en plus, entrent dans la composition de beaucoup d’autres couleurs, du turquoise au mauve profond, ce qui fait craindre à certains professionnels la disparition de pas moins de 50 à 60% de leur palette actuelle. Face à ce danger, Michael Dirks, à la fois chimiste et tatoueur allemand, mais aussi consultant technique pour différents fabricants d’encre et à l’origine d’initiatives pour défendre le secteur, a eu une réaction aussi laconique que convaincante: « We are fucked ! »

Copyright : Fédération nationale des Tatoueurs.

Des études qui portent sur… Les teintures capillaires

Le comble, pour le milieu du tatouage, c’est que, si la Commission européenne se base sur des études sérieuses pour décréter de la dangerosité potentielle d’un produit, aucune n’était directement consacrée à leur application sur l’épiderme, a signalé Alfred Bernard, toxicologue à l’UCLouvain, à la RTBF : « On y trouve des contaminants qui sont cancérogènes pour l’homme, mais il n’y a aucune étude concernant les tatouages. Ces études portaient principalement sur les teintures pour cheveux et les plus récentes ont montré que les femmes qui ont utilisé ces produits n’ont pas particulièrement développé de cancer. Dans le cadre des tatouages, l’exposition n’est pas régulière donc les risques sont bien moindres. Il s’agit surtout d’une surprotection de la part de l’Europe par rapport à ces substances qui, il est vrai, sont cancérogènes. Mais il n’y a pas lieu de s’alarmer, car il n’y a pas de risque important. Aucune donnée ne montre qu’elles ont provoqué des cancers. »

Un Belge sur trois tatoué ?

Les professionnels du secteur font massivement circuler une pétition pour alarmer le public face à ce problème qui d’ailleurs, ne concerne pas seulement les dessinateurs et les dessinatrices à l’aiguille, mais aussi un nombre toujours plus important de consommateurs. S’il n’existe pas de chiffres fiables pour tous les pays, comme en Belgique, on peut extrapoler – sur base des chiffres des pays voisins – qu’une proportion très importante de la population européenne est adepte du tatouage. En Belgique, il n’est pas irréaliste de considérer qu’environ une personne sur trois arbore au moins un dessin. En 2017, la Belgique comptait 1053 salons de tatouage enregistrés. Certains sans doute n’ont pas survécu à la crise sanitaire. Il se peut que ces nouvelles règles européennes, si d’aventure elles sont appliquées à la lettre, risquent d’en contraindre d’autres à ranger les aiguilles.

Copyright : Statista.
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