Les libéraux se sentent grands gagnants de l’accord avec Engie : « Le Premier ministre et lui seul a négocié l’accord, et les Verts agissent maintenant comme si c’était grâce à eux ? »

À l’intérieur de la Vivaldi, la ronde a commencé pour savoir qui peut revendiquer la « victoire » de l’accord nucléaire qui devrait permettre la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 d’ici l’hiver 2026. « Il y a deux certitudes. Que le soleil se lèvera demain et que les travaux pour le redémarrage [des centrales] pourra commencer », a déclaré triomphalement le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) lors de sa conférence de presse, avec à ses côtés la ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen). Cette dernière a saisi sa part du succès ce matin, en parlant d’une « étape intermédiaire qui est cruciale », sur Radio 1, grâce aux efforts du gouvernement et d’elle-même. Mais au sein de la coalition, on a réagi en écarquillant les yeux : « Van der Straeten n’avait rien à négocier, elle n’était tenue au courant que par le Premier ministre, mais c’est lui qui a tout fait personnellement », ont confirmé deux hauts responsables de l’Open Vld et du MR. Chez les libéraux francophones, l’agacement à l’égard de la ministre écologiste reste élevé : « C’est maintenant apparemment grâce aux Verts que nous avons cet accord ? Qui croit encore cela, pas même sa propre famille, à mon avis ». Et bien que le dossier ne soit pas encore complet, puisque seul un « heads of terms » a été signé, et non un accord définitif, la prochaine bataille s’annonce déjà : MR et CD&V se lancent à fond dans la discussion pour prolonger Doel 1 et 2 et Tihange 1.

Dans l’actualité : Un Alexander De Croo triomphant, s’aventurant à nouveau très loin dans ses communications.

Les détails : « Bart De Wever (N-VA) dit que rien n’a été signé, mais c’est faux », a contre-attaqué le Premier ministre.

  • L’attaque reste la meilleure défense : les tactiques du Seize sont connues depuis longtemps. Le Premier ministre l’a encore appliqué sans faille ce matin, à propos de l’accord avec Engie. À ce sujet, il a été révélé notamment ici, juste avant le kern, qu’il ne s’agissait pas d’une construction définitive, avec une signature finale, mais plutôt d’une étape intermédiaire, littéralement un « Head of Terms« , comme on l’appelle dans le jargon commercial.
  • Mais lors de la conférence de presse, tenue par le Premier ministre, flanqué de la ministre Vander Straeten, dans le bunker, il n’était pas question de la moindre retenue : le triomphe selon lequel les centrales nucléaires resteraient ouvertes devait être célébré par la Vivaldi. Remarquable, c’est le moins que l’on puisse dire, surtout pour les Verts, qui s’étaient tant battus au début de cette coalition pour que tous les réacteurs soient fermés.
  • De Croo y a versé sa sauce volontariste, avec des « certitudes » comme le soleil qui se lève et les travaux sur les centrales nucléaires qui vont maintenant commencer. Ce faisant, il a miraculeusement masqué le fait qu’il ne s’agissait pas d’un accord étanche.
  • La patate chaude – à savoir le montant du plafond maximal qu’Engie devra payer pour la facture de l’assainissement nucléaire – a été repoussée au mois de mars de cette année, voire au printemps 2024. Cela laisse beaucoup de traces dans les négociations.
  • Sur Terzake, le président de l’Open Vld, Egbert Lachaert, et le chef de file de l’opposition, Bart De Wever (N-VA), ont débattu de ce point : « Participeriez-vous avec moi à moitié dans une entreprise en sachant qu’une énorme facture y est suspendue, mais que je ne vous dirai pas encore de quoi il s’agit ? Vous avez déjà accepté d’acheter 50 % de mes actions et vous allez payer des milliards pour cela, mais vous ne savez pas encore combien. Cela n’a pas encore été négocié. Dans ce cas, il n’y a en fait aucun accord. Les travaux ne commencent pas non plus, les études d’incidences sur les travaux commencent », a tempéré De Wever face à l’enthousiasme de Lachaert.
  • Et plus encore, le président de la N-VA voulait savoir de la bouche de Lachaert si Engie avait déjà formellement signé quelque chose ? « Eh bien, un document a été préparé », a répondu Lachaert. « Vous savez aussi que faire un tel texte avec une multinationale et le gouvernement est complexe. À la fin, quelque chose sera signé. Mais bien sûr, il faut encore faire le ménage dans plusieurs pièces », a-t-il souligné.

Frappant : Lachaert et De Wever peuvent à nouveau se voir, le Premier ministre moins.

  • Les deux présidents se sont réconciliés au sein du gouvernement flamand depuis la crise de l’automne, et cela s’est vu dans le débat, qui a été courtois. Dans les couloirs de la VRT, Lachaert ne pouvait s’empêcher de faire remarquer subtilement à De Wever les mots qu’il avait lancés à l’époque : « Il y a une différence essentielle entre le violet-vert et le violet-jaune (coalition avec ou sans la N-VA, ndlr), c’est la sortie du nucléaire ».
  • Ainsi, avec cette différence essentielle dont les libéraux s’étaient débarrassés, Lachaert pouvait quelque peu triompher devant son collègue de l’opposition. Mais quelques instants plus tard, lors du débat télévisé, Lachaert s’est vu renvoyer en pleine figure sa propre déclaration sur les centrales nucléaires, à savoir « un cadavre qu’on ne peut pas ressusciter » : « Le cadavre est-il vivant ? », a balancé De Wever. Le débat était lancé.
  • Après tout, c’est le MR, et non l’Open Vld, qui avait continué à s’opposer à la sortie du nucléaire jusqu’au tout dernier moment, à l’automne 2021, avant la guerre en Ukraine : les libéraux flamands avaient alors estimé qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible, tandis que le MR avait failli être expulsé de la coalition. Une position solitaire au sein de la Vivaldi, que Georges-Louis Bouchez s’est plu à rappeler hier sur les réseaux sociaux.
  • Mais pour De Croo, aucune attitude conciliante envers la N-VA ne s’applique. Car ce matin, ce dernier est déjà passé à l’attaque : « De Wever se trompe. Quand il dit que rien n’a été signé, c’est factuellement faux. Hier soir, ce document a été signé par les deux parties juste avant la conférence de presse », a déclaré De Croo sur Radio 1.
  • Frappant, car De Croo, une fois de plus, a attiré l’attention sur ce qui peut lui faire du tort : il ne s’agit que d’un autre accord partiel, Engie expliquant littéralement dans son communiqué qu’il pourrait « ouvrir la voie à des accords complets dans les mois à venir ». Ou comment son attaque l’expose à sa propre faiblesse. En particulier, le coût des déchets nucléaires reste une inconnue. Une inconnue qui se chiffre en milliards, et qui se retrouvera chez le contribuable.
  • Par ailleurs, De Croo a répété ce matin que « dès demain, les travaux commenceront » sur Doel 4 et Tihange 3. C’est aussi une lecture très optimiste : pour l’instant, il ne s’agit que d’une étude pour préparer les travaux.

Dans les couloirs : Les libéraux observent les communications de Van der Straeten avec de grands yeux.

  • « Peut-être qu’il vaut mieux qu’elle ne se rende plus trop dans les studios, et qu’elle nous laisse défendre tout ça ? », entendait-on encore avec un peu réserve, ce matin, chez un baron de l’Open VLD. Car, non seulement le Premier ministre était sur Radio 1, mais Van der Straeten s’y est également présentée une heure plus tôt, pour passer 15 minutes à défendre l’accord, ou ce qu’elle a appelé « l’étape intermédiaire cruciale ». Ses communications se sont une nouvelle fois révélées très défensives, frôlant parfois l’amertume.
  • La Vivaldi ayant déjà décidé en mars 2022 d’aller de l’avant avec Doel 4 et Tihange 3, les négociations peuvent sembler aujourd’hui incomplètes. Mais Van der Straeten, comme De Croo, a balayé cette idée ce matin, affirmant qu’il s’agissait cette fois de « bien plus qu’une déclaration d’intention ». Mieux : « il s’agit d’un engagement de toutes les parties à utiliser toutes les ressources dont elles disposent pour atteindre un objectif commun ».
  • Elle a réfuté l’accusation de De Wever selon laquelle elle n’a « pratiquement pas joué de rôle significatif à la table des négociations » dans le processus : « Je sais que De Wever aime en faire une affaire personnelle, mais nous faisons notre travail sur la base de chiffres et de faits, et non de blagues en studio. »
  • Mais en coulisses, les libéraux n’ont aucun scrupule à admettre que « le rôle de Van der Straeten dans les négociations cruciales avec Engie était minime ». Selon de multiples sources, c’est le Premier ministre qui a mené lui-même les négociations finales, et lui seul. Il a toutefois tenu les principaux acteurs de sa coalition, notamment les Verts, mais aussi le président du MR, Georges-Louis Bouchez, bien au courant, afin d’éviter toute fuite ou dérapage dans la communication. « C’est certainement à son crédit que nous nous sommes sortis d’un dossier aussi difficile avec sept partenaires de la coalition », se félicite-t-on aujourd’hui.
  • Entretemps, on s’agace désormais ouvertement de Van der Straeten, qui essaie de tirer la couverture vers elle. « Entendre les Verts se réjouir d’une prolongation du nucléaire alors qu’ils l’ont combattue. Entendre les rouges se réjouir d’une prolongation nucléaire alors que le dossier ‘était clos’. Constater que la presse laisse dire sans rappeler la vérité. Nous sommes bien en Belgique », a tweeté Bouchez ce matin.
  • Dans les couloirs, tant au MR que du côté de l’Open Vld, on critique violemment la crédibilité de Van der Straeten : « Qui croit maintenant à ses explications, pas même sa propre famille », déclare une source haut placée. « Cela ne contribue sûrement pas à donner une bonne image de ce gouvernement, si elle se met maintenant à revendiquer la prolongation comme son mérite ? » Au MR, on parle même de « mensonges complets » dans sa communication.

L’essentiel : la prochaine discussion interne au sein de la Vivaldi peut commencer : Doel 1 et 2 et Tihange 1 attendent.

  • Il n’y a pas que la discussion avec Engie sur le montant de la facture qui n’est pas finalisée. Car des lacunes en matière de sécurité d’approvisionnement subsistent, notamment pour l’hiver 2025, alors que Doel 4 et Tihange 3 ne seront pas encore actifs. Et même après cela, au cours des hivers suivants, il n’y a aucune certitude sur la manière de combler le « fossé » entre l’offre et la demande.
  • « Pour nous, c’est clair, les réacteurs les plus anciens doivent aussi être rediscutés dès maintenant », confirme-t-on au siège de MR. Là-bas, Bouchez a depuis longtemps fait campagne pour que tous les réacteurs soient prolongés.
  • Un signal similaire ce matin du côté du CD&V au sein du gouvernement fédéral : « La prolongation de Doel 1 et 2 ainsi que de Tihange 1 pour la sécurité d’approvisionnement de l’hiver 2025 doit encore être examinée ». On se souvient d’une décision gouvernementale de principe, il y a quelques semaines, à ce sujet.
  • MR, Open Vld et CD&V veulent ouvrir davantage cette fissure dans les semaines à venir, afin de réaliser une prolongation, là aussi. Mais c’est à nouveau extrêmement sensible pour les Verts : il ne s’agirait plus de deux, mais de cinq réacteurs nucléaires, dont les plus anciens. Un choix pas évident, dans une dernière année de gouvernement avant les élections de 2024.
  • Pour régler les éventuels problèmes d’approvisionnement en hiver, les Verts avaient eux proposer d’économiser du combustible durant les étés pour pouvoir se passer des plus vieilles centrales.
  • Pour Engie, la question peut devenir une occasion de pousser l’ensemble du parc nucléaire dans la nouvelle société, qui sera partagée à 50-50 entre l’État français et l’État belge. C’est un secret de polichinelle qu’Engie souhaite à terme se débarrasser du parc nucléaire en Belgique. S’ils se débarrassent déjà d’une partie de ces déchets dans une première phase grâce à une telle entreprise commune, et s’ils ont également des garanties quant au coût futur des déchets, ils pourraient même envisager de vendre les parts restantes de l’entreprise commune et d’éliminer complètement l’énergie nucléaire de leurs activités. C’est définitivement le but ultime à Paris.
  • Mais on est encore loin d’en arriver là. Car dans le même temps, le gouvernement belge doit encore relever un défi de taille au niveau européen avec cet accord. Après tout, un État membre de l’UE ne peut pas simplement participer au capital d’une entreprise privée et « couvrir » une partie de son risque financier (la future facture de déchets) en échange de l’accord. Pour se permettre de participer au coût des déchets nucléaires, la Belgique devrait aller sur le marché pour couvrir ce risque. Or, une telle construction devrait inévitablement obtenir le feu vert de la Commission européenne.
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