Ce matin à la Chambre, tous les regards sont tournés vers Petra De Sutter (Groen). La ministre de tutelle de Bpost est confrontée à l’un des moments les plus difficiles de sa carrière politique : elle doit prouver qu’elle et son cabinet ne sont pas fautifs dans la tempête qui entoure l’entreprise postale. Mais ce matin même, De Sutter a voulu prendre les devants : les deux membres du cabinet détachés de Bpost seront renvoyés de son cabinet et retourneront dans l’entreprise cotée en bourse. Cette décision s’imposait, car de plus en plus de questions se posent sur le rôle exact joué par ces deux personnes au sein du cabinet. Le nom de Catherine Wijnants est apparu dans le contrat de distribution des journaux, ainsi que dans la nouvelle loi sur les colis, mais le duo s’est principalement occupé des négociations du nouveau contrat de gestion entre Bpost et le gouvernement. Ce contrat a été signé en 2021, mais la question qui se pose aujourd’hui est de savoir si des paiements excessifs ont également été effectués dans ce cadre. En effet, des sources connaissant parfaitement le dossier nous indiquent que Bpost a reçu une copie conforme du sixième contrat de gestion, avec trois exigences supplémentaires : réduire les émissions de CO2, améliorer l’accessibilité pour les personnes handicapées et combler le fossé numérique. Trois projets, pour la plupart sous forme de projets pilotes, qui auraient dû coûter à Bpost quelque 2,2 millions d’euros. Et pourtant, l’entreprise postale a soudainement obtenu 25 millions d’euros de plus pour le 7e contrat de gestion.
Dans l’actu : De Sutter a renvoyé les deux membres de son cabinet lié à Bpost ce matin, juste avant de se rendre à la Chambre des Représentants, devant une commission parlementaire.
Les détails : Leur position était devenue intenable : ils étaient de plus en plus souvent cités dans d’autres dossiers, qu’ils géraient depuis le cabinet, ce qui allait à l’encontre du concept de bonne gouvernance.
- « Il n’est pas sain de détacher encore des personnes d’entreprises cotées en bourse telles que Bpost et Proximus », a déclaré De Sutter tôt ce matin, en tentant d’élargir un peu le débat.
- Il s’agissait ainsi d’éviter une réaction trop explicite à l’affaire Bpost. Mais l’image d’une ministre qui réagit après-coup est tenace : après-tout, la semaine dernière encore, la ministre des Entreprises publiques nous expliquait que la décision de payer les deux collaborateurs par le cabinet lui-même avait été prise, et que la situation ne posait donc plus de problème.
- Une semaine plus tard, et alors que la commission parlementaire est sur le pas de la porte, De Sutter semble être arrivée à une conclusion différente, qu’elle a communiquée à la VRT ce matin :
- « En raisons des allégations, ils ne peuvent plus continuer à fonctionner pour nous ».
- « Tout s’est déroulé correctement au sein de mon cabinet et je souhaite que tous les doutes à ce sujet disparaissent. Mais je comprends les insinuations qui ont surgi ».
- « Pour ne pas compromettre l’avancement de nos dossiers, il n’y a pas d’autre solution. »
- « Les deux employés ne se penchaient pas tant sur des dossiers qui concernent Bpost, mais plutôt sur des dossiers qui ont trait à la réglementation. »
- Le fait que De Sutter fasse marche arrière est lié au rôle exact que le duo a joué. Il y a non seulement les messages WhatsApp incriminants entre son propre chef de cabinet, Kurt Van Raemdonck, et l’ancien PDG de Bpost, Dirk Tirez, mais aussi le fait que le premier y mentionne explicitement le nom de Catherine Wijnants, qui serait impliquée dans le dossier de distribution de journaux. De Sutter le nie dans toutes les langues, mais les Whatsapps montrent le contraire.
- Mais ce n’est pas tout. En effet, tant la nouvelle loi postale que la loi sur les colis font l’objet de vives critiques de la part d’autres acteurs privés et de la fédération sectorielle Febetra, qui affirment que cette législation est taillée sur mesure pour Bpost, par le « cabinet Bpost ». C’était en effet le mandat de Wijnants et de sa collègue de Bpost au sein du cabinet.
- En outre, le nouvel accord de gestion, le 7e, est maintenant au centre de l’attention. Il a également été élaboré par les deux détachés, avec Bpost, et signé en 2021. Dans le cadre de cet accord, Bpost devait assumer un certain nombre de tâches supplémentaires, à la demande de De Sutter. Mais des sources qui connaissent parfaitement le dossier au sein de l’entreprise nous signalent que les revenus supplémentaires, « quelque 25 millions d’euros de plus par an par rapport au 6e accord de gestion », n’étaient pas du tout proportionnels aux coûts réels que Bpost devait supporter.
- Ce qui est d’autant plus ennuyeux pour De Sutter, c’est que le député Micheal Freilich (N-VA) s’était déjà emparé de ce dossier. Ce matin, dans Het Nieuwsblad, il s’est montré très sévère :
- « Cet accord de gestion a coûté 100 millions pendant des années et soudainement, il s’est élevé à 125 millions d’euros, alors qu’il n’est pas substantiellement différent de l’accord précédent. »
- « La ministre se vante de rendre les bureaux de poste plus accessibles, de combler le fossé numérique et de réduire les émissions de CO₂, mais ces mesures coûtent à peine 2 millions d’euros par an dans la réalité. »
- « Cela représente tout de même 23 millions d’euros par an de plus que d’habitude, soit 115 millions supplémentaires pour cette période de coalition. C’est un hold-up en plein jour. »
- « Ces employés du cabinet qui sont payés par Bpost ont donc fait du bon travail. Pour Bpost, pas pour l’intérêt général. »
- De plus, des histoires ont refait surface sur la rapidité et l’efficacité du lobbying exercé par Bpost. Par exemple, ils disposaient d’une cellule entière, baptisée « Projet SoPlaFi », (abréviation de « social level playing field ») qui travaillait explicitement à influencer la nouvelle loi postale, censée rendre difficile la concurrence privée.
- « Cette cellule tournait à plein régime. Il y avait des contacts quasi quotidiens entre François Dorrekens, le patron ‘Public Affairs’ de Bpost, qui travaille en étroite collaboration avec Audrey Hanard, la présidente du conseil d’administration, et Catherine Wijnants, qui était détachée de Bpost et a travaillé sur le contrat de gestion », accuse Michael Freilich (N-VA).
Une autre question épineuse : jusqu’où le consultant McKinsey a-t-il pu pénétrer au sein de Bpost, sans que cela soit légalement réglementé ?
- La société de conseil McKinsey a remporté d’importants contrats chez Bpost pendant des années sans permettre à des sociétés concurrentes de faire une contre-proposition. C’est ce qu’écrit De Tijd ce matin et ce que reconnaît explicitement Bpost.
- Ce n’est pas vraiment nouveau, mais avec tout le scandale autour de Bpost, cela remonte maintenant à la surface : la Cour des comptes remettait en question depuis des années la pratique de l’attribution privée de certaines tâches, en violation de la législation sur les marchés publics.
- Bpost reconnaît d’ailleurs elle-même que jusqu’en 2018, tout ne fonctionnait pas correctement et que la Cour des comptes avait émis des réserves sur l’attribution des missions de consultance en 2018 et 2019, mais affirme que depuis le début de l’année 2022, la procédure interne a été adaptée « conformément à l’esprit de la loi ». Concrètement, différentes sociétés de conseil peuvent désormais concourir pour un nouveau contrat. Mais il n’existe toujours pas de procédure d’appel d’offres conforme aux règles.
- Cette situation soulève inévitablement de nombreuses questions : comment est-il possible que Bpost ait pu ignorer les règles juridiques pendant des années ? Qui a maintenu ce système en interne et pourquoi le conseil de surveillance n’est-il pas intervenu ? L’affaire semble tourner au règlement de compte entre le conseil d’administration, dirigé par la présidente Audrey Hanard, et le comité exécutif, avec le CEO Dirk Tirez à la barre jusqu’à récemment.
- Ce qui est particulièrement grave, c’est que la société de consultance avait découvert les mécanismes permettant à Bpost de tirer le meilleur parti des contrats publics, ce qui aurait entraîné un surcoût pour l’État, et donc pour le contribuable, pour certains services.
- Audrey Hanard et le directeur général Henri de Romrée, entre autres, travaillaient auparavant pour ce cabinet de conseil très réputé. Benoit Dewaele, le PDG d’AMP (Ubiway), est lui aussi un « McKinsey-boy ». Certains se demandent s’ils ne sont pas trop proches de leur ancien employeur.
L’essentiel : De Sutter doit maintenant espérer que les pas de côté des deux détachés de Bpost suffise pour sa survie au sein de la Vivaldi.
- En sacrifiant les deux collaborateurs quelques heures avant la séance de questions à la Chambre, et en proposant d’interrompre plus globalement le détachement d’employés issus d’entreprises cotées en bourse dans les cabinets, De Sutter atténue considérablement l’impact de la discussion. Elle en sort certes affaiblie, mais elle est normalement assez forte en matière de communication pour présenter un message convaincant pour elle-même et son cabinet.
- Ce faisant, elle a l’intention d’annoncer immédiatement un vaste plan de nettoyage de l’ensemble du dossier Bpost.
- Mais les grandes questions n’ont pas disparu pour autant. Du côté de l’opposition, la N-VA et le Vlaams Belang sont prêts à renvoyer la ministre sans ménagement. L’attitude de la majorité sera toutefois plus importante. Car là aussi, il y a beaucoup de questions sur ce qui se passe dans l’entreprise publique.
- L’accent n’est pas tant mis sur De Sutter que sur l’histoire en général : qu’ont à dire, par exemple, d’anciens dirigeants comme Dirk Tirez et Jean Muls ? Un président de la majorité suggère : « Il serait certainement utile d’entendre ces personnes aussi, pour clarifier certaines choses. »
- Il est certain que l’Open Vld s’interroge beaucoup à propos du plan de restructuration de l’ancien patron, Dirk Tirez. Ce dernier a proposé de procéder à une réorganisation du personnel et d’organiser l’entreprise comme la PostNL, l’entreprise postale néerlandaise privatisée. Celle-ci s’étend en effet sur un marché similaire avec plus de 7.000 employés en moins. À l’époque, c’est le PS et sa présidente Audrey Hanard qui s’y sont explicitement opposés, ce qui a fini par lui coûter sa tête, selon la version racontée dans les cercles autour de Tirez.
- Chez les libéraux, la critique est donc acerbe : « Hanard agit contre les intérêts de l’Etat, surtout de l’actionnaire, et contre les intérêts de l’entreprise elle-même, qui voulait préparer l’avenir… Et cela uniquement pour le bien du PS et des membres de la FGTB. C’est tout de même hallucinant ». L’appétit est grand pour creuser fermement le rôle qu’elle a pu jouer, quand l’administratrice étiquetée socialiste viendra à la Chambre la semaine prochaine.
- Seulement, un homme n’est pas sur la ligne : le Premier ministre en personne. Alexander De Croo (Open Vld), de par son passé de ministre des Entreprises publiques, connaît parfaitement le dossier. Au sein de son cabinet, le conseiller Alexis Vandeginste, détaché et payé par Bpost, a contribué à l’élaboration de sa politique. Il pourrait donc être difficile pour le Premier ministre de s’engager dans cette voie.
Vue d’ensemble : privatiser ou non ?
- Au sein de l’Open Vld et du MR, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire qu’il n’y a qu’une seule solution : la privatisation complète de Bpost, le moment opportun. Le Premier ministre est également sur cette ligne. Mais cela mettrait les libéraux en porte-à-faux avec le PS et les Verts. Ces derniers n’ont pas l’intention de suivre un tel scénario, ce que De Sutter n’a toutefois pas complètement exclu à long terme.
- Quoi qu’il en soit, fin 2024, la part de l’État sera déjà entièrement transférée à la SFPIM, la Société Fédérale de Participations et d’Investissement, ce qui rendra Bpost un peu plus « indépendante » par rapport à l’État. C’est ce qui a été décidé précédemment. « Mais cela n’ira pas plus loin, sous cette législature. L’ensemble du dossier reposera sur les épaules du prochain gouvernement », précise une source de la majorité.
- En attendant, les syndicats s’agitent. « Si le préjudice financier causé par les malversations est récupéré d’une manière ou d’une autre pour aller à l’encontre du personnel, ce sera la guerre syndicale », a déclaré hier Geert Cools de la CGSP/ACOD sur Terzake.
- Cela peut être considéré comme une sérieuse menace, car la probabilité que les amendes européennes se chiffrent en dizaines de millions d’euros n’est pas mince. La question de savoir comment Bpost, sous sa forme actuelle et avec sa structure de coûts actuelle, peut continuer à fonctionner sans restructuration, reste ouverte. Mais cela en dit long sur la pression exercée par le syndicat socialiste sur le PS.
- Du côté de la CGSP, on pointe surtout du doigt l’ex-PDG Tirez : « Des gens dont la rancœur est telle qu’elle endommage complètement l’entreprise sont à l’origine de cette tempête. Ces fuites me dérangent », affirme Cools. « Nous employons 25.000 personnes, ce n’est certainement pas rien. Si cela est remis en question à cause de malversations, ce n’est tout simplement pas possible. Si l’intention est de privatiser, alors j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête. »