La Chine, un sujet brûlant rue de la Loi: une cyberattaque le jour de l’audition sur les Ouïghours, vraiment une coïncidence ?

La Chine est indignée du fait que des politiciens belges veuillent discuter de la répression des Ouïghours. (Frederic Sierakowski)

Une cyberattaque sans précédent a fait tomber le serveur gouvernemental Belnet d’un seul coup. Belnet dessert toute une série de sites web de plus de 200 services gouvernementaux, de tax-on-web à la Chambre en passant par les universités. Même les rendez-vous pour un vaccin contre le Covid ne pouvaient plus être pris. Ce n’est pas un travail d’amateurs; tout indique qu’il s’agit d’une cyberattaque orchestrée. Car exactement le même jour, les Ouïgours étaient invités à la Chambre des représentants pour parler des abus de la politique chinoise. Auparavant, des parlementaires australiens avaient également été victimes d’exactement le même type d’attaque.

L’actualité : Une multitude de services essentiels ont été mis hors ligne pendant près d’une journée entière.

Les détails : Belnet, le serveur du gouvernement, semble être assez vulnérable.

  • Pas de télétravail pour un grand nombre de fonctionnaires, pas d’accès aux sites web des universités et des hautes écoles, tax-on-web complètement hors service, impossibilité de prendre rendez-vous pour les vaccins… Au total, plus de 200 sites et plateformes ont été mis hors ligne hier vers 11 heures, après une gigantesque cyberattaque. Dans les centres de vaccination de Gand et d’Anvers, ainsi que dans l’ensemble de la Wallonie, il a été impossible d’atteindre les personnes figurant sur la liste d’attente: les volontaires présents ont été vaccinés à leur place.
  • La démocratie a également subi un coup d’arrêt : dans l’hémicycle, où beaucoup de travail se fait par visioconférence, de nombreuses réunions ont dû être annulées.
  • Ce matin sur Radio 1, Dirk Haex, le patron de Belnet, a expliqué la cyberattaque:
    • ‘L’ampleur de cette attaque était vraiment sans précédent, pourtant, nous existons depuis 28 ans.’
    • ‘La plupart du temps, quand nous subissons des attaques sur nos plateformes, nous avons des systèmes en place pour y faire face. Mais la force de l’attaque d’hier était telle que nous avons dû y répondre manuellement.’
    • ‘Il s’agit d’un type d’attaque qui vise directement à rendre certains sites Web totalement inutilisables.’
    • ‘Nous sommes allés chercher des solutions auprès de spécialistes nationaux et internationaux. Nous avons travaillé toute la nuit pour remettre le système en ligne.’

La vue d’ensemble: Le type et l’ampleur de l’attaque soulèvent des questions géopolitiques.

  • Hier, quatre résolutions – du PS, des Verts, de l’Open Vld et du CD&V et du cdH – avaient été déposées pour condamner l’oppression et la persécution de la minorité ouïgoure en Chine. Une audition avec des spécialistes était également prévue.
  • Depuis quelques mois, les États-Unis parlent de ‘génocide’ et le président Joe Biden se fait de plus en plus entendre sur le sort des Ouïgours. En Europe, les gens sont beaucoup plus divisés. Mais il est certain qu’au sein du Parlement européen, un groupe de parlementaires est de plus en plus critique à l’égard de ce qui se passe dans l’ouest de la Chine.
  • La Chine elle-même est hypersensible aux critiques, en particulier envers celles émanant de l’Europe. En mars, dix parlementaires et universitaires européens, qui critiquaient tous les violations des droits de l’homme en Chine, ont été soudainement interdits de séjour. Parmi eux, Anders Fogh Rasmussen, ancien secrétaire général de l’OTAN, le chercheur en droits de l’homme Adrian Zenz, Raphaël Glucksmann, membre du Parlement européen en France, et Samuel Cogolati, un député belge d’Ecolo.
  • Ce dernier devait bien sûr lui aussi être à l’audience d’hier. Et ça n’augurait rien de bon pour la Chine. Le professeur Jonathan Holslag de la VUB, un conférencier très critique à l’égard de la Chine, devait également s’exprimer. Vanessa Frangville, professeur en études chinoises à l’ULB, et Ng Sauw Tjho, ancien correspondant en Chine de la VRT et professeur invité à la VUB, faisaient aussi partie des experts conviés. Mais ce n’était encore rien à côté de Koen Stoop, du Congrès mondial ouïghour, et Qelbinur Sidik, une témoin qui a été victime l’oppression de la minorité ouïghoure.
  • À ce moment précis, une source inconnue a lancé une attaque DDoS massive sur les systèmes belges. Avec un tel ‘distributed denial of service’, les pirates bombardent les serveurs de leur cible, dans ce cas Belnet, avec des milliers d’ordinateurs simultanément.
  • Cette attaque fait actuellement l’objet d’une enquête du parquet et de la Computer Crime Unit. Mais il est inévitable que la Sûreté de l’État fasse également la lumière sur cette affaire : la faiblesse de l’épine dorsale du réseau informatique du gouvernement belge a été mise à nu par cette attaque.
  • En outre, il existe d’autres indications. La Chine a déjà appliqué la même technique ailleurs. À la fin du mois de mars, une série de députés australiens, également critiques à l’égard de la Chine, ont été victimes d’exactement le même type d’attaque DdoS. L’Australie entretient des relations tendues avec la Chine, notamment depuis que qu’elle l’a critiqué au sujet de l’apparition du coronavirus. Mais les parlementaires qui s’étaient unis dans une ‘Alliance interparlementaire’ autour de la Chine ont été spécifiquement visés, à plusieurs reprises.
  • En matière de cyberguerre, la Chine n’en est pas à ses débuts. Le Japon et l’Inde ont également subi des cyberattaques de sa part en 2012. Et l’année dernière, le service de renseignement finlandais SUPO a annoncé que le Parlement finlandais avait subi une attaque de hackers chinois. À l’époque, le groupe en question était APT31, des criminels informatiques mandatés par le gouvernement chinois.
  • Presque tous les analystes militaires et stratégiques partent du principe que les tensions entre la Chine et l’Occident – que certains qualifient déjà de ‘nouvelle guerre froide’ – vont se concentrer sur de telles cyberguerres. La Belgique semble être mal armée.

L’essentiel : qui ‘s’empare’ du combat avec la Chine comme une question politique ? Cette question n’est pas innocente.

  • La position de la Chine, d’autant plus dans le sillage de la crise du coronavirus, devient une question politique brûlante. Le pays a fourni des informations inadéquates, voire manifestement erronées, au reste du monde lorsque la pandémie s’est déclarée à Wuhan au début de 2020. Le prix à payer s’avère énorme.
  • Mais les Chinois eux-mêmes, entre-temps, ont adopté une position beaucoup plus agressive sur le plan diplomatique: ils ne veulent plus être inférieurs aux Américains et à ‘l’Occident arrogant et suffisant’, selon un nombre croissant de messages provenant de Pékin.
  • En Europe, la réaction des décideurs politiques a jusqu’à présent été, au mieux, ambiguë: ils n’ont que rarement procédé à une confrontation directe avec la Chine, surtout à l’ère de Donald Trump, qui s’est pourtant attaqué aux Chinois. Plutôt que de s’aligner sur le président américain de l’époque, ils ont tranquillement gardé des liens diplomatiques, en particulier via des accords commerciaux lucratifs avec les Chinois.
  • Les seuls qui ont été très critiques à l’égard de la Chine pendant des années en Europe étaient le camp de l’extrême droite, qui, ce n’est pas un hasard, sympathisait pleinement avec Trump. Le Vlaams Belang, surtout dans son propre pays, s’est toujours intéressé à Pékin, tant au sujet de la crise du Covid que qu’autour des Ouïghours.
  • Mais la gauche en Europe est en train de considérablement rattraper son retard. Le fait qu’il y ait un changement de pouvoir à Washington DC y contribue, Joe Biden ne se distinguant guère de Trump lorsqu’il s’agit de la Chine.
  • Cependant, il y a plus que cela. Dans un certain nombre d’endroits en Europe, certainement en Belgique et en France, les partis d’extrême gauche et communistes progressent et grignotent la popularité des puissants partis de gauche. Ce sont précisément ces partis qui trouvent particulièrement difficile de condamner la Chine dans le domaine des droits de l’homme.
  • Dans leur propre pays, les dirigeants du PTB tels que Raoul Hedebouw ou Jos D’Haese osent à peine faire quelques allusions à la Chine. Dans plusieurs interviews, cela a donné lieu à des réponses carrément embarrassantes de la part des porte-parole du parti, normalement très doués lors de cet exercice.
  • Dans le même temps, des personnes de gauche analysent le fait que les droits de l’homme, souvent combinés aux droits du travail – les Ouïgours sont utilisés en masse comme travailleurs forcés dans les plantations et les camps – devraient être le thème des verts ou de la gauche, et non de l’extrême droite.
  • Tout cela signifie qu’il y a une sorte de surenchère autour des Ouïgours et de la Chine en général. Ce n’est pas un hasard si le PS a déposé une résolution à la Chambre, mais il n’était pas seul. Les Verts portent l‘interdiction chinoise de Cogolati comme un véritable badge d’honneur, et le chef de Groen, Wouter De Vriendt, se joint volontiers à la bataille. Dans le côté gauche de l’hémicycle, seul Vooruit semble ne pas être vraiment préoccupé par la question.
  • Pour le gouvernement fédéral, avec les Verts et le PS également présents, ce sera un thème intéressant à suivre. La Belgique peut-elle, surtout s’il s’avère que la Chine est derrière la cyberattaque, rester en retrait dans la lutte pour les droits de l’homme en Chine ? Jusqu’à présent, le gouvernement a excellé dans une approche prudente et dénuée de sens, assez révélatrice de l’attitude de Sophie WiImès (MR), la ministre des Affaires étrangères, qui reste particulièrement prudente sur tous les sujets.

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