Le gouvernement belge investit dans un service spécialisé qui, au sein du parquet fédéral, se consacrera entièrement à la lutte contre la criminalité financière. Les autorités mettent en avant des chiffres ambitieux et souhaitent mobiliser des centaines de collaborateurs supplémentaires. Il convient toutefois d’émettre une réserve à ce sujet. Ce n’est pas le nombre de personnes supplémentaires qui fera finalement la différence, mais la mesure dans laquelle elles seront soutenues par les données, la technologie et une approche claire.
L’objectif du gouvernement belge est louable, car la criminalité financière menace de devenir un problème de plus en plus grave. Avec une bonne stratégie, notre pays peut lutter plus intelligemment et plus efficacement contre la criminalité financière et économique. Le recrutement de personnel supplémentaire constitue un excellent point de départ, mais cela ne suffit pas. Les pratiques de blanchiment d’argent sont aujourd’hui extrêmement sophistiquées et les fraudeurs disposent de moyens de plus en plus importants pour passer inaperçus.
Accès aux données pertinentes
Même des centaines de personnes supplémentaires ne peuvent avoir qu’un impact limité si elles ne disposent pas des données adéquates. De nombreuses données sont encore cloisonnées ou protégées par la législation. Bien sûr, un renforcement de la réglementation visant à protéger les citoyens est positif, mais il doit également permettre des enquêtes et des poursuites efficaces. Dans la lutte contre la fraude, il est essentiel que les enquêteurs puissent et soient autorisés à utiliser les données nécessaires. Différentes instances doivent collaborer pour rassembler ces données. Celles-ci peuvent ainsi être détenues par une banque ou par différentes administrations publiques.
De plus, il ne s’agit pas uniquement d’un problème belge. La fraude financière est souvent transfrontalière, ce qui explique pourquoi les pays doivent également échanger des données entre eux. La création de l’AMLA (Anti-Money Laundering Authority), une autorité basée à Francfort qui doit permettre aux pays de lutter contre le blanchiment d’argent de manière harmonisée, constitue une avancée importante. À partir de l’été 2027, ce principe s’appliquera dans tous les pays de l’UE.
Dans la lutte contre la fraude, la Belgique a certainement déjà réalisé de nombreux progrès. Les contrôles douaniers, en particulier, ont désormais bien avancé. Mais en matière d’échange de données et de numérisation, nous avons encore du retard à rattraper par rapport aux meilleurs élèves de la classe européenne.
Capacité d’analyse
Cela nous conduit à une autre condition indispensable pour lutter plus efficacement contre la fraude financière : la technologie. Si les ressources humaines et l’accès aux données sont disponibles, il faut également disposer de systèmes avancés pour les exploiter. En combinant des techniques d’analyse éprouvées, l’automatisation et une montée en puissance progressive, il est possible de réaliser d’importants progrès.
L’apprentissage automatique permet de reconnaître des schémas et de prédire si un élément est suspect ou non. L’analyse des réseaux peut en outre mettre au jour des relations entre des personnes, des entreprises et des transactions, ce qui permet de détecter plus rapidement les montages criminels. Ces analyses doivent toutefois s’inscrire dans une démarche continue. Il ne suffit pas d’analyser les données à un moment donné. Même si les fraudeurs n’inventent certainement pas de nouvelles méthodes tous les jours, leurs techniques évoluent indéniablement. C’est pourquoi la détection de la fraude nécessite un cadre d’analyse qui soit constamment évalué et adapté.
Un travail de longue haleine
Malheureusement, la lutte contre la fraude financière n’est pas un problème que l’on peut résoudre comme par magie grâce à l’analyse de données et à l’IA. Même avec des centaines de personnes, il est impossible de mettre en place aujourd’hui une solution qui permettra dès demain d’attraper tous les gros poissons. C’est pourquoi il est important que les pouvoirs publics accordent suffisamment de temps à ce projet. L’initiative ne doit pas être abandonnée si les premiers résultats ne sont pas impressionnants. Car il y a peu de chances que ce soit le cas.
En réalité, le même conseil s’applique à tout autre secteur qui se lance dans l’IA : voyez grand, mais commencez modestement. Commencez par des projets simples qui démontrent que les techniques fonctionnent. Dans le secteur bancaire également, les enquêtes sur la fraude commencent toujours par des dossiers de taille raisonnable. De plus, les nouveaux arrivants ne sont pas tous aussi productifs dès le premier jour. La technologie ne pourra d’ailleurs jamais remplacer cette expertise humaine. C’est pourquoi il est crucial que ces personnes restent au sein de l’organisation. Au fil des années, elles acquerront de nombreuses connaissances que l’organisation ne souhaite pas perdre.
Gouvernance
Enfin, une lutte intelligente contre la fraude passe par la gouvernance. Lorsque les collaborateurs de l’équipe sont formés et que l’infrastructure de données est en place, la gouvernance renforce la confiance nécessaire pour exploiter les résultats des modèles d’IA. Dans un environnement réglementé notamment, la transparence et l’explicabilité des résultats sont indispensables. Les enquêteurs doivent ainsi être en mesure d’expliquer devant un tribunal comment ils sont parvenus à certains résultats. Et dans environ trois ans, il devra encore être possible de savoir clairement quels modèles ont été utilisés au cours de la première année d’une enquête, ou comment un tel modèle est parvenu à certains résultats et conclusions.
Le gouvernement dit vouloir faire passer le message que plus personne ne peut désormais commettre de fraude en toute impunité. La faisabilité de cet objectif dépendra en grande partie de la manière dont le nouveau service au sein du parquet fédéral abordera cette problématique. Alors que les fraudeurs eux-mêmes exploitent pleinement la technologie, les responsables de la lutte contre la fraude disposent en tout cas d’armes puissantes pour lutter contre la criminalité financière. Cela grâce à une combinaison unique de données, d’intelligence artificielle et d’expertise humaine.
Olaf Passchier, expert en fraude chez SAS

