À coups de millions, les compagnies pétrolières affichent une image « écologique », mais le sont-elles vraiment ? Spoiler alerte : non

Pétrole et écologie, une association qui ne va pas forcément de soi. Ces domaines sont plutôt à l’opposé l’un de l’autre. Les grandes compagnies pétrolières assurent pourtant le contraire. Elles dépensent d’ailleurs des millions pour afficher une image « verte ». Mais quand on y regarde de plus près, leurs investissements racontent une tout autre histoire.

Alors que l’urgence climatique retentit et qu’une partie de la population appelle à des actions concrètes, il est de bon ton d’afficher un engagement dans cette lutte. Le terme est connu, on parle de greenwashing. Un procédé marketing qui vise à donner une image trompeuse de responsabilité écologique à une entreprise, une association ou encore une personne. Un concept qui s’applique parfaitement aux grandes compagnies pétrolières, comme l’a confirmé une nouvelle analyse du groupe de réflexion sur l’énergie et le climat InfluenceMap, basé à Londres.

Car sous leurs messages positifs pour le climat, les investissements et activités de lobbying de 5 des plus grandes sociétés pétrolières et gazières – Shell, TotalEnergies, ExxonMobil, Chevron et BP – montrent un investissement beaucoup moins important dans l’écologie que ce qui est prétendu.

Un contexte particulier

Le rapport d’InfluenceMap intervient dans un contexte particulier. D’une part, les scientifiques insistent lourdement sur la nécessité de réduire l’utilisation des combustibles fossiles pour éviter des conséquences catastrophiques sur le climat, et d’autre part, la crise énergétique à laquelle fait face l’Europe principalement, poussent certains pays à relancer leurs usines à charbon. Une crise qui génère des bénéfices croissants aux compagnies pétrolières – pointées du doigt -, alors que les consommateurs ont du mal à payer leurs factures énergétiques.

12% de leurs budgets d’investissement dédiés à des activités à faible émission de carbone ou renouvelables

Sur base de 3.421 éléments de matériel de communication publique diffusée en 2021 par les 5 entreprises, 60% faisaient une allusion « verte ». Or, le groupe de réflexion a calculé que les entreprises prévoyaient de dépenser seulement 12% en moyenne de leurs budgets d’investissement dans des activités à faible émission de carbone ou renouvelables au cours de l’année à venir – soit 2022.

Pour certaines, les chiffres sont en hausse. C’est notamment le cas de Shell qui prévoit de consacrer 12 % de ses dépenses en capital aux énergies renouvelables en 2022, contre 10% l’année dernière.

Il n’empêche que pour InfluenceMap, il y a un déséquilibre frappant entre la communication « verte » de ces entreprises et leurs investissements.

Ces dernières semblent en réalité engagées dans une « campagne systématique pour se présenter comme pro-climat auprès du public. En attendant, ce que nous voyons est un investissement continu dans ce système énergétique non durable – principalement pour les combustibles fossiles », a déclaré Faye Holder, responsable du programme InfluenceMap, à CNN.

Des budgets de communication colossaux

Les sociétés pétrolières et gazières étudiées dépensent environ 750 millions de dollars chaque année pour leurs activités de communication liées au climat, a calculé le groupe de réflexion sur base du nombre d’employés dédiés à la communication de ces entreprises. Un chiffre qui ne prend pas en compte le coût de la publicité externe ou des agences de relations publiques. Le montant réel alloué à la communication « verte » est probablement « considérablement plus élevé ».

« Il semble que ce ne soit qu’une évolution des tactiques utilisées par Big Oil pour tenter de retarder l’action contre le changement climatique », a déclaré Holder.

Soutiens à l’effort de transition et de réduction des émissions

Les principales allégations « vertes » mises en avant pas les sociétés dans leurs communications publiques de 2021 s’axent sur deux points principaux, à savoir leur soutien à l’effort de transition des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables et le soutien aux réductions d’émission.

Les 5 entreprises étudiées vont jusqu’à « déformer leurs activités commerciales principales » en « mettant trop l’accent sur les technologies de transition énergétique », selon InfluenceMap, pour se faire bien voir écologiquement parlant.

C’est ainsi que le gaz naturel est présenté comme une solution climatique par certaines entreprises dans leurs messages. Or, si le gaz naturel génère généralement moins de dioxyde carbone que le charbon, il reste un combustible fossile et est principalement composé de méthane qui fait partie des principaux gaz à effet de serre.

Shell était l’entreprise pétrolière affichant le plus grand décalage entre les messages pro-climat et les investissements dans des activités « à faible émission de carbone », selon le rapport d’InfluenceMap. L’entreprise a en effet utilisé des allégations « vertes » dans 70% de ses messages en 2021, alors qu’elle ne prévoyait que 10% de ses dépenses à des activités à faible émission de carbone. La proportion passe à 65% et 8% pour ExxonMobil.

Cette dernière s’est défendue auprès de CNN en indiquant qu’elle prévoyait d’investir « plus de 15 milliards de dollars d’ici 2027 dans des initiatives à faibles émissions » et que ses investissements verts tripleraient d’ici 2025.

La communication d’un côté, le lobbying de l’autre

Dans son rapport, le groupe de réflexion note également que les 5 entreprises font pression sur les décideurs politiques pour maintenir les combustibles fossiles dans la politique climatique.

« Ce que nous voyons de ces entreprises est – en particulier aux États-Unis et des associations industrielles – une véritable poussée pour que le gaz fossile soit inclus et considéré comme une solution » verte « ou à faible émission de carbone », a déclaré Holder à CNN.

Par ailleurs, InfluenceMap « a trouvé des preuves que chaque entreprise, à l’exception de TotalEnergies, engageait directement les décideurs à plaider en faveur de politiques encourageant le développement pétrolier et gazier en 2021-22 ».

Les entreprises se sont défendues de différentes manières, assurant que leurs engagements dans la transition écologique étaient profonds, que la communication « verte » était nécessaire pour informer leurs clients et que leurs investissements augmenteraient dans les années à venir, mais que cela ne pouvait se faire en un claquement de doigts. « Le monde aura encore besoin de pétrole et de gaz pendant de nombreuses années », a indiqué le porte-parole de Shell. « L’investissement dans ceux-ci garantira que nous pouvons fournir l’énergie sur laquelle les gens devront encore compter, tandis que les alternatives à faible émission de carbone seront mises à l’échelle. »

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