100 000 tonnes de diplomatie américaine en Méditerranée avant la reprise des négociations avec Moscou

Les fêtes de fin d’années ont quelque peu calmé la fièvre entre Russie et Ukraine, alors que des négociations sont attendues pour le mois prochain. Mais les deux camps en profitent pour mieux placer leurs pions. Toute la puissance d’un porte-avions de l’Oncle Sam prêt à intervenir en Méditerranée d’un côté. Et les tout nouveaux missiles Zircon de l’autre, présentés comme la Némésis parfaite du premier.

On assiste visiblement à une sorte de trêve de Noël dans le bras-de-fer qui oppose l’OTAN et le Kremlin au dessus de l’Ukraine. Après l’expression par la diplomatie russe des conditions qui doivent garantir la sécurité du pays, et que l’Ouest trouve globalement inacceptables, les deux camps se sont mis d’accord sur la tenue de discussions officielles dans le courant du mois de janvier.

Pour rappel, le président russe Vladimir Poutine réclame la cessation de toute négociation sur une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, qui placerait de facto les troupes de l’Alliance atlantique sur ses frontières. Mais c’est là une ingérence inacceptable pour les Occidentaux, pour qui la question ne concerne pas des acteurs extérieurs comme la Russie. Moscou exige aussi une limitation des activités militaires dans les pays ayant rejoint l’Alliance atlantique après 1997.

La thalassocratie américaine en action

Aussi peu réalistes qu’elles soient, l’expression de ces conditions a au moins permis aux acteurs de cette crise de se parler à nouveau. Mais ce n’est pas pour autant que l’escalade militaire se retrouve comme par magie mise à l’arrêt. Ainsi, le porte-avions américain USS Harry S. Truman devait prochainement franchir le Canal de Suez pour ensuite se rendre dans la région du golfe Persique avec son groupe d’escorte, composé du croiseur USS San Jacinto, de quatre destroyers, et de la frégate norvégienne HNoMS Fridtjof Nansen. Sauf que cette flotte a changé de cap ce 28 décembre : le chef du Pentagone, Lloyd Austin, a décidé que ce groupe aéronaval resterait en Méditerranée, où il est arrivé le 1er décembre dernier, estimant qu’une telle mesure est « nécessaire pour réaffirmer l’engagement des États-Unis » envers la « défense collective » de l’OTAN, sans toutefois faire explicitement le lien avec les tensions actuelles entre Moscou et Kiev, rapporte le site spécialisé Opex360.

Une redéploiement au poids militaire considérable, et surtout à même de peser sur la table des négociations : un porte-avions, la pièce maitresse d’une flotte moderne depuis la Seconde Guerre Mondiale, c’est aussi « 100 000 tonnes de diplomatie » comme on aime le rappeler dans les cénacles américains. De quoi les faire sentir à Moscou tout en rassurant l’Europe du sud-est : l’oncle Sam reste dans le coin, et il a des arguments de poids.

« Coïncidence » peu crédible : de l’autre côté, le Kremlin vante ses tout nouveaux missiles hypersoniques de classe Zircon, des engins qui mettent en œuvre une technologie pour laquelle les Russes – et les Chinois – semblent bien avoir pris de l’avance.

Un missile rapide et mortel

Le général Kartapolov, ex-vice ministre russe de la Défense qui préside désormais le comité de la Défense de la Douma, a ainsi présenté aux médias russes le Zircon comme un « tueur de porte-avions » car on ne peut lui « opposer aucune défense », surtout quand plusieurs sont tirés à quelques secondes d’intervalle, comme lors du dernier essai d’État réalisé le 24 décembre, selon le Kremlin. « Un ou deux missiles, et un porte-avions est coulé ou définitivement hors de combat. Or, le porte-avions est la base sur laquelle la stratégie militaire américaine a été bâtie au cours des dernières décennies. »

Sur ce point le général a raison : pour intervenir partout dans le monde, les États-Unis comptent sur leurs flottes océaniques, qui gravitent toutes autour de la force de frappe à longue distance que représentent les porte-avions. Mais ces titanesques navires forment donc des cibles de choix pour qui voudrait défendre ses côtes face à une intervention américaine ; des pays comme l’Iran ou la Russie l’ont bien compris et parient sur les missiles antinavires, tirés par surprise et en grand nombre, si possible là où l’ennemi ne peut pas aisément manœuvrer.

La maitrise de mers et des détroits

Le Zircon russe, capable de voler à Mach 9 et parcourir plus de 1000 km, est une arme idéale qui peut être mise en œuvre depuis une batterie côtière, un navire de surface ou bien encore un sous-marin nucléaire d’attaque. De quoi offrir plusieurs options au Kremlin dans ce « Grand Jeu » pour les mers chaudes : renforcer les capacités d’interdiction et de déni d’accès en Méditerranée orientale, depuis les emprises militaires que la Russie possède en Syrie, par exemple. Ou empêcher les navires de l’OTAN de se rendre en mer Noire en les dissuadant d’emprunter le détroit du Bosphore, voire en bloquant ce dernier.

Ainsi le missile Zircon et son développement très médiatique constituent la réponse russe aux manœuvres navales de l’OTAN menée l’été dernier avec la coopération des Géorgiens et des Ukrainiens. Mais aussi au projet turc de construire un canal parallèle au Bosphore, qui offrirait une alternative de passage en mer Noire non couverte par les traités des détroits, qui régulent la circulation des navires de guerre entre le Bosphore et les Dardanelles. Un dangereux cheval de Troie vers les pots russes de mer Noire, en somme, que Poutine semble bien prêt à surveiller en y braquant ses missiles.

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