Pourquoi la Pologne et Israël s’enfoncent dans une nouvelle crise diplomatique

Après des lois médiatiques controversées, le gouvernement polonais s’attaque aux questions mémorielles et aux restitutions de biens volés par les nazis, puis par l’État communiste. En Israël, on prend cela comme une attaque personnelle. Les liens diplomatiques ne tiennent plus qu’à un fil.

Les relations diplomatiques de la Pologne ne sont guère au beau fixe : l’image du pays a été fort écornée par une loi sur l’audiovisuel considérée comme une menace pour la liberté et la diversité des médias, ce qui a attiré les foudres de la communauté européenne et des États-Unis. Et c’est maintenant avec Israël que les relations s’enveniment, encore une fois à cause d’une loi. Le parlement polonais a amendé mercredi passé sa loi encadrant les restitutions de biens ou de propriétés aux victimes de l’Holocauste, les rendant de facto quasiment impossibles.

Le nouveau cadre légal fixe une limite de 30 ans pour lancer une procédure légale de récupération d’un bien accaparé par un régime totalitaire, et met fin aux demandes de restitution de biens saisis qui n’ont pas fait l’objet d’une décision finale au cours des 30 dernières années – ce qui a pour effet de mettre fin à de nombreux cas datant de la période communiste, et à la totalité des affaires en cours concernant l’occupation nazie.

Une « mafia des reprivatisations »

Le président polonais Andrej Duda a salué un texte qui mettra fin, selon lui, à une situation qui priverait régulièrement d’innocents Polonais de leurs biens suite à de fausses accusations: « Des groupes criminels s’enrichissent au prix de dizaines de milliers de personnes jetées à la rue. Je suis convaincu qu’avec ma signature, cette ère de chaos légal va prendre fin, ainsi que cette ère de mafia des reprivatisations, l’incertitude de millions de Polonais, et, finalement, le manque de respect pour leurs droits élémentaires de citoyens polonais. Je crois en un État qui protège les citoyens contre l’injustice. »

Le passé de la Pologne explique cette douloureuse question de la propriété des biens, en particulier dans l’immobilier. Avant la Seconde Guerre Mondiale, la Pologne comptait la plus grande population juive d’Europe, environ 3 millions de personnes, soit 10% de la population. Ceux-ci ont été pour la plupart assassinés durant l’occupation nazie, et les survivants ont fui après la guerre, parfois chassés pour avoir tenté de récupérer ce qui leur revenait. Le régime communiste a ensuite mené une politique de collectivisation qui a encore privé de nombreuses personnes de leurs biens.

Le seul pays sans législation

Mais une fois le bloc soviétique tombé, la Pologne a été le seul pays ex-soviétique à ne pas avoir adopté de loi générale à ce sujet. Au lieu de cela, les demandeurs individuels doivent se battre devant les tribunaux, souvent pendant des décennies de procédure. Une situation que dénonçaient régulièrement Israël et les États-Unis, où se sont réfugiés de nombreux juifs polonais, et dont les familles réclament parfois justice depuis la chute du communisme. Or, il est parfois très difficile de départager qui, entre les anciens propriétaires spoliés ou les propriétaires actuels, est dans son droit.

Affront mémoriel

Pour Yair Lapid, le ministre des Affaires étrangères de l’État hébreux, c’est un véritable affront mémoriel que commet ce pays : « Aujourd’hui, la Pologne a approuvé – et ce n’est pas la première fois – une loi antisémite et contraire à l’éthique. Ce soir, la Pologne est devenue un pays antidémocratique et illibéral qui n’honore pas la plus grande tragédie de l’histoire humaine. Nous ne devons jamais rester silencieux. Israël et le peuple juif ne resteront certainement pas silencieux. » Le ministre a annoncé que le nouvel ambassadeur israélien qui devait prendre ses fonctions en Pologne ne fera finalement pas le trajet. Il a aussi suggéré que son homologue polonais à Tel Aviv, Marek Magierowski, ne revienne pas au travail après ses vacances.

Si le président polonais espère ainsi flatter une partie de son électorat, très patriotique et très rétif à toute mise en cause de l’État sur des questions mémorielles, cette crise diplomatique supplémentaire n’est pas forcément de bon augure pour le pays. Car en Pologne, comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le tourisme mémoriel, venu majoritairement d’Israël et des États-Unis, sur les lieux de vie des anciennes communautés juives, est un apport non-négligeable à l’économie locale.

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