Pourquoi est-il urgent d’interdire dès à présent les armes spatiales

Un groupe international d’anciens astronautes, d’agences spatiales, de lauréats du prix Nobel et de responsables gouvernementaux ont signé une lettre ouverte, publiée par Outer Space Institute, demandant aux Nations unies d’interdire les tests de missiles cinétiques antisatellites (ASAT), en raison des dommages occasionnés sur les satellites non-visés. Une demande aux répercussions techno-juridiques, politiques, et depuis peu, économiques.

Pourquoi est-ce important ?

Les débris spatiaux que causent les tests d'armes spatiales constituent une menace constante pour les satellites. Le nombre de satellites actifs et hors d'usage autour de la Terre est passé de 3 300 à plus de 7 600 au cours de la dernière décennie. Et avec les dizaines de milliers de satellites attendus de Starlink (SpaceX), de Kupier (Amazon), de OneWeb et du groupe chinois Guo Wang, ce nombre pourrait atteindre 100 000 avant 2030.

Les missiles cinétiques antisatellites (ASAT), développés dans les années 50 par les États-Unis et les Russes, »utilisent des frappes physiques à très grande vitesse par le biais d’un « véhicule tueur » ou d’éclats d’obus pour détruire ou mettre hors service des objets en orbite » explique l’Outer Space Institute, le réseau d’experts de l’espace à l’origine de la lettre ouverte.

La conquête de l’espace, un intérêt patriotique

Trois acteurs principaux sont à l’origine des inquiétudes du groupe d’expert. Premièrement, la Russie, qui a en 2020 effectué un test non destructif d’une arme antisatellite basée dans l’espace, selon le Commandement spatial des États-Unis. La Chine, elle, progresse également dans le développement de missiles et d’armes électroniques qui arrivent à cibler des satellites en orbite haute et basse, selon un rapport du Pentagone. Et dernièrement, les États-Unis, quant à eux, avaient prévu de dévoiler en 2020 leur propre arme spatiale capable de dégrader, voire détruire, un satellite ou un engin spatial cible. Le projet, lancé sous l’administration Trump, a pris du retard à cause de la pandémie de COVID-19.

Un risque technique

Beaucoup de pays, tels que l’Australie, l’Union européenne et le Japon, ont déjà soutenu l’interdiction de tests d’armes antisatellites. En cause, le syndrome de Kessler, une étude sortie en 1978 du scientifique homonyme, qui prédit que tout impact entre deux objets crée une fragmentation à trajectoires aléatoires, créant ainsi une réaction en chaîne de collision exponentielle. Au-delà d’un certain seul de fragmentions et de débris, un tel scénario rendrait quasi impossible l’exploration spatiale, voire même l’utilisation de satellites, pendant plusieurs générations. Un risque que de nombreux pays ne veulent – à juste titre – pas encourir.

Qui bono?

Avec l’augmentation des programmes spatiaux gouvernementaux et privés, les gouvernements ont peu d’intérêt à promulguer une réglementation qui pourrait ralentir leurs avancées technologiques – en dépits de son potentiel pour rendre ces développements plus sûrs. La Russie a appelé à « une interdiction complète et globale […] de tout système terrestre, aérien ou maritime conçu pour détruire des objets dans l’espace », et la Chine a exprimé un point de vue similaire. Notons toutefois que ces déclarations vont à l’encontre des tests effectués, rappelant la dure hypocrisie des nations dans la conquête de l’espace.

Un vide juridique

La législation actuelle relative à l’exploration spatiale mondiale, le Outer Space Treaty, date de 1967, bien avant le premier alunissage humain. Inutile de préciser que ce traité est largement dépassé par les avancées technologiques et criblé de vides juridiques. En revanche, il statue bien sur la responsabilité des nations pour les dommages causés par leurs objets spatiaux. A l’époque de sa ratification, en pleine guerre froide, le traité visait davantage à mettre fin à un conflit sur Terre qu’à nous protéger contre les conséquences d’un conflit dans l’espace.

Le général américain John Hyten, vice-président des chefs d’état-major interarmées et promoteur de cette arme encore inédite, s’est déjà prononcé contre le risque de débris spatiaux. « Les armes antisatellites cinétiques sont horribles pour le monde ». Il ajoute toutefois que si la guerre devait « s’étendre à l’espace », le seul facteur limitant les capacités offensives et défensives des États-Unis serait « l’absence de débris. Quoi que vous fassiez, ne créez pas de débris ».

Il est impératif que les acteurs spatiaux prennent des mesures pour légiférer, voire arrêter, l’accumulation de débris, ce à quoi le Outer Space Institute tente actuellement de répondre avec leur lettre ouverte. Cela résoudrait ce problème aux implications aussi bien techno-juridiques, que politiques. Et maintenant, avec l’augmentation des programmes spatiaux privés, également économiques.

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