Le PDG – d’origine russe – derrière l’avion hypersonique Destinus appelle à la fuite des cerveaux russes

Alors que les grands industriels russes et autres oligarques osent de plus en plus remettre en question les décisions du Kremlin, les industriels expatriés, eux, ont choisi leur camp depuis longtemps. C’est le cas par exemple de Mikhail Kokorich, physicien, entrepreneur et PDG de Destinus, une entreprise qui planche sur le développement d’un appareil volant hypersonique, mi-avion mi-fusée et présenté comme « zéro carbone. » L’homme d’affaires vient de publier dans Politico une lettre ouverte dans laquelle il appelle à instrumentaliser une véritable fuite des cerveaux, afin de paralyser le secteur russe de la recherche et du développement.

« Il serait possible de saigner l’avenir technologique de la Russie en invitant les jeunes ingénieurs et scientifiques titulaires d’une licence ou d’une maîtrise à poursuivre leur formation à l’Ouest », argumente le physicien exilé en Suisse. « La grande majorité des jeunes Russes qui partent étudier à l’Ouest ne reviennent jamais en Russie. Cela est vrai depuis le XVIe siècle, lorsque le tsar Boris Godounov a envoyé 18 enfants de la noblesse russe en Europe pour y étudier, pour finalement les voir décider de rester. »

Priver le régime de la jeunesse instruite du pays, qui d’ailleurs est généralement mieux informée sur le conflit en Ukraine et bien plus critique à l’égard du régime que ses ainés, constituerait selon M. Kokorich une bonne manière de mettre la pression – pacifiquement- sur ses capacités technologiques et militaires.

Pénurie de jeunes ingénieurs

« La Russie connaît actuellement la pire crise démographique de son histoire », rappelle-t-il. « La pénurie de jeunes ingénieurs est le principal obstacle au développement technologique de la Russie, un problème particulièrement aigu dans le complexe militaro-industriel du pays. »

« Si le pays devait être privé de 10 à 20 % de ses jeunes ingénieurs les plus talentueux, les conséquences au cours des dix prochaines années et plus seraient catastrophiques pour le secteur technologique russe. Lorsque j’ai créé ma première entreprise spatiale, Dauria Aerospace, il y a 11 ans à Moscou, mon plus grand défi était le recrutement. Il était difficile de trouver de jeunes ingénieurs formés et talentueux, et je ne pense pas que la situation se soit améliorée au cours des huit années qui ont suivi mon départ de Russie. »

L’entrepreneur, reprenant les chiffres du ministère de l’Éducation de son pays d’origine, estime que la Russie compte actuellement environ 4 millions d’étudiants (sur une population totale de 146 millions), dont peut-être 800.000 dans l’ingénierie et les sciences. Mais il estime que 100 à 150.000 d’entre eux seulement ont accès à des études véritablement de pointe.

Une élite intellectuelle privée de passeport

« Au cours des dernières décennies, un nombre considérable d’ingénieurs russes sont partis à l’Ouest, où ils ont contribué à des percées scientifiques, remporté des prix Nobel et fondé des entreprises qui valent des milliards de dollars », martèle M. Kokorich.

« Toutes les tentatives du gouvernement russe pour attirer les scientifiques au pays, notamment par le biais de subventions importantes, ont été vaines. En ce sens, la migration russe est très différente de la migration chinoise, qui est souvent circulaire. Il sera toutefois important de les attirer à l’étranger lorsqu’ils sont jeunes : visez les étudiants de licence, les diplômés de programmes de master, les doctorants. Dès qu’un jeune ingénieur commence à travailler dans l’industrie militaire russe, son passeport lui est retiré et il ne peut aller nulle part. »

« En d’autres termes, environ 20.000 à 30.000 étudiants compétents sont diplômés chaque année de ces universités dans les spécialités qui contribuent au secteur technologique russe. Parmi eux, 10 à 20 % (moins de 5.000) sont des étudiants vraiment excellents qui pourraient devenir de futures sommités. Pour affaiblir de manière catastrophique l’avenir du régime de Poutine, il suffit donc d’ouvrir la possibilité à quelques milliers de jeunes de quitter la Russie et d’étudier à l’Ouest. »

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