La Vivaldi à Oman : quand Van der Straeten prêche la révolution de « l’or vert », Wilmès met discrètement l’accent sur le maintien des centrales nucléaires

Le gouvernement fédéral se rend au Moyen-Orient, avec le roi et la reine pour lui dérouler le tapis rouge. La ministre de l’Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen), présente Oman comme « le paradis de l’hydrogène vert ». Cet hydrogène, produit par l’énergie solaire et éolienne dans l’État du Golfe, peut être transporté par méthanier vers l’Europe, où la Belgique veut devenir la plaque tournante du transport. « Le seul moyen de rendre l’industrie lourde et les transports complètement neutres en termes de CO2. » Mais si Van der Straeten veut en faire un voyage « vert », elle a dans son sillage Sophie Wilmès, la vice-première ministre MR. Cette dernière a une nouvelle fois rappelé pourquoi la MR s’en tient à l’énergie nucléaire comme option dans son propre pays, notamment pour des « raisons géostratégiques ».

Dans l’actualité : Une visite royale à Oman et aux Émirats arabes unis.

Le détail : La reine a même amené son coiffeur personnel pour ce voyage. Mais ce n’est pas vraiment le détail dont nous allons parler ici.

  • « Plutôt un architecte qu’un plombier. Seulement, le contexte belge vous oblige si souvent à ne faire que ce job de plomberie », soupire la ministre de l’Énergie Tinne Van der Straeten. Mais ce voyage à Oman, au cours duquel elle visitera des installations industrielles et mettra en lumière des projets innovants est un véritable régal pour ses yeux : la transition énergétique au sens propre. Cela correspond parfaitement à son entourage, qui aime présenter la ministre comme une technicienne et une spécialiste, plutôt que comme une dogmatique.
  • Et plusieurs sources du parti l’ont déjà souligné : toute la saga autour des centrales nucléaires est extrêmement pénible pour la ministre de l’Énergie. « On y prête tellement attention, mais il s’agit en fait d’un combat d’arrière-garde en Belgique. La révolution énergétique qui se déroule autour de l’hydrogène vert est tellement plus intéressante. »
  • Oman doit donc devenir un peu « son » voyage : elle était déjà dans cet État du Golfe en septembre de l’année dernière, pour signer un premier accord avec l’industrie de l’hydrogène vert, et pour préparer une visite plus importante. Voilà qu’ils arrivent : le roi et la reine de Belgique sont clairement impressionnés par le sultanat.
  • Le tapis rouge est déroulé, l’autoroute entre l’aéroport et la capitale Mascate est entièrement fermée et ornée du drapeau tricolore belge tout au long du parcours, le faste est énorme au palais, où les coups de canon couvrent la Brabançonne tandis que les soldats défilent, lorsque le roi et la reine sont reçus par le sultan Haitham bin Tariq.
  • Mais Van der Straeten se concentre sur son propre projet. L’hydrogène vert, dont on pense qu’il pourra remplacer complètement le pétrole et le gaz d’ici quelques décennies, est appelé « or vert ». Les ports belges et DEME, la grande entreprise belge de dragage, sont prêts à sauter dans ce train.
  • Car c’est frappant : la ministre verte s’acoquine les capitaines d’industrie. Pour l’occasion, les PDG Luc Bertrand (Ackermans & van Haaren) Jacques Vandermeiren (Port d’Anvers-Bruges) et Luc Vandenbulcke (DEME) se sont rendus à Oman, tout comme l’échevin et président du port d’Anvers (et unifié) Annick De Ridder (N-VA) et Dirk De Fauw (CD&V), bourgmestre et président du port de Bruges. Les ports d’Anvers et de Bruges fusionnent cette année pour former le Port d’Anvers-Bruges.
  • L’incontournable Philip Heylen (CD&V), ancien échevin d’Anvers, s’est également rendu au palais d’Oman, pour une session royale sur l’énergie verte entre les ministres de Belgique et d’Oman, et le roi Philippe était l’invité d’honneur dans la salle.
  • « Félicitations, je voudrais juste souligner à quel point nous sommes enthousiastes en Belgique à propos de ce projet », déclare le roi, après une présentation sur l’or vert, à la suite de laquelle Van der Straeten peut faire son discours : « Nous sommes confrontés à une énorme transition des combustibles fossiles vers les énergies propres. La prochaine décennie sera déterminante à cet égard. (…) Nous allons importer votre soleil et votre vent, via l’hydrogène, en Belgique et dans le reste de l’Europe », a-t-elle déclaré aux autorités omanaises dans le palais de Mascate.

De quoi s’agit-il ? L’hydrogène produit sans émettre de CO2 est la clé pour les transports et l’industrie lourde.

  • L’Europe doit passer par une énorme révolution énergétique : d’ici 2050, le vieux continent veut être neutre en CO2. Cet objectif peut être atteint en augmentant radicalement la production d’énergie verte domestique, grâce au soleil et au vent, et en connectant encore davantage l’Europe en un seul réseau électrique.
  • Mais ce n’est pas la fin de la bataille. Car la Belgique dépend aujourd’hui du gaz, du pétrole et de l’uranium pour 90% de sa production d’électricité. Tout cela ne peut pas être remplacé par notre propre énergie renouvelable. Afin de fournir l’énergie nécessaire à ces importations, Van der Straeten se concentre entièrement sur l’hydrogène dit « vert ». Il s’agit d’une solution qui s’éloigne des combustibles fossiles, pour l’industrie lourde (le pôle chimique, mais aussi la sidérurgie) et pour le transport routier de marchandises, mais aussi pour le transport maritime et même aérien.
  • En substance, cet hydrogène vert est un moyen (plutôt coûteux) de convertir et de transporter l’électricité verte. À Oman, l’énergie solaire est abondante le jour et le vent est toujours très fort la nuit : l’électricité verte ainsi produite est convertie en hydrogène vert par le processus d’électrolyse. Aujourd’hui, la plupart de l’hydrogène est produit en transformant le méthane, le gaz naturel, ce qui dégage beaucoup de CO2.
  • L’ambition d’Oman est de devenir un énorme producteur de cet hydrogène vert. « Ils disposent ici d’une source quasi inépuisable de production d’électricité verte. C’est l’or vert, et Oman est le Valhalla dans cette course mondiale », s’enorgueillit le cabinet Van der Straeten.
  • Elle souhaite que la Belgique participe pleinement à ce développement. Pour le gaz naturel, qui provient principalement du Qatar, il existe un énorme terminal à Zeebruges, et grâce à plus de 4.000 kilomètres de gazoducs, la Belgique a acquis une position de plaque tournante pour l’Europe. Van der Straeten souhaite convertir ce site en un centre de production d’hydrogène et en faire à nouveau la plaque tournante européenne, mais pour cet « or vert ».
  • À Duqm, une ville endormie au bord de la mer d’Oman, à six cents kilomètres de la capitale Muscat, DEME construit un tout nouveau port Hyport pour faire le plein d’hydrogène et le transporter vers l’Europe. Ce port sera inauguré aujourd’hui par le roi Philippe, en compagnie des Omanais.

Le contexte politique : Van der Straeten doit couvrir un flanc important pour les Verts.

  • L' »or vert » est exactement l’histoire que Van der Straeten veut raconter : un récit optimiste sur l’énergie verte, dans lequel elle n’hésite pas à engager fermement les industriels (belges).
  • « Diriger est le plus rentable », tel est le mantra de Mme Van der Straeten lorsqu’il s’agit de sa politique énergétique. Parce que, tout comme la Belgique a été un pionnier de l’énergie éolienne offshore, elle veut maintenant ouvrir la voie à cet hydrogène vert.
  • Soit dit en passant, ce sont les mêmes entreprises, telles que DEME, qui ont investi massivement dans la mer du Nord à l’époque et qui construisent actuellement l' »Hyport » à Duqm.
  • Lorsqu’elle fait son retour en politique en 2019, et est élue sur une liste Groen à Bruxelles, elle ne rêve plus de faire du sur-place dans l’opposition, mais d’avoir un impact sur « son » secteur : l’énergie. Avocate en droit de l’énergie, elle s’était complètement immergée dans le dossier, après un passage comme députée Groen entre 2007 et 2010, à l’issue duquel elle a quitté la politique un peu déçue. En 2020, au sein des Verts, elle était l’un des grands défenseurs de la participation au gouvernement, avec son copain politique Kristof Calvo, contre une présidente plus réticente, Meyrem Almaci.
  • Au cours des négociations de la Vivaldi, elle a démontré sa connaissance du dossier et a apporté des solutions « positives » sur la table : une histoire que le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld), entre autres, a fermement adoptée. Une transition énergétique verte avec une touche d’optimisme et des projets rentables pour le secteur privé : voilà de quoi nourrir la bouche de la Vivaldi. Van der Straeten a obtenu son « portefeuille de rêve » et De Croo l’a considérée comme faisant partie de sa dream team.
  • La seule chose, c’est que ce n’est pas du tout une réussite jusqu’à présent. Plusieurs facteurs entrent en jeu ici.
    • Les tensions géopolitiques, auxquelles s’ajoute une énorme relance économique après la pandémie, font monter en flèche les prix de l’énergie. Van der Straeten n’a aucun contrôle direct sur ce phénomène, mais il l’affecte inévitablement. L’accord en demi-teinte sur le chèque énergie et la TVA, dans lequel ses projets de réformes structurelles étaient prêts mais ont été reportés à plus tard, est révélateur : les rivalités au sein de la Vivaldi lui jouent des tours.
    • Plus grave encore, le dossier de la sortie du nucléaire traîne en longueur, les libéraux francophones insistant systématiquement pour maintenir ouverts les derniers réacteurs. La question n’a jamais été correctement clarifiée pendant les dix jours que la Vivaldi a passés à rédiger un accord de coalition, et maintenant le dossier n’est devenu rien de moins qu’une croix pour Van der Straeten, non sans une certaine malice de la part des partenaires de la coalition, qui observent le conflit entre les écolos et le MR. Du côté de l’opposition, la N-VA remue également ciel et terre pour lier les prix élevés de l’énergie à la sortie du nucléaire : une menace politique pour les Verts.
    • Le fait que la vice-première ministre des Verts, Petra De Sutter, soit également très orientée vers le consensus ne facilite pas la tâche de la ministre spécialisée dans l’énergie : à plusieurs reprises, elle a vu ses dossiers s’évaporer ou être édulcorés.
    • Le fait que Mme Van der Straeten ait du mal à communiquer est également gênant : hors caméra, elle s’exprime très bien, mais dès que la bande tourne, elle a du mal à s’exprimer de manière cohérente. À plus d’une reprise, elle s’est complètement égarée lors d’émissions à la VRT, avec une attitude beaucoup trop rigide et des réponses confuses.
  • Point clé : Van der Straeten pourrait vraiment utiliser l’ambiance positive et l’enthousiasme palpable du monde des affaires belge et du port d’Anvers-Bruges pour l’hydrogène vert. « Nous sommes ici à Oman pour donner au projet l’impulsion dont il a besoin. Et le Roi peut être d’une grande aide ici aussi, cela ouvre des portes », argumente Van der Straeten. Juste pour qu’on n’ait pas à parler de la sortie du nucléaire.

À noter également : En marge de la visite, la vice-première ministre MR a néanmoins mis les points sur les i en matière d’énergie nucléaire.

  • La Vivaldi ne serait pas la Vivaldi si les dossiers délicats ne revenaient pas toujours à la surface. Car dans le sillage du roi, la ministre des Affaires étrangères Sophie Wilmès (MR) s’est également rendue à Oman. Parce que c’est une visite royale, elle a moins un agenda personnel. Mais lors d’un point de presse préalable, elle a expliqué que son cheval de bataille, les droits des femmes, sera inévitablement sur la table des négociations dans l’État du Golfe.
  • Et Wilmès, bien sûr, est également vice-première ministre du MR. Il n’a pas fallu longtemps pour que la question du nucléaire soit sur la table. Il est clair depuis un certain temps déjà que les libéraux francophones ne se contenteront pas d’accepter la fermeture de Doel 4 et de Tihange 3. Wilmès ne recule pas d’un millimètre.
  • Au contraire, en tant que ministre des Affaires étrangères, elle rappelle que la dépendance géostratégique de l’énergie, pour la Belgique et l’UE dans son ensemble, est un élément important du dossier de l’énergie nucléaire. « Regardez ce qui se passe en Ukraine : la Belgique prend quelque 6 à 7% de gaz à la Russie, mais pour l’Europe, cela représente 40% de la demande totale. Bien entendu, ces dossiers sont liés au moment où nous réduisons notre capacité nucléaire », nous dit-on.
  • En outre, les gens restent extrêmement préoccupés par la sécurité de l’approvisionnement, une préoccupation que le MR partage avec le CD&V et l’Open Vld au sein du Kern. « Il n’y a aucune certitude à ce sujet aujourd’hui, avec sept centrales nucléaires qui vont fermer. Donc, en même temps, nous devons continuer à préparer une alternative, l’extension des centrales nucléaires. Et nous avons conclu un accord à ce sujet au sein du Kern du 23 décembre », explique-t-on dans les couloirs.
  • Un élément supplémentaire dans la discussion : la loi sur la sortie du nucléaire. Elle ne permet pas le développement de l’énergie nucléaire en Belgique après 2025. Mais le MR veut absolument s’en débarrasser. Et plus récemment, l’Open Vld et le CD&V ont également adopté cette position, au grand dam des Verts, qui ne veulent pas entendre parler de l’inversion de « leur » loi.
  • Les libéraux francophones ne semblent pas vouloir pousser cette discussion à l’extrême : pour eux, honorer ce qui a été décidé le 23 décembre, pour donner une nouvelle chance sérieuse aux centrales nucléaires actuelles, est plus important que de revenir sur la loi. À l’époque, le MR faisait cavalier seul pour cela, aujourd’hui ils sont « un peu surpris » de constater qu’il y a soudainement un soutien du côté flamand.
  • Les Verts, au sein du gouvernement, ont déclaré qu’ils ne reviendraient pas sur ce point, sur cette loi. « Il n’est pas non plus nécessaire de pousser pour ces centrales SMR, ces petits réacteurs modulaires », ont-ils déclaré. L’agacement suscité par l’ensemble du dossier reste élevé : « Tout le monde semble toujours l’oublier, mais cinq des sept réacteurs nucléaires vont de toute façon fermer. Ces centrales à gaz sont donc nécessaires de toute façon. »
  • Ou pour le dire autrement : la croisade de Van der Straeten sur la sortie du nucléaire se poursuit, également à des milliers de kilomètres de la rue de la Loi, à la recherche d’une histoire verte positive. D’autant plus que l’exercice consistant à transformer la réduction de la TVA sur la facture d’énergie en une réduction « intelligente » n’a pas été mené à bien : cela aussi pourrait bien devenir du passé dans tout ça, en mars prochain.
  • En Belgique, une nouvelle étude de chercheurs de l’UAntwerpen alimente à nouveau le moulin des pro-nucléaires: risques de blackouts, augmentation des prix… une étude à charge.

Toujours à l’ordre du jour : Après Oman, ce sont les Émirats arabes unis qui attendent le couple royal.

  • Vendredi, le roi rendra visite au cheik Mohammed Ben Zayed, le dirigeant des Émirats arabes unis (EAU), qui réside à Abu Dhabi. Mais le point central de la visite est l’exposition universelle de Dubaï, à une heure de route.
  • La Belgique y dispose d’un pavillon, qui recevra évidemment toute l’attention nécessaire de la part du Roi et de la Reine. Cependant, le pavillon a déjà fait l’objet de vives critiques : il se concentre entièrement sur des choses comme les bandes dessinées, la bière et le chocolat, et ignore complètement la force industrielle ou l’innovation en Belgique.
  • Cela ressemble à une grande réunion du gouvernement, car outre Wilmès et Van der Straeten, Pierre-Yves Dermagne (PS), le vice-premier ministre et ministre de l’Emploi, et Annelies Verlinden (CD&V), la ministre de l’Intérieur, seront également à Dubaï. Ils ont signé des accords de coopération avec les Émiratis, et visiteront bien sûr l’exposition universelle. Même le ministre bruxellois Pascal Smet (Vooruit) est en visite à Dubaï.
  • Également à l’ordre du jour : l’extradition de criminels vers la Belgique. Après tout, Dubaï est devenu un lieu de passage pour les narcos des Pays-Bas. La Belgique a récemment signé un traité d’extradition à cette fin avec les EAU, et le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open Vld) y a apposé sa signature. Mais les choses se sont immédiatement gâtées : l’extradition d’un gangster recherché, Nordin el Hajjioui, connu sous le nom de « Fat Nordin van den Dam », est au point mort après trois demandes d’extradition. « Nous allons demander une explication à ce sujet », entend-on dans les milieux gouvernementaux belges.
  • En quelques décennies, les Émirats sont devenus un acteur régional sérieux, étant le premier pays arabe à avoir des vols commerciaux vers Israël et à établir des relations diplomatiques avec ce pays. En tout cas, ce sera un sujet de discussion pour le ministre des Affaires étrangères Wilmès.
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