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« La résistance de l’économie russe touche à sa fin »

« La résistance de l’économie russe touche à sa fin »
Getty Images

Le think tank Bruegel publie un tout nouveau rapport sur l’effet des sanctions occidentales contre l’économie russe. Si le rapport reconnait qu’elle a bien résisté, cet « endiguement touche à sa fin ».

Pourquoi est-ce important ?

Si la révolte ne vient pas de l'intérieur du pays, le meilleur moyen d'arrêter la guerre en Ukraine est de toucher aux finances de la Russie. Tel est le point de départ des multiples sanctions décidées par l'Union européenne, les États-Unis et leurs alliés. Mais cette tactique fonctionne-t-elle ?

L’économie russe a résisté

  • Les sanctions ont porté sur l’industrie financière de la Russie, sa banque centrale et les exportateurs de matières premières, telles que le charbon et le pétrole. Dans le même temps, les entreprises étrangères ont largement quitté la Russie.
  • Une série de rapports largement relayés sur notre site ont fait état d’une économie russe plus résiliente que prévu. Que ce soit en termes de croissance, d’activité industrielle, ou par le soutien efficace de sa banque centrale et la recherche de nouveaux débouchés.

Le nouveau rapport de Bruegel reconnait largement cet état de fait : « Grâce à la stratégie de la ‘forteresse Russie’ et à la réponse habile de la Banque de Russie, les sanctions du secteur financier n’ont pas réussi à créer une crise financière en Russie, ce qui explique la contraction économique plus faible que prévu. En outre, de nombreuses institutions russes ne sont pas encore pleinement sanctionnées et continuent de bénéficier d’un accès aux financements internationaux. »

Bruegel.

  1. La Russie bénéficie toujours d’un important excédent commercial
  • L’excédent pour la période janvier-septembre s’est établi à 198,4 milliards de dollars, soit environ 120 milliards de dollars de plus que pour la même période en 2021.
  • Deux évolutions principales expliquent ce résultat : les prix très élevés des principales exportations russes et la baisse des importations depuis le début de la guerre (ce dernier point n’est pas une bonne nouvelle).
  • La hausse des prix des matières premières (gaz, pétrole, charbon) a plus que compensé les réductions des volumes d’exportation.
  • Bruegel estime à 20 milliards de dollars la chute des importations en 2022 par rapport à 2021. La baisse aurait pu être encore plus importante sans la Chine, la Biélorussie et la Turquie, principalement.
  • Si les prix devaient se maintenir à des niveaux élevés, le rapport estime toutefois que la Russie aura une balance commerciale positive d’encore au moins 100 milliards de dollars en 2023. C’est beaucoup, mais moitié moindre qu’en 2022.
Bruegel

2. La réponse de la Banque de Russie a contribué à stabiliser le secteur financier

  • On s’attendait à ce que les sanctions prises à l’encontre du secteur financier russe aient un impact considérable, mais il semble qu’elles n’aient pas eu l’effet escompté.
  • Malgré les sanctions imposées à la plupart des institutions financières, notamment le gel des avoirs, la perte d’accès au dollar américain et à l’euro, et la déconnexion de l’infrastructure de paiement SWIFT, le système financier s’est stabilisé, principalement grâce à la gestion compétente de la Banque de Russie.
  • Près des deux tiers du système bancaire russe, en termes d’actifs, ont perdu l’accès aux systèmes financiers américain et/ou européen et, par conséquent, aux deux monnaies les plus importantes du monde.
  • Néanmoins, les conditions structurelles de liquidité sont plus ou moins revenues aux niveaux antérieurs aux sanctions, après une courte période de tension en mars 2022. Divers canaux continuent de permettre aux banques russes d’interagir avec le monde extérieur. Sans compter qu’il existe d’importantes exemptions aux sanctions du secteur financier, notamment pour les transactions liées à l’énergie (vouées à disparaitre avec les embargos européens).

Une question de temps

« Les données des deuxième et troisième trimestres montrent clairement que certains secteurs, notamment la production automobile et l’aviation, sont durement touchés. La capacité d’investissement de la Russie est fortement tributaire des chaînes de valeur mondiales. Les contrôles des exportations et l’auto-sanction des entreprises étrangères réduiront encore davantage le potentiel de croissance de la Russie, déjà maigre. »

Bruegel
  • Les recettes fiscales de la Russie commencent maintenant à en prendre un coup ; étant donné l’ampleur des sanctions, « l’économie en souffrira à moyen et long terme ». Le départ volontaire d’un grand nombre d’entreprises occidentales, le découplage énergétique de l’UE et l’incapacité de la Russie à trouver des solutions de remplacement équivalentes porteront « gravement atteinte » à l’économie russe.
  • L’augmentation de la fuite des cerveaux réduira également le capital humain du pays, en particulier au niveau des compétences élevées.
  1. Le solde de la Russie est sous pression
  • La combinaison d’une forte baisse des recettes pétrolières et gazières en monnaie locale et d’une hausse des dépenses a entraîné un déficit de la balance du gouvernement fédéral en juin, juillet et août 2022.
  • De janvier à mai, les recettes du budget fédéral ont été supérieures de près de 30 % à celles de la même période en 2021. Cela a plus que compensé l’augmentation des dépenses et a généré le plus grand excédent de janvier-mai jamais enregistré, à 1,6 trillion de roubles.
  • Cependant, le déficit de 1,45 trillion de roubles entre juin et août a effacé environ 90 % de l’excédent précédemment accumulé. Si la dynamique budgétaire actuelle persiste jusqu’à la fin de l’année 2022, la Russie connaîtra probablement un déficit budgétaire d’approximativement 2 % du PIB pour l’ensemble de l’année.

2. L’embargo sur le pétrole va seulement se faire ressentir

  • Les États-Unis, le Canada, l’Australie et le Royaume-Uni ont imposé un embargo immédiat sur le pétrole russe. Mais l’impact n’est pas vraiment significatif puisque cela représente entre 1 et 5% de la demande.
  • L’Union européenne est beaucoup plus décisive parce qu’on parle de 25% de la demande. Elle a décidé d’arrêter les importations maritimes de pétrole, mais seulement à la fin de l’année. Ce n’est qu’au début de l’année 2023 que plus de 90 % des exportations précédentes de pétrole russe vers l’UE seront interdites.
  • Entre-temps, les exportations russes vers l’UE ont légèrement diminué. Des pays comme l’Inde et la Chine ont largement contribué à compenser la perte sur les marchés européens. Toutefois, ces pays achètent actuellement le pétrole russe à un prix nettement inférieur aux prix mondiaux. Et à mesure que la demande européenne disparaît, les pays tiers auront plus de facilité à négocier des rabais.
  • La Russie exporte également du pétrole par oléoduc vers l’Europe et la Chine, et via des ports orientaux. Ces flux ne sont toujours pas soumis aux sanctions prévues.
  • En fait, la réelle efficacité de l’embargo sur le pétrole dépendra des ports occidentaux et de la réorientation du pétrole russe vers des pays hors UE. L’Union européenne avait proposé de porter les sanctions sur l’interdiction d’assurer les pétroliers russes (plus de 90 % des pétroliers du monde sont assurés par l’International Group of P&I Clubs, un groupe d’assureur). Mais cette décision aurait eu un trop grand impact sur le marché mondial du pétrole. Les États-Unis ont alors proposé au G7 de privilégier un plafond de prix, ce qui a été accepté.
  • Au final, l’UE a modifié ses sanctions pour donner la possibilité aux opérateurs de l’UE d’assurer les pétroliers transportant vers des pays tiers du pétrole russe négocié en dessous du plafond de prix convenu. Le pétrole russe pourra donc continuer à circuler, mais à des prix plus bas, en supprimant les bénéfices exceptionnels, mais en évitant les pires conséquences économiques mondiales.

3. La réduction des exportations du gaz russe est déjà effective et mettra longtemps à se réparer

  • Rappelons qu’il n’y a pas de sanctions sur le gaz russe. Mais la Russie a décidé, comme moyen de pression, de réduire ses exportations vers l’Europe, jusqu’à carrément couper Nord Stream 1. Les exportations de gaz russe vers l’UE et le Royaume-Uni représentent 60% de ses exportations. C’est donc gigantesque.
  • Contrairement au pétrole, la plupart du gaz russe est transporté par pipeline. Ces exportations ne peuvent pas être facilement réorientées.
  • La Russie exporte actuellement du gaz naturel des champs orientaux vers la Chine par le gazoduc Power of Siberia 1. Mais les champs occidentaux, qui desservent les marchés européens, ne sont pas reliés à cette voie d’exportation et ne peuvent pas être redirigés vers la Chine.
  • Le gazoduc Power of Siberia 2 reliera les deux champs et permettra à terme à la Russie de rediriger les flux vers l’est. Cependant, le projet prendra de nombreuses années, avec une date de réalisation estimée à 2030 (Oxford Economics, 2022).
  • En attendant, la Russie sera forcée de fermer des sites de production quoi qu’il arrive. Ce qui entraînera des coûts d’investissement importants à long terme. Les recettes d’exportation du gaz se tariront.
  • Elle pourra réorienter une partie de son gaz par voie maritime sous forme de GNL mais ça lui coûtera du temps et de l’argent, sans compter que la Russie ne dispose pas de la technologie occidentale dans ce domaine.
  • En outre, les conditions commerciales sur le marché chinois sont bien pires pour la Russie que celles du marché européen.

En résumé, la Russie est pour le moment sauvée par les prix des matières premières et par la volonté de l’Europe de satisfaire ses besoins énergétiques avant de procéder aux réelles sanctions. La Russie pourra trouver d’autres débouchés, mais à des prix nettement moins attractifs. Malgré son excédent commercial, la Russie est en déficit. Un déficit qui se creusera à l’avenir à mesure des réelles sanctions sur le pétrole et le gaz.

Ensuite, la banque centrale russe a plus que limité la casse des sanctions purement économiques. Mais se couper du dollar et de l’euro à long terme ne sera pas sans conséquence. Ajouter à cela une fuite des entreprises occidentales, la perte de produits à haute valeur technologique pour son industrie et une fuite des cerveaux, l’avenir économique de la Russie n’est certainement pas tout rose.

D’ailleurs, un document interne au Kremlin a récemment fuité et a mis sur la table trois scénarios de récession de 3 à 12%. Le cœur du problème est la limitation des importations qui se paiera tôt ou tard. Dans un scénario de récession mondiale, la Russie serait plus touchée que les autres.

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