La géopolitique de la crise du gaz: Poutine a fermement la mainmise sur l’Europe, pour le plus grand désarroi des États-Unis

Le président russe Vladimir Poutine a fait étalage de son pouvoir sur le marché européen du gaz mercredi en faisant baisser les prix avec quelques déclarations ciblées sur des livraisons russes supplémentaires. Son intervention n’est peut-être que le premier coup d’une partie d’échecs intercontinentale. « Il est illusoire de penser que le marché du gaz se calmera structurellement tant que la Russie n’obtiendra pas gain de cause », préviennent les analystes.

Faire approuver et rendre opérationnel le plus rapidement possible le gazoduc controversé Nord Stream 2, un projet monstre du géant gazier russe Gazprom. Selon la plupart des experts en énergie, c’est l’objectif ultime de Poutine. Et pas tant pour des raisons économiques, mais surtout pour des raisons géopolitiques.

Il s’agit d’un gazoduc direct supplémentaire qui peut transporter le gaz naturel directement de la Russie vers l’Allemagne, rendant les gazoducs en Pologne et en Ukraine superflus. Le poids géopolitique de ces deux pays de transit s’en trouverait considérablement réduit.

L’alliance Merkel-Poutine

Le projet, dont le coût s’élève à environ 10 milliards d’euros, a été achevé sous le règne de la chancelière allemande sortante, Angela Merkel. Pour Gazprom, il ne reste plus qu’à attendre les autorisations définitives du (prochain) gouvernement allemand.

Cependant, les États-Unis sont depuis des années un adversaire majeur de ce nouveau gazoduc et continueront à s’y opposer jusqu’à leur dernier souffle. Les Américains craignent qu’avec Nord Stream 1 et 2, Poutine ne devienne trop puissant et ne contrôle l’approvisionnement en gaz de l’Europe en un claquement de doigts. Gazprom, dont le Kremlin est l’actionnaire majoritaire, représente aujourd’hui 35% des livraisons de gaz naturel à l’UE.

D’autre part, le camp russe reproche à l’Amérique de s’immiscer dans les affaires européennes sans y être invitée et de vouloir secrètement lier à elle l’Ukraine, une ancienne république soviétique, en tant qu’alliée stratégique. En dépit des réserves émises par Washington, Mme Merkel a maintenu le lien entre la Russie et l’Allemagne au cours des dernières années.

Court terme contre long terme

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la récente flambée des prix du gaz ? Il faut faire la distinction entre les contrats à long terme et le marché au comptant (spot market), qui concerne les livraisons et les paiements immédiats.

Gazprom respecte pleinement les contrats à long terme conclus avec ses partenaires européens, comme l’ont confirmé toutes les parties concernées. Dire que Russie ferme le robinet du gaz n’est donc pas vrai. « Moscou n’a rien à voir avec la crise gazière actuelle », a déclaré le secrétaire de presse du Kremlin.

Là où les choses se corsent, c’est sur le marché au comptant, où le jeu de la demande élevée et de l’offre limitée a entraîné des hausses de prix sauvages. Les grands producteurs de gaz comme la Norvège ou la Russie pourraient amortir les prix en augmentant leur offre. Mais Poutine a attendu longtemps avant de donner son feu vert. Sa promesse que « la Russie aiderait à stabiliser le marché du gaz » a immédiatement entraîné une chute des prix mercredi.

Les analystes disent que Poutine a le droit de ne rien faire du tout s’il le souhaite. La Russie n’a aucune obligation contractuelle de calmer le marché au comptant. Le Kremlin retourne même la question : « Si l’Europe avait conclu davantage de contrats à long terme avec Gazprom, elle ne serait pas aussi dépendante du marché au comptant », affirme-t-il.

Chantage

Plusieurs observateurs s’attendent à ce que Poutine continue à utiliser le marché du gaz rare comme moyen de pression dans les semaines ou les mois à venir, afin d’obtenir rapidement le feu vert allemand et européen pour Nord Stream 2. Le président russe est dans un fauteil, car la période la plus importante pour la consommation de gaz naturel, les mois froids de l’hiver, approche.

Conclusion : Poutine, aidé par les conditions de marché qui lui sont favorables, a toutes les cartes en main. L’analyste Timothy Ash, de la société de courtage Bluebay Asset Management, affirme que l’Europe est complètement dans la poche du Kremlin et qualifie la position russe de « chantage énergétique ». L’UE ne doit probablement pas compter sur la bonne volonté de Poutine. Vous n’avez pas besoin d’apprendre à un stratège expérimenté comme l’ancien agent du KGB à bien jouer ses atouts.

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