La descente aux enfers de WeWork et de son excentrique PDG, étape par étape

Plus on s’élève et plus dure sera la chute. Après avoir atteint le firmament d’une valorisation estimée à 47 milliards de dollars, la licorne du coworking WeWork a découvert les affres d’une introduction en Bourse complètement ratée. Retour sur une véritable descente aux enfers.

L’introduction en Bourse de WeWork, spécialiste de la location de bureaux, se profilait comme l’un des événements économiques de l’année. C’est toujours le cas, mais plus pour les mêmes raisons. Au fil des semaines, la belle aventure s’est transformée en chemin de croix, voire en descente aux enfers.

Manque d’intérêt des investisseurs, scepticisme autour du business model, pertes abyssales, révélations sur le management de son CEO, Adam Neumann… Nous vous retraçons le film (d’horreur) de ce fiasco à plusieurs dizaines de milliards, étape par étape, avec l’aide de Business Insider.

14 août

WeWork dépose publiquement auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, les documents détaillant son projet d’introduction en Bourse. La valeur de l’entreprise de coworking est estimée  à 47 milliards de dollars.

La Bourse de New York
(Source: Getty Images)

Ces documents soulèvent de nombreux doutes et questionnements :

–  Les pertes abyssales de The We Company, la société mère de WeWork : 429 millions de dollars sur 436 millions de chiffre d’affaires en 2016, 890 millions de dollars sur 886 millions de chiffre d’affaires en 2017, 1,6 milliard de dollars sur 1,8 milliard de chiffre d’affaires en 2018. En 2019, l’entreprise a enregistré une perte de 690 millions de dollars sur 1,5 milliard de chiffre d’affaires en six mois.

– Le PDG et cofondateur de l’entreprise, Adam Neumann, possède plusieurs des immeubles loués par WeWork et a ainsi gagné des millions de dollars.

WeWork a prêté des millions de dollars à Adam Neumann et à d’autres dirigeants, ainsi qu’à We Holdings LLC, dont Adam Neumann est l’un des dirigeants.

– Adam Neumann a encaissé 700 millions de dollars en stock options avant l’introduction en Bourse de l’entreprise, une décision inhabituelle dans le chef d’un fondateur. En effet, pourquoi vendre avant que l’entreprise soit introduite en Bourse si elle est censée prendre de la valeur ?

– Un manque flagrant de diversité aux postes de direction.

– Les actions d’Adam Neumann bénéficient de 20 droits de vote par action ! Cela lui permettra de conserver le contrôle de l’entreprise longtemps après l’introduction en Bourse.

– La femme d’Adam Neumann, Rebekah, est l’une des trois personnes qui pourraient désigner un successeur à son mari en cas de décès ou d’incapacité de celui-ci à diriger l’entreprise.

15 août

La banque Morgan Stanley se retire de l’introduction en Bourse de WeWork.

21 août

Un candidat à l’élection présidentielle américaine, Andrew Yang, estime dans un tweet que la valorisation de WeWork est « tout à fait ridicule » et partage un article dans lequel un professeur de l’Université de New York appelle la société « WeWTF » (We What The Fuck)…

27 août

Un article de The Information dévoile qu’une douzaine de responsables des ressources humaines ont quitté WeWork au cours de l’année écoulée. Avant cela, ce sont au moins cinq autres hauts responsables RH qui ont abandonné le navire depuis 2015. Dans plusieurs cas, des désaccords avec la gestion d’Adam Neumann ont été pointés.

L’article explique encore qu’au moins deux de ces anciens responsables RH ont porté plainte pour harcèlement sexuel. Dans l’un de ces cas, il est reproché que les primes sous forme d’actions aient été accordées presque exclusivement à des hommes.

4 septembre

On apprend que WeWork avait payé à son propre CEO la somme de 5,9 millions de dollars pour avoir le droit d’utiliser le nom de marque ‘We’ (‘nous’ en français). Sous le feu des critiques, Adam Neumann accepte de rembourser.

Avant le dépôt des documents de l’IPO, WeWork avait été officiellement rebaptisée The We Company et avait versé cet argent à Adam Neumann en tant que membre dirigeant de We Holdings, LLC.

Par ailleurs, WeWork engage une ancienne cadre d’Uber pour s’occuper de la culture d’entreprise et combattre les accusations de discrimination. Chez Uber, Frances Frei avait été chargée de changer la culture d’entreprise toxique.

5 septembre

WeWork envisagerait de baisser sa valorisation sous les 20 milliards de dollars et même de reporter son introduction en Bourse.

9 septembre

SoftBank, le plus gros actionnaire de WeWork, demande la suspension de l’introduction en Bourse par manque d’intérêt des investisseurs. Softbank a investi plus de 10 milliards de dollars dans le spécialiste de la location de bureaux.

Rebekah Neumann et son mari Adam.
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12 septembre

WeWork est en débat interne concernant la limitation du pouvoir d’Adam Neumann et de son épouse, Rebekah.

13 septembre

WeWork envisage désormais une introduction en Bourse revue à la baisse à 10 milliards de dollars.

Dans une mise à jour du dossier déposé auprès de la SEC, le conseil d’administration de l’entreprise annonce des changements dans la gouvernance de l’entreprise. Notamment l’embauche d’un administrateur principal indépendant d’ici la fin de l’année et la réduction des droits de vote d’Adam Neumann de 20 à 10 votes par action.

Neumann accepte également de limiter à 10 % la quantité d’actions qu’il peut vendre dans les deuxième et troisième années suivant l’introduction en Bourse. Il consent également à rembourser les profits tirés des transactions immobilières avec la société.

Rebekah Neumann est évincée de la planification de la succession de l’entreprise en cas de décès ou d’incapacité de son mari. Elle est également exclue du conseil.

16 septembre

WeWork reporte officiellement son introduction en Bourse. « The We Company attend avec impatience son introduction en Bourse, qui devrait être achevée d’ici la fin de l’année « , déclare l’entreprise par voie de communiqué.

Des hauts responsables de la communication quittent l’entreprise.

Adam Neumann
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18 septembre

Le Wall Street Journal rapporte qu’Adam Neumann aurait demandé à son équipe de licencier 20% de ses employés chaque année pour réduire les coûts. Le journal décrit encore comment le PDG aurait un jour annoncé des licenciements, puis servi des shots de tequila avant qu’un membre du groupe de hip-hop Run-DMC ne fasse irruption pour un concert surprise.

Son épouse, également cofondatrice de WeWork, aurait par ailleurs demandé que des employés soient licenciés, sur base d’entretiens de quelques minutes seulement, parce qu’elle n’aimait pas leur ‘énergie’.

Enfin, le Wall Street Journal évoque la consommation présumée de marijuana du CEO, notamment lors d’un vol en jet privé vers Israël.

20 septembre

Un rapport révèle que la directrice des investissements de WeWork pour son fonds immobilier a démissionné.

Le milliardaire et cofondateur d’Oracle, Larry Ellison, estime que WeWork ne vaut presque plus rien.

Un ancien cadre de l’entreprise, Richard Markel, décrit une culture « sectaire » d’alcool illimité et de soirées pyjama obligatoires. Il est désormais engagé dans une procédure d’arbitrage privé avec WeWork.

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Un locataire de WeWork à Manhattan découvre des failles de sécurité dans le réseau WiFi qui mettent en danger les données des utilisateurs.

22 et 23 septembre

Adam Neumann discute avec le conseil d’administration de WeWork de son futur rôle dans l’entreprise, y compris de la possibilité de quitter son poste de PDG.

Le CA de WeWork se rencontre afin d’évoquer la possibilité de démettre Adam Neumann de ses fonctions.

24 Septembre

Adam Neumann quitte son poste de PDG de WeWork et renonce à une grande partie de son pouvoir décisionnel, tout en restant président de The We Company. Sebastian Gunningham, vice-président du groupe, et Artie Minson, son directeur financier, sont nommés co-directeurs généraux.

Adam Neumann explique dans un communiqué que « même si notre activité n’a jamais été aussi solide, l’attention portée sur moi ces dernières semaines est devenue une distraction importante et j’ai décidé qu’il était dans l’intérêt de l’entreprise que je quitte mes fonctions de directeur général. » Il aurait par ailleurs déclaré à son équipe que l’attention médiatique actuelle constituait une opportunité pour l’entreprise d’étendre son business international vers un public encore plus large.

Rebekah Neumann, la compagne du désormais ex-CEO de WeWork, abandonne toutes ses fonctions dans l’entreprise.

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