Bras de fer sur le nucléaire belge: les Verts campent sur leurs arguments, malgré Poutine et la Creg

Nouveau rebondissement dans la saga de la sortie du nucléaire belge. Outre le contexte international, un rapport de la Creg (le régulateur) qui remettait en cause l’analyse d’Elia (le gestionnaire de réseau) dans la sécurité d’approvisionnement a été mis hors ligne. Ce rapport indiquait qu’il faudrait trois, voire quatre centrales au gaz pour compenser la sortie du nucléaire. Les Verts ne paniquent pas et maintiennent le cap, coute que coute.

Dans l’actu: un mystérieux rapport de la Creg a relancé les débats sur la sortie du nucléaire.

  • Un rapport de la Creg qui a depuis été mis hors ligne a été repris par la VRT. Dedans, le régulateur remettait en cause la méthodologie d’Elia et pointait 21 erreurs. Le gestionnaire de réseau doit rendre un rapport décisif sur la sécurité d’approvisionnement pour le 18 mars, date attendue pour une décision définitive sur l’avenir de nos centrales nucléaires.
  • Selon la Creg, deux centrales au gaz – à Vilvorde et aux Awirs – ne seraient pas suffisantes pour compenser la sortie du nucléaire: il en faudrait trois ou quatre.
  • Pourquoi le document a-t-il disparu ? La Creg s’en explique et estime que les citations reprises par la VRT faisaient référence à un rapport qui n’était pas prêt à être publié. En fait, il y a eu un désaccord au sein du comité de direction, qui rappelons-le, est politisé. Un directeur étiqueté Open VLD mais proche de la N-VA aurait décidé de publier le rapport sur le site internet ce weekend. Il a ensuite été repris par le député N-VA Bert Wollant et par la VRT, avant d’être mis hors ligne sous la pression des deux autres membres du comité de direction.
  • Interrogée, la ministre de l’Énergie Tinne Van der Straeten a demandé à ce qu’Elia partage toutes ses informations avec la Creg. Il est en soi normal que les deux acteurs discutent et puissent même avoir des avis différents. Le but ultime étant d’avoir une bonne vue d’ensemble de la sécurité d’approvisionnement et de maintenir les coûts le plus bas possible.
  • Pour l’heure, la ministre estime qu’il est trop tôt pour conclure qu’il faudra deux centrales au gaz supplémentaires que ce qui était initialement prévu. Elle attend le rapport définitif d’Elia pour le 18 mars et demande aux deux acteurs d’échanger leurs informations entre-temps.
  • Reste que cette fuite a amené du doute et a donné du grain à moudre aux pro-nucléaires. Ce qui était le but recherché. Mais cela montre aussi les tensions qu’il peut exister entre Elia et la Creg.
  • Or, les écologistes et en particulier Jean-Marc Nollet (Ecolo) attendent beaucoup de ce rapport d’Elia. Chez les verts, on fait le pari que ce rapport validera la sortie du nucléaire. Et l’espoir est important, étant donné qu’Elia s’est déjà montré favorable par le passé à la sortie du nucléaire.
  • Remettre en cause la méthodologie d’Elia porte donc à croire que les discussions et les débats ne seront peut-être pas finis, même après le 18 mars.

Le contexte: la Russie menace – comme attendu – de faire grimper les prix du gaz.

  • Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que la Russie brandisse la menace de couper les robinets de gaz. La première charge est venue de l’ancien président russe intérimaire Dmitri Medvedev en réponse à l’annonce de l’Allemagne de suspendre le projet de gaz Nord Stream 2: « Bienvenue dans ce nouveau monde où les Européens paieront très bientôt 2.000 euros pour 1.000 mètres cubes de gaz naturel ».
  • Le prix du gaz naturel en Europe est aujourd’hui d’environ 830 euros pour 1.000 mètres cubes. Medvedev menace donc de doubler ce montant. Par rapport à certains contrats à long terme avec l’Allemagne, les augmentations de prix seraient encore plus élevées.
  • En effet, tout le monde ne dépend pas de la même manière du gaz russe. Là où l’Allemagne importe 55% de son gaz en Russie, la Belgique n’en importe que 4%, l’immense majorité provenant des Pays-Bas et de la Norvège.
  • Mais on le sait, en moyenne, l’Europe importe un peu plus de 40% de son gaz depuis la Russie. Certains États européens dépendent même à plus de 90% du gaz russe comme la Finlande et les pays baltes.
  • Mais les Verts se montrent confiants pour la Belgique et réitèrent leurs arguments. Rien ne change: ils attendent le rapport du 18 mars. Le contexte international n’influence pas vraiment leur position, même s’ils disent bien sûr « rester attentifs à la situation ». La ministre de l’Énergie répète à qui veut l’entendre deux arguments qui reviennent en boucle:
    • « Même en cas de prolongation des deux réacteurs nucléaires les plus récents, il faudrait de toute façon construire des centrales au gaz ».
    • « En cas de prolongation du nucléaire, il faudrait réintroduire un nouveau mécanisme d’investissement (CRM) à l’Europe et recommencer les enchères », ce qui prendra forcément du temps.
  • Du côté des partisans de la prolongation du nucléaire, on ne peut mettre la crise actuelle sous le tapis. Pour le président du MR, Georges-Louis Bouchez, il est évident que la crise influencera les prix du gaz, et qu’il est donc impensable de se passer du nucléaire au profit de centrales au gaz.
  • Même son de cloche du président de la N-VA: « La sortie du nucléaire nous rend vulnérables face à ce genre de chantage [de Medvedev]. Il faut arrêter cette folie ».

L’essentiel: quels sont les risques d’une crise sur l’approvisionnement et les prix du gaz ?

  • C’est la question qui chamboule actuellement la rue de la loi et les deux camps sur l’énergie nucléaire: les menaces de la Russie auront-elles une influence sur notre gaz en Belgique ?
  • Sur la sécurité d’approvisionnement: sans doute pas dans un premier temps. Le marché mondial ne manque pas de gaz. Et la Belgique est une plaque tournante du gaz naturel liquéfié (GNL) via son port de Zeebruges. Il existe en outre à l’instar du nucléaire une interconnexion européenne au niveau du gaz. L’Europe pourrait compenser les pertes de certains États par le surplus de leurs partenaires.
  • Au niveau du prix: c’est une tout autre question. Et on a déjà pu s’en apercevoir ces derniers mois. Le manque d’offre qui ne pouvait combler la demande a fait exploser les prix. Il ne faut pas avoir fait un master en économie pour comprendre que si la Russie coupe en partie les robinets, cela aura une influence sur les prix.
    • Pour les mêmes raisons évoquées plus haut, le réseau européen est interconnecté. Moins de gaz sur le marché mènera à une hausse des coûts même indirecte en Belgique.
    • Diversifier ses ressources – que ce soit via le gaz du Japon ou des États-Unis – provoquera nécessairement une hausse des prix.
  • D’ailleurs la ministre Tinne Van der Straeten – ancienne avocate d’une filiale du groupe Gazprom – le sait très bien, et n’a pas vraiment réfuté cet argument en commission à la Chambre: « Le gaz russe joue un rôle mineur dans notre approvisionnement et de nombreuses autres routes et producteurs sont possibles. La perte de l’import russe mettrait toutefois le marché européen sous tension. Cela pourrait avoir pour conséquence de faire encore augmenter les prix. Rien n’indique cependant aujourd’hui que cela pourrait compromettre la sécurité de l’approvisionnement belge. » Des propos recueillis par Belga.
  • Reste que si nous avons besoin de quatre centrales au lieu de deux, l’influence sur les prix sera d’autant plus importante.
  • Le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD) a lui livré un message clair mardi soir, lors du journal télévisé de la VRT: « La Russie n’est plus le partenaire fiable qu’elle était auparavant sur le plan énergétique. » De Croo a laissé entendre qu’il prendrait « tous les éléments en compte » pour valider ou non la sortie du nucléaire.
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