Après la Chine, l’Inde non plus n’a pas condamné directement la Russie : pourquoi?

Si les puissances occidentales soutiennent à peu près unanimement l’Ukraine face à ce qu’il faut bien qualifier d’agression délibérée de la part de la Russie, pour des pays comme l’Inde, la situation est encore fort complexe, et des réflexes de la guerre froide ressurgissent : il ne faut pas vexer l’ours.

Calmer le jeu

Lors d’une réunion d’urgence convoquée par le Conseil de sécurité des Nations unies, l’Inde a déclaré que la priorité immédiate devait être la désescalade de la crise russo-ukrainienne : « Nous devons donner de l’espace aux récentes initiatives entreprises par les parties qui cherchent à désamorcer les tensions. Dans ce contexte, nous saluons les efforts intenses en cours. Nous avons besoin que les parties déploient davantage d’efforts pour rapprocher les intérêts divergents. Nous ne pouvons pas nous permettre une escalade militaire », a déclaré T.S. Tirumurti, représentant permanent de l’Inde auprès des Nations unies, lors de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. « L’escalade des tensions le long de la frontière de l’Ukraine avec la Fédération de Russie est un sujet de profonde inquiétude. Ces développements ont le potentiel de saper la paix et la sécurité de la région. »

Une frilosité historique à fâcher Moscou

Mais si la république indienne suit évidemment les autres pays pour déplorer la situation, elle n’ose pas pour autant condamner fermement la Russie. Une constante dans la diplomatie du pays, suggèrent des analystes locaux. En 1956, quand l’URSS avait très durement réprimé les désirs de liberté qui soufflaient sur la Hongrie, puis sur la Tchécoslovaquie en 1968, la plus grand démocratie du monde s’était aussi contentée d’appeler au calme.

L’Europe centrale et orientale reste bien loin en 2022, tandis que la Russie représente quand même une grande puissance quasiment voisine. Et surtout un éventuel arbitre face à Pékin, véritable grand rival -technologique, commercial et territorial- pour New Delhi. Et c’est sans compter le grand ennemi historique, le Pakistan, avec qui les relations sont au mieux toujours très froides. Coincée entre deux ennemis potentiels dotés de l’arme nucléaire et avec qui les escarmouches se sont multipliées, la république indienne ne peut pas se permettre de se fâcher avec un troisième empire influent dans la région.

Les dernières déclarations de l’Inde aux Nations-Unies semblent encore aller dans ce sens, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débat interne sur les positions que devrait prendre le pays. C’est le point de vue que défend Chilamkuri Raja Mohan, universitaire indien, journaliste et analyste de politique étrangère.

« Le moment est venu de faire attention à l’Europe centrale »

« Alors que les efforts diplomatiques pour désamorcer la crise en Ukraine se poursuivent, le moment est venu pour Delhi de consacrer une plus grande attention à l’Europe centrale, qui est au cœur de la contestation entre la Russie et l’Occident. Delhi ne peut pas éternellement considérer cette région critique à travers le prisme du conflit entre la Russie et l’Occident. Il est important de se rappeler que l’Europe centrale n’est plus seulement un morceau de territoire que la Russie et les puissances occidentales peuvent diviser en « sphères d’influence ». L’Europe centrale possède aujourd’hui une identité propre et l’agence politique nécessaire pour remodeler la géopolitique européenne. Un grand marché entre la Russie et l’Occident ne fonctionnera que s’il est acceptable pour l’Europe centrale. »

Reste que le Donbass et l’Ukraine semblent bien petits, et surtout bien loin, par rapport au Cachemire ou aux vallées de l’Himalaya, où l’Inde pourrait être confrontée à l’hostilité croissante de ses voisins. La prudence donc s’impose à l’ONU, et le représentant du pays s’est contenté de déplorer la présence d’environ 20.000 ressortissants de son pays en Ukraine.

« En conclusion, nous insistons fortement sur la nécessité vitale pour toutes les parties de maintenir la paix et la sécurité internationales en faisant preuve de la plus grande retenue et en intensifiant les efforts diplomatiques pour qu’une solution mutuellement acceptable soit trouvée au plus tôt », a encore déclaré M. Tirumurti.

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