Salarié chez Aldi : obéissance stricte, contrôles tatillons, et heures supplémentaires au programme

Der Spiegel a interviewé Andreas Straub, un cadre qui a eu une carrière de manager brillante chez Aldi, mais qui s’est terminée par un licenciement, et qui vient d’écrire un livre (« Aldi – Einfach billig: Ein ehemaliger Manager packt aus ») décrivant les conditions de travail dans la chaîne de hard discount allemande. Quatre ans auparavant, Straub y avait été recruté comme responsable régional des ventes à l’âge de 22 ans. A 23 ans, il était devenu l’un des plus jeunes responsables régionaux des ventes. Aldi, qui réalise un chiffre d’affaires de 57 milliards d’euros, est un des poids lourds du hard discount, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en Australie.

Dans son livre, Straub décrit l’obsession du contrôle pour gérer les 100.000 employés et fournisseurs de la firme dans le monde, et les abus auxquels ils conduisent en matière de droit du travail. Pour être embauché chez Aldi, il faut avoir le «gène Aldi », affirment les propositions de postes, c’est à dire partager des valeurs d’honnêteté, de franchise, de respect, d’équité et de fiabilité. Mais dans la pratique, ce sont plutôt des méthodes d’espionnage dignes de celles de la stasi qui sont appliquées. Les employés sont non seulement tenus d’adopter une apparence discrète, mais de plus, ils doivent avoir une vie de famille ‘irréprochable’, la plus stable et la plus traditionnelle possible.

La ‘bible Aldi’ est un guide des procédures qui ne laisse aucune question en suspens pour les managers. Ils y apprennent même le positionnement que leur agenda doit avoir sur leur bureau, ainsi que le rangement qu’ils doivent adopter dans ses tiroirs. Tous les incidents et évènements qui peuvent survenir dans le magasin y sont répertoriés, ce qui ne laisse aucune marge de liberté aux managers qui doivent strictement appliquer les consignes.

La gestion est calquée sur le modèle de Harzburg, une méthode créée par Reinhard Höhn au milieu du siècle dernier, qui prône la délégation des responsabilités au personnel assortie de contrôles stricts. Straub explique que les managers doivent même contrôler régulièrement que les ‘mousseurs’ (le tamis placé sur les robinets pour filtrer l’eau) des lavabos des vestiaires ne s’entartrent pas. En cas de négligence constatée, l’employé responsable de leur maintenance s’expose à un avertissement.

Aldi emploie des faux clients qui sont en fait des détectives chargés de jauger le comportement des caissières, qui peuvent elles aussi être sanctionnées par un avertissement si l’on estime qu’elles manquent de concentration, ou qu’elles désobéissent à leurs directives de travail. Les responsables des ventes disposent d’ailleurs un bloc de formulaires d’avertissements pré-remplis  qu’ils n’ont plus qu’à compléter du nom de l’employé en cause et de la date de l’incident.

Le taux des vols est très faible chez Aldi, de seulement 0,25%, alors qu’il peut atteindre 5% des stocks chez les autres distributeurs. Mais selon un détective qui a travaillé pendant près de 10 ans pour Aldi Sud, cela s’explique par l’usage de caméras qui surveillent le personnel. Toutefois, en 2008, Lidl avait été au centre d’un scandale pour avoir eu recours à des caméras de ce type, et cette affaire avait incité Aldi à réduire le nombre de ses caméras.

Comment Aldi peut-il conserver ses employés en leur infligeant un traitement aussi dur ? En les payant bien mieux que ce qui se pratique dans le secteur. « Si je paie 30 % de plus, les performances sont multipliées par deux », disait Theo Albrecht, le fondateur de l’enseigne. Les salariés savent qu’ils ne seront jamais aussi bien payés ailleurs. En contrepartie, ils doivent fournir plus d’heures que la moyenne. Beaucoup de personnes à temps partiels font en fait tellement d’heures supplémentaires que leur horaire correspond en fait à un temps plein. Ils n’ont aucune preuve des heures qu’ils ont effectuées et les emplois du temps informatiques sont aisément modifiables pour dissimuler ces abus à l’égard des inspecteurs du travail.