Réacteur nucléaire sur la lune : les États-Unis franchissent une étape stratégique alors que la faisabilité et l’utilisation militaire soulèvent des questions


Principaux renseignements

  • Les projets américains concernant un réacteur nucléaire sur la lune se concrétisent, mais soulèvent de nouvelles questions stratégiques et budgétaires.
  • Derrière ces projets ambitieux se cachent d’importantes questions relatives au calendrier, à la faisabilité et à l’engagement politique.
  • Alors que les grandes puissances renforcent leur position dans l’espace, la pression s’intensifie sur Washington pour qu’il agisse plus rapidement.

Dans un contexte de regain d’intérêt pour une éventuelle course à l’espace, les États-Unis annoncent une nouvelle étape. La NASA et le ministère américain de l’Énergie (DOE) ont annoncé cette semaine qu’ils intensifiaient leur coopération afin de développer un réacteur nucléaire à la surface de la lune d’ici 2030. Officiellement, le projet vise à fournir une énergie fiable aux futures missions lunaires et martiennes. Mais le timing et le langage de l’annonce placent clairement cette initiative dans un cadre géopolitique beaucoup plus large.

Selon l’administrateur de la NASA, Jared Isaacman, le projet s’inscrit dans « la vision du président Trump d’une supériorité spatiale américaine ». Les États-Unis veulent non seulement retourner sur la lune, mais aussi « y construire l’infrastructure nécessaire pour y rester ». L’approvisionnement en énergie est essentiel à cet égard. « Pour réaliser cet avenir, il faut exploiter l’énergie nucléaire », a déclaré Isaacman.

Guerre spatiale

Cette annonce intervient à un moment où l’espace est de plus en plus explicitement considéré comme un domaine de puissance militaire. Les grandes puissances n’investissent plus seulement dans des satellites de communication et de navigation, mais aussi dans des capacités permettant de perturber ou de neutraliser les systèmes ennemis. La Chine effectue déjà des manœuvres orbitales agressives avec des satellites qui simulent des scénarios de combat, la Russie explore des capacités antisatellites perturbatrices, voire nucléaires, et la Space Force américaine se prépare à une guerre spatiale totale.

Dans ce contexte, le réacteur lunaire prend une autre signification. Ce qui est présenté dans les communiqués de presse comme une avancée technologique pour la science et l’exploration est en même temps un investissement stratégique dans une présence permanente, l’autonomie et le contrôle.

De grandes ambitions, beaucoup d’incertitudes

Il est frappant de constater que la communication officielle met principalement l’accent sur l’ambition, mais offre peu de précisions sur la faisabilité. Dans des déclarations antérieures, il est question d’un réacteur qui « peut fonctionner pendant des années sans ravitaillement » et qui fournit « une énergie sûre, efficace et abondante ». Mais comme le souligne une lecture plus analytique, il n’est pas certain que ce réacteur sera effectivement opérationnel sur la lune d’ici 2030, ou s’il sera simplement construit et prêt à être lancé.

Ce n’est pas un détail. Les plans précédents pour un système d’énergie nucléaire lunaire ont déjà été redessinés, reportés ou modifiés à plusieurs reprises en raison de l’évolution des priorités politiques et de l’incertitude budgétaire. « Les ambitions communes de la NASA et du DOE sont marquées depuis des années par des retards et des incertitudes », peut-on lire dans une critique.

Coût reste vague

Sur le plan financier également, de nombreuses questions restent sans réponse. Le coût concret du réacteur lunaire n’est pas encore connu. Un porte-parole de la NASA a indiqué que le financement faisait partie des discussions budgétaires en cours. Cela contraste fortement avec les chiffres connus du programme Artemis dans son ensemble.

Selon l’inspecteur général américain, Artemis aurait déjà coûté 93 milliards de dollars (environ 80,1 milliards d’euros) entre 2012 et 2025, tandis que le programme total pourrait dépasser les 100 milliards de dollars. À lui seul, le système SLS/Orion coûterait environ 4,2 milliards de dollars (environ 3,6 milliards d’euros) par lancement, sans compter les dizaines de milliards de dollars de frais de développement. Ces chiffres soulèvent inévitablement la question de la marge de manœuvre politique et budgétaire restante pour des projets prestigieux supplémentaires.

Nouvelle course à l’espace

Les États-Unis ne sont d’ailleurs pas seuls. La Chine et la Russie ont annoncé en 2024 leur intention de collaborer à la mise en place de leur propre source d’énergie nucléaire sur la lune, avec une mise en service possible entre 2033 et 2035. Cela laisse présager une nouvelle course à l’espace, cette fois-ci non seulement pour les drapeaux et les alunissages, mais aussi pour l’énergie, les infrastructures et les positions stratégiques.

Cela est d’ailleurs ouvertement reconnu. « Nous sommes dans une course avec la Chine vers la lune », a déclaré un ancien administrateur par intérim de la NASA. « Nous voulons y arriver les premiers et revendiquer cela pour l’Amérique. »

Projet civil, conséquences militaires

Officiellement, le réacteur lunaire reste un projet civil. Mais dans un contexte où l’espace occupe une place de plus en plus centrale dans la planification militaire, cette distinction est difficile à maintenir. Un approvisionnement énergétique permanent sur la lune signifie également une autonomie stratégique, une indépendance logistique et une présence à long terme, les fondements classiques du pouvoir.

L’annonce et la tendance générale s’inscrivent donc parfaitement dans la continuité. À peine les mots évoquant une nouvelle course à l’espace avaient-ils été prononcés qu’ils étaient déjà traduits en politique. La question n’est plus de savoir si l’espace va devenir un terrain de concurrence stratégique, mais jusqu’où les grandes puissances sont prêtes à aller pour y prendre le dessus, et à quel prix.

Suivez également Business AM sur Google Actualités

Si vous souhaitez accéder à tous les articles, abonnez-vous ici!

Plus