Pourquoi certains accidentés du cerveau développent des talents extraordinaires

Certaines personnes ayant subi des dommages cérébraux lors d’accidents, développent des talents extraordinaires, rapporte Courier International qui cite un article du Popular Science

C’est par exemple le cas de Derek Amato. Ce dernier a été victime d’un accident dans une piscine où il s’est cogné la tête sur le fond alors qu’il tentait de réceptionner ballon lancé par son ami. Malgré des séquelles sévères (35% de perte d’audition, fortes migraines et pertes de mémoires), il a développé un talent particulier pour la musique. Lors de son réveil chez son ami, il se met à enchaîner sur un piano des accords difficiles de manière prodigieuse. Intrigué, il recherche sur Internet de l’information sur ce phénomène avec les mots-clés « surdoué » ou « traumatisme crânien ». Il découvre les travaux du scientifique Darold Treffert, expert mondial du « syndrome du savant » qui affecte les personnes atteintes d’une déficience intellectuelle qui, soudainement, développent des compétences exceptionnelles. Treffert, ancien professeur à l’école de médecine de l’Université du Wisconsin, lui diagnostique un « syndrome du savant acquis ». Une trentaine de personnes au monde sont atteintes de ce syndrome. Elles ont développé des compétences quasi surhumaines telles des dons artistiques, mathématiques ou encore une mémoire photographique impressionnante. Jason Padgett s’est également retrouvé dans une situation similaire. Après une agression, il est devenu le seul au monde à pouvoir dessiner à la main des fractales. Un chiropracticien est aussi devenu un célèbre artiste visuel suite à un accident cérébral. Les causes neurologiques du « syndrome du savant » ne sont pas totalement connues mais l’imagerie cérébrale permet aux scientifiques d’étudier les mécanismes neurologiques.

Bruce Miller, neurologue du comportement et directeur du centre de la mémoire et du vieillissement de l’Université de Californie à San Francisco, explique que malgré une détérioration de certaines zones du cerveau liées au langage, à la cognition et aux normes sociales, les compétences artistiques augmentent sensiblement. Le neurologue a étudié le cas d’un enfant autiste de 5 ans, capable de représenter de mémoire des dessins complexes sur une ardoise magique. Selon Miller, on observe une absence d’activité dans les lobes frontal et temporal de l’hémisphère gauche, les régions également affectées par le syndrome. Pour les scientifiques, l’activité accrue du cerveau se doit à la neuroplasticité libérant des zones plus importantes pour développer certaines capacités. Mais Miller pense qu’un autre mécanisme a lieu. En effet, on note l’apparition d’aptitudes savantes car les zones détruites par la démence (logique, communication verbale, compréhension) cessent de bloquer les capacités artistiques latentes des sujets. D’autres neurologues partagent cette théorie. Ils ont constaté chez un nombre croissant d’individus présentant des dommages cérébraux, le développement de changements positifs tels que la fin du bégaiement, une mémoire améliorée chez les singes et les rats et le recouvrement de la vue chez certains animaux. 

Allan Snyder a étudié le fonctionnement du cerveau des personnes atteintes du « syndrome du savant ». En 2012, il a réalisé une expérience. 28 volontaires ont reçu un puzzle géométrique qui complique depuis un demi-siècle les sujets de laboratoire. Il s’agit de relier neuf points alignés trois par trois au moyen de quatre traits, sans repasser sur le trait ni lever le crayon. Les sujets normaux n’arrivent pas au bout de cette épreuve. Snyder, grâce à la simulation trancrânienne répétitive (SMTr), a immobilisé momentanément les zones cérébrales associées à la démence et l’énigme a été résolue par plus de 40% des sujets. Selon Snyder, la fonction du lobe temporal gauche est de filtrer un flot impressionnant de stimuli sensoriels pour les classer en fonction des concepts appris. Grâce à ces notions, nommées par le scientifique « dispositions d’esprit », les êtres humains peuvent voir un arbre au lieu d’un amas de feuilles ou un mot au lieu d’une combinaison de lettres.  Snyder explique que pour l’énigme des neufs points, il est nécessaire d’aller au-delà du carré formé par les points, ce qui est suppose un éloignement de toute vision préconçue du sujet. Pour désactiver ces « dispositions d’esprit » naturellement, il faut un mécanisme puissant.

Pour la neuroscientifique Berit Brogaard du centre de neurodynamique de l’université du Missouri-St Louis, l’explication diffère de l’’hypothèse des deux hémisphères. Elle estime que les cellules du cerveau libèrent une quantité importante de neurotransmetteurs, lors de leur mort, qui engendreraient une réorganisation des circuits neuronaux liant les zones du cerveau et créeraient ainsi de nouvelles connexions nerveuses, libérant la voie à des régions auparavant inaccessibles.  En août dernier, Brogaard a réalisé une série de tests auxquels a notamment participé Jason Padgett, le dessinateur de fractales. Elle a constaté des lésions dans les régions du cortex visuel en relation avec la détection des mouvements et des contours ainsi qu’une activité anormalement accrue dans les régions du cortex pariétal liées aux nouvelles représentations visuelles, aux mathématiques et à la planification des actions. Chez Padgett, les régions activées se trouvent à côté des régions endommagées. Brogaard suppose que ces régions se trouvaient sur la trajectoire des neurotransmetteurs libérés par la destruction d’un si grand nombre de cellules cérébrales. En ce qui concerne Amato, Brogaard explique qu’il possédait déjà un goût pour la musique au lycée et que son cerveau a sûrement mémorisé de manière inconsciente des notions de musique auxquelles il n’avait pas accès. L’accident aurait provoqué une réorganisation des neurones permettant l’accès conscient à celles-ci. Mais cette hypothèse doit encore être étudiée en laboratoire. 

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