Parfum de crise à Bruxelles; Bouchez joue son va-tout sur le nucléaire au fédéral

On ne s’ennuie jamais en politique belge. Et ce 1er décembre marque un nouveau point chaud dans plusieurs dossiers. Entre Uber, le nucléaire et la crise sanitaire, l’implosion n’est pas loin.

Dans l’actu: Le PS est isolé dans le dossier Uber à Bruxelles.

Le détail: le ministre-président Rudi Vevoort tient-il ses troupes ?

  • La semaine dernière, la cour d’appel de Bruxelles a mis un coup de frein à l’activité d’Uber. L’entreprise ne peut plus faire appel aux chauffeurs qui bénéficient d’une licence LVC (location de voiture avec chauffeur), soit l’immense majorité des chauffeurs Uber.
  • Uber est accusé de concurrence déloyale vis-à-vis des fédérations de taxis, dont les chauffeurs, salariés, bénéficient d’une licence plus onéreuse. Au-delà, c’est le modèle du géant américain qui est remis en cause: engager de faux indépendants à moindres frais pour éviter de payer trop de taxes.
  • Le PS, proche des fédérations de taxis, mais qui dit « défendre un modèle social », est isolé dans ce dossier, jusqu’à provoquer une crise gouvernementale. Lundi, quatre partis de la majorité (DéFI, Groen, Open VLD et One.brussels), soutenus depuis l’opposition par le MR, ont déposé une proposition d’ordonnance, en vue de trouver une solution temporaire. 2.000 chauffeurs – un chiffre remis en cause par les fédérations de taxi – ont été privés de boulot du jour au lendemain, vendredi dernier, même si pour beaucoup d’entre eux, les courses Uber sont un job d’appoint.
  • Très vite, Ecolo se range aux côtés des quatre partis de la majorité. Le PS, dont le ministre-président Rudi Vervoort est en charge du dossier, pose sur la table sa propre position, dans une certaine confusion.
  • Le ministre bruxellois de la Santé, Alain Maron (Ecolo) sort les griffes. Pour lui, comme pour le ministre de l’Emploi Bernard Clerfayt (DéFI), les socialistes avaient donné leur accord à la proposition d’ordonnance dite « sparadrap » jeudi dernier, rapporte La Libre. Cette ordonnance, « dictée par Uber », selon le chef de groupe PS Ridouane Chahid, n’est pas acceptée par les députés bruxellois. Elle a pourtant transité par le cabinet de Rudi Vervoort qui en aurait accepté le principe.
  • « Ce qui se passe est une preuve d’irresponsabilité du PS, un aveu de faiblesse et d’échec. Cela affaiblit l’ensemble du gouvernement. C’est aussi un désaveu pour Rudi Vervoort de la part de son propre parti. Le PS a la responsabilité de remettre les choses à l’endroit« , estime Alain Maron, qui n’a pas oublié les critiques sur sa gestion de la crise sanitaire par le même PS.
  • Une source socialiste explique à La Libre l’intervention du puissant Ahmed Laaouej, président de la fédération bruxelloise du PS et chef de groupe au fédéral. Lui et le député Jamal Ikazban prêtent leur oreille aux fédérations de taxis, « dont dépendent 3.000 familles ».
  • Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Le ministre-président Rudi Vervoort tient-il ses troupes ? Il est un fait qu’au sein même du PS, il existe des divisions. On a déjà pu s’en rendre compte dans les dossiers sur le port du voile ou sur l’abattage sans étourdissement. Le PS, isolé, ferait mieux à tout le moins de parler d’une seule voix. Mais Vervoort et Laaouej sont deux rivaux politiques, deux rois pour un trône.
  • Comme un pied de nez au PS qui accuse le modèle d’Uber d’être « anti-social », la multinationale vient de débloquer 1 million d’euros pour compeser la perte de ses chauffeurs. Chaque chauffeur recevra 500 euros.

Le contexte: la Région bruxelloise est un monstre institutionnel qui devient difficile à gérer. La majorité se fissure sur chaque dossier.

  • Au-delà, c’est toute la gestion bruxelloise qui subit des attaques répétées. Début novembre, la Cour des comptes flinguait les comptes de la Région. Et puis, il y a ce dossier sur les taxis que la Région traine comme un boulet depuis 7 ans. Un plan taxi qui doit faire cohabiter les taxis classiques et les taxis des plateformes numériques est sans cesse reporté et mène aujourd’hui au blocage.
  • Ce matin sur La Première, les deux éditorialistes Béatrice Delvaux (Le Soir) et Ivan De Vadder (VRT) n’étaient pas tendres avec Rudi Vervoort et son équipe: « C’est la chronique d’un fiasco annoncé. On a laissé s’installer une pratique, un état de fait: il y a aujourd’hui un système très efficace (Uber) et bon marché qui a la faveur des Bruxellois (…). Il fallait trouver une solution pour faire cohabiter les deux systèmes depuis bien longtemps », estime Béatrice Delvaux.
  • Pour Ivan De Vadder, le dossier des taxis devient le symbole de la difficulté à diriger Bruxelles. Il prend l’exemple de Gand qui gère Uber via une réglementation communale. « La Région bruxelloise ressemble à un collège communal, mais la Région n’est pas gérée comme une ville: il y a 19 communes, il y a 6 zones de police, il y a un Parlement et un gouvernement, tout ça pour un peu plus d’1 million de personnes. La gestion de ce monstre institutionnel qu’est Bruxelles est devenue ahurissante. »
  • L’éditorialiste énonce les dossiers qui connaissent des difficultés au sein de la majorité : « La taxe kilométrique, la gestion de la plateforme sanitaire Bruvax, la gestion des comptes, le refus d’un permis pour l’A12… Bruxelles mérite mieux. »
  • « Depuis quelques mois, ce gouvernement bruxellois accumule les difficultés », ajoute l’éditorialiste du Soir. « Il y a eu le débat sur les signes convictionnels à la Stib, l’abattage rituel, et la gestion du budget. Il y a un problème de gestion politique. »
  • La position du ministre-président bruxellois en danger ? « La position de Rudi Vervoort est affaiblie. Sa responsabilité est double, car c’est lui qui gère la Région et le dossier des taxis. On n’aurait pas dû en arriver là, et c’est lui pour le moment qui porte cette responsabilité », conclut Béatrice Delvaux.
  • S’il y a clairement un parfum de crise au sein du gouvernement bruxellois et qu’une majorité alternative a pu être trouvée dans le dossier des taxis, il parait improbable que le gouvernement tombe. Ecolo ne va pas faire de cadeau au MR: le gouvernement bruxellois est condamné à s’entendre.

Au fédéral: Le MR tente le tout pour le tout dans le dossier du nucléaire. Le gouvernement s’apprête à prendre une décision vendredi au sein du kern.

  • Le président du MR Georges-Louis Bouchez lance une ultime proposition: utiliser une partie des profits de la prolongation du nucléaire pour faire baisser la facture d’énergie, explique L’Echo.
  • En coulisse, le MR tente un rapprochement avec le PS sur ce dossier. Les libéraux n’ont pas loupé les déclarations du président du PS ce week-end, sur RTL-TVi, pour qui la sécurité d’approvisionnement ne posait pas de problème, mais qui s’inquiétait de l’impact de la fermeture du parc nucléaire sur la facture d’électricité.
  • GLB s’est engouffré dans la brèche: il propose qu’une concession soit attribuée à Engie Electrabel pour la prolongation de Tihange 3 et de Doel 4. L’État s’attribuerait 10 à 20% de la capacité pour alimenter un fonds visant à réduire la facture pour les plus bas revenus et la classe moyenne.
  • Paul Magnette, qui estimait il y a peu que le débat était clos sur la sortie du nucléaire, sait que cette sortie comporte un talon d’Achille. Une montée des prix lui coutera très cher sur le plan électoral.
  • Sauf que cette proposition du président du MR se heurte à deux réalités. D’abord, Engie affirme depuis longtemps qu’elle a acté la sortie du nucléaire. La prolongation des deux réacteurs aurait dû être envisagée depuis belle lurette, il est désormais trop tard. Certains voient dans cette manœuvre une sorte de coup de bluff pour se situer en position de force face à l’État belge, pour les futures négociations sur le coût du futur démantèlement des centrales.
  • Ensuite, les prix de l’électricité se forment surtout à l’échelon européen. Une étude de l’université de Gand indiquait fin octobre qu’une prolongation des deux réacteurs nucléaires aurait un impact limité sur les prix de gros de l’électricité. En fonction du scénario retenu, l’étude arrive à un gain compris entre 1,2 et 3,6 euros par MWh. Quand on sait qu’un ménage moyen consomme en moyenne 3,5 MWh par an, le gain est donc compris en 4,2 et 12,6 euros. Pas sûr que cela pèse vraiment dans la facture des ménages.
  • Mais voilà, le PS est face à un autre dilemme: le nucléaire en Wallonie, c’est aussi 1.000 emplois directs et 2.500 emplois indirects. Les socialistes ne peuvent se permettre un bain de sang social. Rien que pour la commune de Huy, gérée par les socialistes, le manque à gagner est de 15 millions d’euros par an.
  • Ce vendredi, le gouvernement fédéral doit examiner le rapport final de la ministre de l’Energie Tinne Van Der Straeten (Groen), au sein du kern. Certains commentaires dans la presse, émanant des libéraux, font état d’un rapport bâclé qui ne prévoit aucun plan B.
  • En Flandre, chose inhabituelle, le patronat flamand a pris parti pour la ministre Groen. Le monde de l’entreprise se tourne vers le renouvelable et semble avoir acté la sortie du nucléaire. Le Voka a demandé à la ministre flamande de l’Energie Zuhal Démir (N-VA) d’accorder des permis pour des centrales à gaz, pour ne pas dépendre de l’énergie wallonne, où ces centrales rencontrent moins de difficultés à s’établir.
  • Si le MR soulève des questions légitimes – approvisionnement, prix, émissions de CO2 supplémentaires – la tournure du débat en un affrontement idéologique ne facilite pas les choses. Rendez-vous vendredi pour un éventuel compromis ? Ca pourrait finalement prendre plus de temps que prévu.

Jamais deux sans trois: le CST vit-il ses dernières heures ?

  • Aujourd’hui, le CST fait face à un problème juridique: le tribunal de première instance de Namur a constaté l’apparente illégalité du CST en Wallonie. Le gouvernement wallon, accusé de négligence grave dans ce dossier, a déjà indiqué aller en appel. Un autre recours à Bruxelles pourrait mener à la même issue.
  • Mais au-delà de ce problème juridique, il y a un problème de fond : le Covid Safe Ticket n’a pas permis d’enrayer la crise sanitaire. Au contraire, estiment désormais certains experts. Le mot « Safe » devient le symbole de cette déroute: les personnes vaccinées avec le CST dans leur poche se sont crues invincibles et ont abandonné tous les gestes barrières. Et ce n’est pas vraiment de leur faute, c’est un peu comme ça que le CST a été vendu par le monde politique et les experts.
  • Sauf que le CST était surtout un outil pour inciter à la vaccination et moins pour lutter contre l’épidémie. L’avouer et l’indiquer clairement dès le départ aurait sans doute été plus honnête.
  • Si le CST n’a pas de base légale suffisante et qu’en plus il est inefficace, à quoi bon le maintenir ? C’est là que se dessine l’étape d’après et le difficile mais nécessaire débat sur l’obligation vaccinale. La question a été tranchée en Autriche, et le nouveau chancelier allemand Olaf Scholz compte emprunter le même chemin. Là encore, il est peut-être temps de faire preuve d’honnêteté et d’avoir un grand débat public. De mettre dans la balance le risque sanitaire et nos libertés. Et alors, si la vaccination devient obligatoire, le CST reprendra du sens pour la faire appliquer.

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