Alors que l’Europe tente de remplir ses stocks de gaz pour l’hiver, Poutine joue les plombiers, en ouvrant et refermant les vannes à sa guise. L’UE s’est accordée hier à réduire de 15% sa consommation de gaz mais les craintes d’une pénurie grandissent, si pas pour cet hiver, pour l’hiver prochain. L’Europe sera-t-elle prête à temps ?
« Poutine comprend les marchés de l’énergie et il sait ce qu’il fait. » Ce sont les mots de Daniel Yergin, vice-président de la société de données S&P Global, qui gère notamment les indices boursiers Dow Jones et S&P500. « Il réduit, gère les stocks pour provoquer des perturbations et faire monter les prix », a expliqué l’expert interrogé par CNBC.
Depuis juillet, il est vrai que Nord Stream vit en sous régime. Le gazoduc a d’abord été diminué à 40% de ses capacités, en raison d’une turbine qui devait être remplacée mais qui était bloquée au Canada par les sanctions occidentales. C’était du moins l’explication de Gazprom. Ensuite, il y a eu des travaux de maintenance qui ont duré 10 jours pour s’achever le 21 juillet. Les livraisons ont bien repris, mais toujours à 40% des capacités. Et lundi, rebelote, Gazprom a annoncé un nouveau problème avec un autre turbine : le gazoduc sera réduit à 20% de ses possibilités ce mercredi. La conséquence a été immédiate : les prix du gaz de référence, le TTF, a franchi la barre des 225 dollars, ce matin, un record absolu.

Ceci nuit bien sûr à la capacité de stockage des pays européens. L’objectif formulé par l’Union européenne était de parvenir à un remplissage des stocks de l’ordre de 80 à 90% d’ici le 1er novembre. Les pays qui dépendent fortement du gaz russe en sont bien loin. Pour l’ensemble de l’UE, selon les données de Gas Infrastructure Europe, les stocks seraient remplis à 66% à l’heure d’écrire ces mots.
Selon le cabinet de Conseil Wood Mackenzie, au rythme de 20% de Nord Stream 1, les stocks de gaz ne pourront être remplis à temps. On parle d’un stockage de l’ordre de 75%. En cas d’hiver rigoureux, cela puiserait dans nos stocks pour aboutir à moins de 20% de capacité au mois de mars, « ce qui est un niveau très bas ». On comprend donc, de par l’interconnexion du réseau énergétique européen, qu’un risque de pénurie n’est pas le scénario le plus probable pour cet hiver, mais que ces niveaux de stocks très bas se reporteront d’année en année, avec un vrai risque pour l’hiver 2023.
GNL
Pour se défaire de sa dépendance au gaz russe, l’UE compte sur le GNL. Problème : tous les pays côtiers ne disposent pas de terminaux. C’est le cas par exemple de l’Allemagne, qui a tout misé sur Nord Stream et Nord Stream 2. Des terminaux sont en construction, mais les travaux n’aboutiront pas avant deux à trois années.
Ailleurs, c’est l’Espagne qui est la mieux équipée du continent, avec pas moins de 6 terminaux. La Belgique dispose d’un seul terminal, avec celui de Zeebruges, mais il s’agit du terminal à la plus grande capacité d’Europe. Deux autres terminaux devraient s’y ajouter d’ici 2024 et 2026, selon le données de Gas Infrastructure Europe.

Mais d’où provient ce GNL ? Des États-Unis et du Qatar, principalement. Le plus grand producteur, l’Australie, est trop éloigné, ce qui rend le prix de son GNL très cher pour l’Europe.
Nous vous apprenions d’ailleurs hier, que le supplément de GNL des États-Unis vers l’Europe avait triplé par rapport à ce qui avait été promis. Il y a déjà transité plus de GNL entre janvier et juillet que sur toute l’année 2021. Le bémol, c’est que les États-Unis n’ont pas augmenté leur capacité totale, ce qui veut dire qu’il n’y pas plus de gaz sur le marché mondial pour autant. Cela pèsera donc toujours sur les prix, même si cela renforce les stocks européens.

PIB
Et si la Russie coupait complètement son gaz, dans une nouvelle escalade de sanctions? À quels pays cela coûterait-il le plus en termes de croissance ? La Hongrie (6,5%), qui négocie désormais directement avec Moscou, est le pays le plus exposé. Suit l’Italie (5,7%), qui est en pleine crise politique, sans parler de sa dette qui est affectée par la montée des taux d’intérêt. L’Allemagne perdrait près de 3% de croissance dans le pire des scénarios. La plus grande économie d’Europe en forte récession, c’est tout le continent qui le paye.
En début de semaine, l’Europe s’est mise d’accord pour tenter de réduire 15% de la demande de gaz. L’Allemagne a poussé pour enclencher ce mécanisme de solidarité, mais de nombreuses exemptions ont vu le jour. Le caractère contraignant de l’objectif a été supprimé sauf en cas de pénurie sévère. Mais plusieurs pays comme l’Espagne et le Portugal en seront exemptés, car ils sont peu connectés au réseau européen et ne pourraient de toute façon pas techniquement redistribuer leur gaz épargné. La Belgique est aussi épargnée, car elle exporte déjà son gaz au maximum de ses capacités. Enfin, les pays qui arrivent à remplir leur stock à temps ne se verront pas non plus imposer une réduction de la consommation. Mais le message est passé: il faut plus de sobriété et de solidarité.

En attendant, Poutine joue avec les marchés, en maintenant les prix hauts. Cela a déjà beaucoup été écrit, mais les hydrocarbures russes n’ont jamais autant rapporté qu’aujourd’hui, ce qui alimente son trésor de guerre. En mai, ses revenus étaient de près d’un milliard de dollars par jour, soit près du double par rapport à 2021.
Sur les 100 premiers jours de la campagne en Ukraine, la Russie à empoché près de 97, 7 milliards de dollars, la Chine (pétrole) et l’Allemagne (gaz) étant ses plus grands contributeurs avec 12 milliards de dollars chacun.
