Les diamants sont éternels: au parlement, Zelenski appuie là où ça fait mal, De Croo obligé de répliquer dans les couloirs

La standing ovation obligatoire, les applaudissements prolongés : le président ukrainien Volodymyr Zelensky a obtenu du Parlement belge ce qu’il a eu partout. Mais en retour, il a présenté un miroir brutal à notre pays. Car combien la Belgique est-elle prête à payer ? « La paix vaut plus que les diamants, le gaz et le pétrole ou les navires dans vos ports », a déclaré M. Zelynsky. Le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a immédiatement dû se donner beaucoup de mal pour expliquer que personne ne faisait pression sur la Vivaldi pour sauvegarder l’industrie du diamant. Ce reproche tenace continue de hanter le Premier ministre.

Dans l’actualité : « Vous louez notre courage, mais êtes-vous vous-même assez courageux ? »

Les détails : le président Zelensky a déjà réalisé son tour dans toute une série de pays, mais il semble toujours aussi bien fonctionner.

  • « Des milliers de civils ont été tués. Il n’y a tout simplement plus rien, plus d’eau, plus de nourriture, plus de médicaments. Il n’y a plus de vie. » La description par Zelensky de la situation à Marioupol a fait froid dans le dos des députés, prouvant une fois de plus que les hommes politiques sont aussi un peu des acteurs. Et Zelensky remplit cette comparaison à merveille.
  • « C’est maintenant l’enfer sur terre à Marioupol, mais personne n’a assez de détermination pour mettre fin à cette situation », a déclaré le président derrière son bureau.
  • Le président ukrainien joue son rôle à la perfection : toujours en t-shirt militaire kaki, avec la dramaturgie nécessaire, avec conviction aussi, et une bonne dose de panache. Zelensky n’a pas non plus oublié d’intégrer quelques éléments « belges » dans son discours :
    • « La situation dans la ville russe assiégée de Marioupol est aussi mauvaise, sinon pire, que ce qui s’est passé à Ypres pendant la Première Guerre mondiale », a déclaré M. Zelensky, profitant de l’occasion pour demander immédiatement à l’OTAN une zone d’exclusion aérienne sur l’Ukraine.
    • « La Belgique a été l’un des premiers pays à s’engager immédiatement. Vous avez déjà accueilli 30.000 Ukrainiens en Belgique, merci, ce pays est situé au centre de l’Europe. »
    • « Vous pouvez devenir un exemple pour l’Europe, et faire plus, repousser les Russes et apporter la paix. »
  • Zelensky a déjà effectué une tournée complète des assemblées nationales, incorporant à chaque fois dans son discours un élément propre au pays visité. Mais encore une fois, le charme a opéré: son apparition en visioconférence a été ressentie comme un moment exceptionnel dans l’hémicycle. Quoi qu’il en soit, c’était une première : jamais auparavant un chef d’État d’un pays en guerre ne s’était adressé à la Chambre.
  • L’atmosphère dans l’hémicycle était celle des grands jours. La version touchante de l’hymne national ukrainien, interprétée par deux instruments à cordes, un violon et un violoncelle, a retenti dans le Palais de la Nation, où, pour une fois, le Sénat s’est joint aux bancs de l’hémicycle. Cela a immédiatement donné le ton, car sur l’écran à Kiev, le président Zelensky s’est également tenu droit derrière son bureau, la main sur la poitrine.
  • Que Zelensky n’ait pas eu l’intention de ménager la Belgique, en mentionnant explicitement, entre autres, le commerce des diamants, nous pouvions nous en douter. L’Ukrainien ne cherche pas seulement à toucher positivement l’opinion publique du pays auquel il s’adresse. Il dresse aussi souvent un miroir sombre à ses homologues européens :
    • « Nous luttons contre la tyrannie qui veut diviser l’Europe, qui veut mettre fin à la paix. Mais pour certains, les diamants russes à Anvers sont plus importants, tout comme le gaz russe ou les navires russes autorisés dans vos ports. »
    • « Vous louez notre courage, mais êtes-vous vous-même assez courageux ? Je pense que la paix vaut beaucoup plus que les diamants, que les navires russes dans les ports, ou que le gaz ou le pétrole russes. »

La réplique : De Croo a donné à Zelensky le soutien nécessaire. L’Ukraine « appartient à la famille européenne », mais il n’a pas tourné autour du pot au sujet d’une zone d’exclusion aérienne.

  • Après l’ovation pour Zelensky, qui a duré longtemps, c’était au tour de De Croo de donner une réponse. Il l’a fait dans son style habituel, empathique et solennel : les scènes internationales n’ont jamais été un problème pour ce parfait trilingue – francophone et anglophone en plus de sa langue maternelle. En trois langues, il s’est adressé à Zelensky au nom de la Belgique.
  • Il n’y a pas eu de surprise: « La lutte que vous menez n’est pas seulement pour votre pays, mais aussi pour nos valeurs communes, notre liberté et notre démocratie », a clamé De Croo.
  • « Nous sommes une famille européenne », a-t-il déclaré, ne fermant pas la porte à une adhésion de l’Ukraine à l’UE, mais ajoutant qu’il s’agit d »un processus long et exigeant ». Auparavant, il est apparu clairement que les pays d’Europe de l’Est font pression pour que l’Ukraine devienne membre via une procédure rapide et politique. Mais en Europe occidentale, les dirigeants veulent plutôt suivre les règles traditionnelles. L’adhésion à l’UE prend des années, pour intégrer la législation européenne et tout le cadre qui l’entoure.
  • Et le Premier ministre avait encore d’autres mauvaises nouvelles pour les Ukrainiens : il a explicitement déclaré qu’une zone d’exclusion aérienne imposée par l’OTAN, que Zelensky ne cesse de réclamer, n’est vraiment pas une option. « Soyons francs… Soyons honnêtes : cela signifierait abattre des avions russes et provoquer une escalade qui pourrait engloutir toute l’Europe (…). Nous perdrions encore plus de vies et aurions une guerre encore plus grande, sans solution. »
  • Dans le même temps, le Premier ministre a précisé que la Belgique avait choisi son camp et continuera de le faire: « C’est le moment pour nous de prendre parti. Nous avons déjà soutenu l’Ukraine, et nous continuerons, tant que votre pays sera attaqué. L’armée belge a commandé de nouvelles armes pour l’Ukraine. »
  • À propos du diamant : pas un mot.

L’essentiel : le Premier ministre était sur la défensive et a dû expliquer à nouveau sa position sur le secteur diamantaire, dont la Belgique est la plaque tournante mondiale.

  • Dans les couloirs de l’hémicycle, le Premier ministre a consacré beaucoup de temps et d’énergie à contrer les mots durs de Zelensky, notamment au sujet des pierres précieuses.
  • Parce que les diamants d’Anvers sont un caillou dans la chaussure de la Vivaldi : la semaine dernière, les Verts et Vooruit ont tous les deux préconisé d’imposer un boycott du commerce des diamants avec la Russie. Le Premier ministre était sur la défensive dès le début : De Morgen a affirmé que la Belgique et lui-même avaient fait pression au niveau de l’UE pour que les diamants ne fassent pas partie du paquet de sanctions. Ces informations provenaient de diplomates de l’UE : l’Italie aurait fait pression pour que les produits de luxe ne soient pas visés par les sanctions, et la Belgique pour le diamant.
  • Il y a quinze jours, le Premier ministre avait déjà démenti dans toutes les langues une telle forme de pression : la Belgique ne s’est jamais opposée à des sanctions pour les diamants, « je suis formel à ce sujet », s’est-il défendu sur Radio 1.
  • Hier, dans les couloirs, il a une nouvelle fois souligné qu’au sein de l’UE, il a été convenu de prendre des sanctions principalement dans les secteurs qui ont le plus d’impact sur la Russie. « Si nous interdisons l’importation de diamants bruts à Anvers, la Russie vendra tout simplement à Dubaï ou en Inde demain. Les conséquences n’iront que dans un sens, contre nous. L’impact sur la Russie serait nul », a-t-il déclaré.
  • Mais pour être clair : si l’UE l’exigeait, la Belgique accepterait une interdiction d’importation de diamants, a déclaré De Croo. Il a expliqué que la Belgique, avant même le début de la guerre, avait fait inscrire le secteur du diamant sur la liste des secteurs sensibles susceptibles d’être affectés par les contre-mesures russes.
  • L’exportation des diamants russes repose en grande partie entre les mains de l’entreprise publique Alrosa. Il s’agit de quelques milliards par an, un montant insignifiant par rapport à ce que Gazprom vend chaque jour à l’Europe.
  • De Croo n’est pas le seul s’être vu reprocher la situation du diamant à Anvers : Het Laatste Nieuws et VTM ont publié des photos de hauts responsables d’Alrosa (qui vend beaucoup de diamants bruts à Anvers) avec Bart De Wever (N-VA), le bourgmestre d’Anvers. De quoi alimenter la polémique en Flandre et de permettre à Groen de relancer sa demande de boycott des diamants russes.
  • De Wever ne nie pas qu’il a fait un effort pour garder les Russes à Anvers à l’époque, cela s’est traduit par un petit-déjeuner de travail à Moscou : l’industrie du diamant est importante pour sa ville. « Mais il y a une grande différence entre avoir une conversation et serrer des mains à l’époque, et faire activement pression pour garder le diamant russe aujourd’hui. Ce n’est pas du tout le cas », a déclaré la N-VA.
  • Entre-temps, Groen a atténué sa demande mais souhaiterait que des sanctions européennes soient prises contre Sergey Ivanov, le PDG d’Alrosa. Il a des liens étroits avec Poutine.
  • Le secteur diamantaire anversois est en panique : il veut absolument éviter les sanctions. « Anvers est la capitale mondiale du diamant depuis 575 ans. Nous prenons ce rôle très au sérieux. Des sanctions seraient une erreur aux proportions historiques », déclare Tom Neys, porte-parole de l’AWDC.

A lire : Jean-Marc « le conquérant » Nollet (Ecolo) a écrit un livre.

  • Conquêtes est le nom du livre de Jean-Marc Nollet, publié hier. Le président des écologistes francophones y explique en détail comment il voit son idéologie écologiste fonctionner dans la pratique : « L’écologie politique doit partir à la conquête », lance Nollet.
  • Le Carolo a une vision très hégélienne du monde : ce n’est pas un hasard s’il considère la dialectique – la lutte émanant des socialistes et des communistes – comme le moteur du changement social de ces dernières décennies. Ces réalisations n’ont été possibles que parce que le mouvement ouvrier socialiste a osé prendre la lutte à bras le corps, écrit Nollet.
  • L’écologisme doit maintenant subir la même transformation, estime le co-président d’Ecolo, mais sur son terrain idéologique. Il appartient maintenant à l’ensemble de ce mouvement, et par extension à son ou ses partis, de se lancer dans la « conquête ».
  • « Rien ne nous sera donné. Les appels, les discours et la sensibilisation sont nécessaires mais pas suffisants. Et les bons sentiments encore moins. L’effort à fournir est à la fois urgent et considérable », poursuit Nollet.
  • Nollet fait aussi référence au marxisme : au lieu d’un prolétariat qui a dû être créé au 19ème siècle pour rendre le communisme possible, Nollet veut une véritable « classe écologique ». Une lecture intéressante pour ceux qui veulent entrer dans l’esprit parfois obtus mais fascinant d’un des hommes les plus puissants de la Belgique francophone.
  • Le coprésident d’Ecolo a d’emblée quelques idées pratiques pour concrétiser ses « conquêtes » : il veut isoler chaque foyer belge d’ici 2050, mais aussi interdire les voyages en avion de moins de 1 500 kilomètres.

De nouveau, ces centrales nucléaires : après Doel et Tihange, MR et Ecolo ont trouvé d’autres centrales nucléaires sur lesquelles se disputer.

  • Le sort de Doel 4 et de Tihange 3 a été acté. Le MR de Georges-Louis Bouchez, largement aidé par les circonstances, a finalement obtenu gain de cause : les réacteurs resteront ouverts.
  • Mais la lutte acharnée entre les libéraux et les écologistes francophones n’allait bien sûr pas s’arrêter là. Le MR a déjà indiqué vouloir garder plus de deux réacteurs ouverts, mais voilà que les réacteurs français font parler d’eux et alimentent à nouveau le débat en Belgique.
  • A Chooz, le long de la Meuse près de Givet, la France dispose de deux réacteurs nucléaires. La frontière belge longe littéralement les trois côtés du terrain sur lequel se trouvent les réacteurs, à quelques kilomètres de là.
  • La semaine dernière, des responsables politiques locaux en France, dont le maire de Charvile-Mézières dans les Ardennes françaises, ont annoncé que de nouveaux réacteurs nucléaires de dernière génération seront construits à Chooz. Le président français Emmanuel Macron a annoncé que la France allait construire toute une série de réacteurs EPR, mais aussi modulaires de plus petite taille dans un grand plan à l’horizon 2050.
  • Cette décision a immédiatement suscité la désapprobation, non seulement des Verts en France, mais aussi d’Ecolo, juste de l’autre côté de la frontière. Dans La Libre, la députée Ecolo Cécile Cornet a protesté : « C’est une exposition directe. Et cela va complètement à l’encontre du choix que notre pays a fait de tourner la page, et d’aller vers un mix énergétique différent. »
  • « Apparemment, Ecolo n’a toujours pas compris que la Belgique a ancré durablement l’énergie nucléaire, pour assurer l’indépendance énergétique de notre pays, maintenir des prix bas et réduire les émissions de CO2. Ce déni de la réalité est dangereux », a réagi dans la foulée le président du MR, George-Louis Bouchez.
  • Dans le récent accord sur l’énergie, celui-ci précise en effet que 100 millions d’euros seront consacrés à la recherche sur cette dernière génération de réacteurs nucléaires. Une nouvelle situation bien belge, car dans le même temps, il a aussi été décidé de simplement reporter de dix ans la loi sur la sortie du nucléaire : elle n’a pas été abolie. Donc de facto, à partir de 2035, plus aucune énergie nucléaire ne sera possible dans ce pays.
  • Une situation schizophrénique qui appelle à d’autres débats politiques, mais qui paralyse surtout la Belgique dans ses investissements à long terme pour un meilleur mix énergétique.
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