« La voie n’est pas libre », c’est le mot d’ordre aujourd’hui pour quatre partis de la majorité à propos de la ministre des Affaires étrangères Hadja Lahbib (MR). Elle a pourtant reçu une distraction plus que bienvenue, en raison de la crise en Russie ce week-end : l’attention s’est rapidement déplacée ailleurs, avec des réunions de crise et un conseil européen ce lundi pour la libérale. Mais cela ne la sauve pas pour autant. Vendredi, le MR a tenté d’aligner tous les partenaires gouvernementaux sur une déclaration que Lahbib devait prononcer en commission cette après-midi. Les partenaires ont refusé. Ces derniers jours, Lahbib a également appelé des figures du PS, son ancien réseau, pour plaider en faveur de la compréhension. Une technique qu’elle avait déjà essayée avec Pascal Smet (Vooruit), après l’avoir mis dans l’embarras. Cela a été mal accueilli par les deux partis socialistes, qui aujourd’hui n’exigent rien de moins qu’un examen de rattrapage réussi de Lahbib. Au sein de la majorité, les conditions ont été fixées : « Exhaustivité, humilité et introspection », c’est ce qui est attendu. Au sein du groupe WhatsApp des présidents de la Vivaldi, on insiste pour que les mots « erreurs », « responsabilité » et « informations correctes » soient cette fois entendus de Lahbib. Car il y a eu aussi de la panique dans les rangs de la Vivaldi ce week-end : Sammy Mahdi, le président du cd&v, qui entretient très peu de contacts, a soudainement appelé tous ses collègues présidents ces derniers jours, implorant de ne pas laisser tomber le gouvernement. Le sort du président du cd&v pourrait en effet être rapidement scellé, si des élections ont lieu maintenant. Tous cherchent maintenant un compromis.
Dans l’actu : Ce soir à 17 heures, Hadja Lahbib (MR) se rendra à la Chambre.
Le détail : La ministre des Affaires étrangères doit sauver sa peau en montrant un changement de cap clair. Si elle ne le fait pas, la Vivaldi a un énorme problème.
- « Elle a appelé tout son ancien réseau. Ils ont tous reçu un appel avec la demande de montrer de la ‘compréhension’, presque en suppliant. Mais ça ne marche pas comme ça. Elle a reçu en retour des réponses plutôt froides. Elle devra le faire par elle-même : convaincre en commission », nous explique une source de haut rang chez les socialistes francophones.
- Une source chez les socialistes flamands confirme : « Ça ne va plus passer maintenant. Elle peut essayer d’appeler Ahmed Laaouej (le leader du groupe PS à la Chambre, ndlr) autant qu’elle le souhaite, mais il est maintenant un peu tard. »
- Chez Vooruit, l’offensive de charme menée personnellement par Lahbib a également un goût amer. Car ils reconnaissent un mode opératoire : Pascal Smet (Vooruit) a reçu un appel similaire à l’époque, après avoir été mis au centre de la tempête sur les visas iraniens en tant que secrétaire d’État aux relations internationales. Ce dernier a essayé d’appeler lui-même la ministre des Affaires étrangères pour se mettre au diapason. Elle a d’abord refusé de décrocher, et un deuxième appel, avant qu’elle ne doive se rendre à la Chambre, n’a donné lieu qu’à une diatribe de Lahbib, qui a ensuite raccroché.
- Quelques instants plus tard, elle attaquait violemment Smet à la Chambre, le mettant complètement dans l’embarras. Le vendredi, Smet dut se rendre au Parlement bruxellois pour expliquer sa position. Juste avant, Lahbib l’appela à son tour : « Ne pourrions-nous pas conclure un accord ? » Smet n’a pas accepté : il a finalement assumé sa responsabilité politique et a démissionné en tant que secrétaire d’État durant le week-end.
- Le fait que Lahbib contacte maintenant ses « anciens amis » socialistes est plutôt perçu comme une insulte. Surtout que l’ancienne journaliste de la RTBF, avant son poste de ministre des Affaires étrangères pour le MR, avait son réseau plutôt à gauche à Bruxelles. En février 2021, elle a reçu la mission de promouvoir la candidature de Bruxelles en tant que capitale culturelle de l’Europe en 2030, aux côtés du dramaturge Jan Goossens. Ses commanditaires à l’époque ? Le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort (PS), Pascal Smet, et le bourgmestre de Bruxelles Philippe Close (PS).
- Lorsque Lahbib a soudainement succédé à Sophie Wilmès (MR) aux Affaires étrangères en juillet 2022 pour les libéraux francophones, c’était une surprise de taille. Un peu plus tard, à la question de savoir si elle était libérale, elle a répondu qu’elle n’était « ni de gauche ni de droite, mais libre ».
- Mais son ancien réseau ne semble pas prêt à accorder beaucoup de crédit à Lahbib pour le moment. La façon dont tout s’est joué, son attitude arrogante et les explications confuses qu’elle a données devant la Chambre la semaine dernière : c’est tout simplement de trop pour octroyer un laissez-passer.
Un week-end de répit : les circonstances ont joué en faveur de Lahbib.
- Le MR a tout fait ces derniers jours pour sauver le soldat Lahbib. D’abord via un audacieux ultimatum de David Clarinval : le vice-premier ministre du MR a exigé vendredi que la crise autour de Lahbib soit résolue avant d’être prêt à discuter de la réforme fiscale. Un texte devait y être rédigé, validé par chaque parti au gouvernement, que Lahbib pourrait présenter ensuite à la Chambre lundi.
- Mais ce chantage n’a pas fonctionné : le reste, sous l’impulsion de Pierre-Yves Dermagne (PS) et du vice-premier ministre Georges Gilkinet (Ecolo), a refusé de répondre à cette demande du MR. Lahbib devait rédiger elle-même son texte et faire un geste politique. « Si elle n’est même pas capable de faire ça, elle ne peut certainement pas assumer son poste de chef de toute la diplomatie belge. »
- Clarinval a donc dû battre en retraite, la queue entre les jambes, et a dû participer à la discussion sur la réforme fiscale : même Bouchez n’en a pas rajouté. Au cours de la semaine, il avait pourtant crié haut et fort que « Lahbib n’avait commis aucune erreur », « alors pourquoi devrait-elle s’excuser ? » : telle était la ligne de défense. Mais au MR, on a commencé à se rendre compte que les quatre partis de gauche étaient sérieux et ne plieraient pas.
- Un jour plus tard, le contexte changeait complètement : en Russie, les mercenaires de Wagner se sont soudainement dirigés vers Moscou, le monde entier regardait avec stupéfaction les déroulements. Le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) a saisi sa chance : il s’est immédiatement concentré sur cette crise, pour se montrer en « homme d’État » et a même convoqué un Conseil de sécurité, le dimanche. Le fait qu’il y avait peu de choses à dire n’avait pas d’importance : Lahbib a eu l’occasion de se montrer en tant que « leader en temps de crise ».
- L’ancienne présentatrice de télévision a ensuite mené à bien les interviews à la sortie du 16, sur un ton approprié pour ce qui semblait être une crise imminente : « Nous avons pu contacter tous les Belges, les 780 nationaux en Russie. Nous étudions les événements en Russie et leurs conséquences sur le terrain. »
- Seulement, quelques heures plus tard, le coup d’État de Wagner s’était complètement évaporé. Aujourd’hui, il y a tout de même un Conseil européen des ministres des Affaires étrangères à Luxembourg, où Lahbib se rend. La commission à la Chambre a donc été reportée à 17 heures. Le MR n’aurait pas manqué d’insister sur la crise, mais comme la rébellion de Wagner a été tuée dans l’œuf, les projecteurs seront clairement dirigés vers Lahbib et sa capacité à apaiser la Chambre.
L’essentiel : Le PS, Vooruit, Ecolo et Groen attendent un discours clair et précis. En même temps, un certain nombre de partis essaient d’apaiser les tensions pour éviter une crise.
- Ce soir, Lahbib doit donc convaincre par elle-même. Sa première apparition en séance plénière à la Chambre a donné lieu à une série d’attaques contre le gouvernement bruxellois et à une dérobade de ses propres responsabilités. Sa deuxième apparition, en commission, a été un discours confus et émotionnel, sans prise de responsabilités non plus.
- Ce week-end, en coulisses, le PS et Ecolo étaient particulièrement clairs : Lahbib doit faire le job. Wouter De Vriendt, le chef de groupe chez Groen, a également souligné ce point dans De Zevende Dag : « Elle se rendra demain (aujourd’hui, ndlr.) à la Chambre sans le soutien de la majorité ».
- Dans le même programme, Paul Magnette (PS) a lui aussi été très clair : « Madame Lahbib a agi sur ordre de Bouchez, elle a été instrumentalisée. Ils ont utilisé cette affaire pour attaquer le gouvernement bruxellois. Maintenant, Lahbib doit prouver qu’elle est une ministre indépendante et non la porte-parole de son président de parti. » Et d’ajouter que tout ne serait pas réglé ce lundi : « La motion de défiance de l’opposition ne doit être votée que jeudi », a laissé entendre le président avec subtilité.
- Du côté flamand, un tout autre signal se faisait entendre. Sammy Mahdi, le président du cd&v, a soudainement appelé un grand nombre des présidents de parti au sein de la Vivaldi, en plus du Premier ministre De Croo, avec un message clair : « Pas d’élections maintenant. Car seul le Vlaams Belang gagnerait. » Mahdi, qui est habituellement très avare en contacts avec les présidents de parti, voulait une « désescalade » : il est clair que le président des chrétiens-démocrates n’est absolument pas prêt pour les élections. Si son parti obtient ce que les sondages disent, sa tête tombera.
- Ce matin, cette tentative se poursuivait. Sur Radio 1, le vice-premier ministre Vincent Van Quickenborne (Open VLD) a déjà esquissé les contours de ce que Lahbib doit respecter ce lundi : « Exhaustivité, humilité et introspection », a-t-il cité.
- Dans le groupe Whatsapp des présidents de parti de la Vivaldi, des propositions ont été échangées qui vont dans le même sens : dans sa déclaration, elle devra parler de « fautes », mais aussi « prendre ses responsabilités ». Et enfin, on veut surtout qu’elle communique de manière transparente sur tous les éléments et qu’elle ne prenne plus de chemins détournés. Les sommets de l’Open Vld et de Vooruit insistent clairement sur un consensus, plutôt que sur un conflit.
En substance : Lahbib parlera de la Sûreté de l’État pour éviter le sujet OCAM.
- Très gênant pour la ministre des Affaires étrangères : lors de sa première intervention devant la Chambre, elle a déclaré avoir littéralement sollicité l’avis de l’OCAM avant de délivrer les visas. Lors de la deuxième séance, elle a dû réviser sa position et a esquivé la question en prétendant que cet avis concernait l’évènement à Bruxelles.
- Mais la chronologie est fatale : les visas ont été délivrés le 8 juin, les recommandations de l’OCAM le 9 juin. C’est précisément pour cette raison que la N-VA et le Vlaams Belang ont déposé leur motion de censure : la ministre avait menti.
- Dans sa défense, qui a déjà largement fuité dans la presse francophone, l’accent sera désormais mis sur la Sûreté de l’État, qui a bien rendu son avis à temps, comme il se devait. Des chronologies complètes ont été établies dans la presse : il est clair que Lahbib basera sa défense sur cela pour pouvoir contrer l’histoire de l’OCAM. Si les présidents de la Vivaldi parviennent à un compromis, cette histoire sera utilisée pour permettre à la ministre de continuer, opposition ou non.
The big picture : la Vivaldi avance cahin-caha.
- La preuve que la Vivaldi ne tenait plus que par quelques fils est l’incident physique qui a éclaté vendredi dernier entre les vice-premiers ministres Frank Vandenbroucke (Vooruit) et Van Quickenborne. Cet incident révélé dans nos colonnes a fait l’objet de vives réactions. Les deux hommes se sont finalement réconciliés lors du kern de ce week-end, avec une franche accolade.
- On pourrait penser que tout est réglé, mais l’incident laisse des traces. Car du côté de Vooruit, on en veut beaucoup au Premier ministre d’avoir sauté sur l’occasion vendredi, en qualifiant l’incident « d’inacceptable ». Vandenbroucke niait au même moment devant les caméras de VTM et de la VRT qu’il s’agissait d’une véritable confrontation physique, une « main sur le bras », tout au plus, comme Vooruit nous l’expliquait.
- « Le fait que le gouvernement ait divulgué ce non-incident, c’est vraiment la responsabilité du Premier ministre », a-t-on entendu dire chez les socialistes flamands par la suite. Et étonnamment, l’incompréhension de l’attitude du Premier ministre a même été accueillie par des questions au sein de son propre parti : « Était-ce nécessaire d’en rajouter ? »