« La politique n’a jamais eu de Conner Rousseau » : Vooruit sent l’opportunité de revendiquer le centre, en organisant un match de boxe contre le Vlaams Belang

Pour la première fois depuis Steve Stevaert, dans les années 2000, un socialiste est en tête du classement des hommes politiques les plus populaires en Flandre : Conner Rousseau (Vooruit) a dépassé Bart De Wever (N-VA) mais surtout Alexander De Croo (Open Vld). Et regardez, au même moment, le président de Vooruit organise délibérément une confrontation directe avec le Vlaams Belang, le parti qui mène la danse dans le nord du pays. Une stratégie audacieuse, car Rousseau fait croire qu’il va personnellement construire un barrage « contre les dangers de l’extrême droite ». Mais cela permet en même temps à son parti de se déplacer substantiellement vers le centre, mangeant encore plus les parts de l’Open VLD et du cd&v. Exactement la stratégie que Patrick Janssens avait appliquée avec succès à Anvers, en 2006. Rousseau répète aujourd’hui cet exercice, au risque dun pêché d’orgueil.

Dans l’actualité : « Combattre le Vlaams Belang, en écoutant mieux le peuple ? Avec tout le respect que je vous dois, la politique dit cela depuis 30 ans », a souligné Bart Verhulst, journaliste de la VRT, en s’adressant à Rousseau lors du congrès de Vooruit.

Les détails : « Oui, mais la politique n’a jamais eu de Conner Rousseau », répond sans hésiter ce dernier, à la troisième personne.

  • Le week-end dernier, le congrès électoral « RED to 2024 » de Vooruit s’est tenu au Flanders Expo de Gand. Car vendredi, un sondage HLN/VTM/Le Soir/RTL est sorti, confirmant ce que beaucoup voyaient déjà venir à des kilomètres : le Vlaams Belang et Vooruit sont les grands gagnants des sondages en Flandre, l’Open Vld et le cd&v les grands perdants. Cela a donné à Rousseau exactement ce qu’il espérait : une image de deux vainqueurs, deux extrêmes aussi, deux boxeurs, se préparant pour le grand combat.
  • Lors de son congrès, il a donc lancé des attaques virulentes contre le Vlaams Belang :
    • « Partout où les extrêmes gouvernent, les travailleurs ordinaires sont bousculés. »
    • « Parce que nulle part dans le monde où l’extrême droite gouverne, la liberté et la prospérité des gens ne progressent. »
    • « La Flandre ne doit pas devenir une Hongrie sur la mer du Nord. »
  • Ce faisant, il fait référence au « scénario cauchemar » selon lequel le Vlaams Belang et la N-VA pourraient former ensemble une majorité au Parlement flamand. Avec le dernier sondage, cela semble être possible : en pourcentage, ils n’atteignent pas 50 % ensemble, mais en sièges, ils en atteignent plus de la moitié.
  • Le Vlaams Belang est manifestement l’ennemi de Rousseau depuis bien plus longtemps. Ce n’est pas un hasard si, il y a quelques semaines, Rousseau a déjà prévenu Bart De Wever (N-VA) que si la N-VA osait rompre le cordon, tant au niveau régional que local, toute coopération avec Vooruit cesserait. Il faut choisir, tel était le message. La N-VA a rebondi : n’est-ce pas Vooruit qui était en coalition avec le PVDA (PTB en Flandre), d’extrême-gauche, à Zelzate ?
  • Rousseau a fait la sourde oreille et a poursuivi sa petite guerre : lors du lancement de sa propre chaîne YouTube, lors de ses adieux aux colonies de vacances socialistes (il en était l’un des responsables, ndlr.), il a expliqué pourquoi il s’aventurerait sur ce type de médias : il ne veut « pas laisser cela aux salauds du Belang ». C’est presque une mission biblique, pour Rousseau, d’aller aussi sur les réseaux sociaux, où l’on touche un public très différent, pour « aller chercher les électeurs là-bas, surtout les jeunes ».
  • Toute cette stratégie peut sembler naïve, voire un peu prétentieuse, lorsqu’il déclare qu’en 30 ans à la rue de la Loi, « il n’y a encore jamais eu de Conner Rousseau », mais il existe un scénario qui est prêt, derrière, à plusieurs grilles de lecture.

Ce dont il s’agit : pas du Vlaams Belang, mais du centre.

  • Que pouvons-nous apprendre de ce que Patrick Janssens a accompli à Anvers en 2006 ? Janssens a explicitement cherché et trouvé la confrontation avec le Vlaams Belang, et le candidat-bourgmestre Filip Dewinter (Vlaams Belang). Dans le processus, ce combat a attiré toute l’attention sur lui.
  • Janssens a finalement battu Dewinter haut la main, dans la course à l’hôtel de Ville d’Anvers. Ne soyez donc pas surpris si Rousseau se présente explicitement aux électeurs comme candidat au poste de Premier ministre en 2024, histoire d’offrir un choix clair.
  • Et plus important encore, par rapport à 2006 et Anvers : Janssens a gagné en transformant « ses vieux socialistes anversois » en un projet urbain beaucoup plus large sur le plan idéologique, qui devait finalement plaire principalement au centre, plutôt qu’aux électeurs du Belang. Il n’est pas difficile de voir le parallèle : Vooruit a été commercialisé par Rousseau dès le début comme « un mouvement, pas un parti ». Un véhicule qui devait et pouvait donc parler au-delà d’un sp.a endommagé, qui a connu défaite après défaite dans les urnes.
  • Et la « lutte contre l’extrême droite » permet aussi explicitement à Rousseau d’utiliser un langage beaucoup plus à droite que n’importe lequel de ses prédécesseurs : s’inspirer du « modèle danois », où les sociaux-démocrates adoptent une approche très musclée de la migration, c’est possible. Des déclarations comme « Je ne me sens pas chez moi à Molenbeek« , c’est tout aussi possible, dans la tête du jeune socialiste. Tout comme un grand coup de gueule contre les syndicats, qui sont « dépassés » et n’ont plus leur place dans le bureau de parti. Sous couvert d’une « stratégie » orientée contre l’extrême droite, Rousseau mène sa propre barque vers un cap centriste.
  • Il le dit tout haut : tant lors de son congrès que ce week-end dans De Tijd, il a été clair comme de l’eau de roche, pour tous ceux qui veulent l’entendre : « Vooruit est le nouveau leader de la gauche et du centre ». Le tout, à nouveau accompagné d’une bonne dose de confiance en soi. Mais une figure populaire de gauche est une rareté en Flandre : « Je ne vais pas m’excuser de mon succès », se défend-il.
  • Ainsi, en termes de communication, Vooruit élargit le spectre. Car il n’abandonne pas non plus les thèmes de la gauche classique : le « pouvoir d’achat », tel était le mantra que Rousseau et son vice-premier ministre, Frank Vandenbroucke (Vooruit), ont martelé pendant des mois, de manière beaucoup plus cohérente que les autres. Ce thème et la « sécurité sociale » restent les mots magiques pour ne pas perdre le noyau dur. Et il faut le dire : grâce à la répétition constante, ces thèmes collent maintenant plus que jamais à Vooruit, tandis que le cd&v et l’Open Vld, entre autres, luttent beaucoup plus pour se coller à une USP (unique selling proposition).

Le danger : Steve Stevaert a sombré dans le culte de la personnalité. Janssens l’a fait aussi, à sa manière.

  • Autre pierre angulaire de cette victoire de 2006 : Janssens a misé sur une marque très différente de celle de son parti, alors obsolète. Sa première et plus importante marque était… lui-même. Dans une approche hyper-autocentrée, tout tournait autour de « Patrick », y compris une véritable campagne de parrainage, d’Anversois célèbres, qui figuraient sur l’affiche, avec pour seul slogan un « Patrick » dessiné à la main à côté.
  • Le succès a été écrasant, mais en même temps, il fut de courte durée. Les attentes étaient si élevées qu’après cela, la situation ne pouvait que se dégrader, et ce fut le cas. En 2012, Janssens n’était même plus capable de voir à quel point il s’était éloigné de la réalité de sa ville, pensant pouvoir sauver les meubles avec un magazine personnalisé pour les Anversois. Mais « Patrick » était fini, et De Wever a repris le flambeau.
  • Chez Rousseau, c’est une autre époque qui se joue : pas d’affiches ni de magazines papier, mais Instagram, TikTok et YouTube. Le fait qu’en à peine deux ans, Rousseau se soit hissé au rang de véritable BV reste un exploit pour de nombreux politiciens flamands de la rue de la Loi. Le moment Mask Singer fut pour Rousseau ce que De Slimste Mens a été pour De Wever quelques années plus tôt : se faufiler dans le salon de millions de Flamands de la manière la plus simple qui soit et conquérir leur cœur.
  • Les sondages montrent à quel point ce culte de la personnalité fonctionne : À la question « par qui vous sentez-vous le mieux représenté », Rousseau obtient pas moins de 16 % des voix : cela fait donc de lui une marque aussi forte que son propre parti dans son ensemble. Personne ne fait mieux. Et à la question « qui aimeriez-vous voir jouer un rôle dans les prochains mois », 53 % ont répondu Rousseau, soit le même score que Bart De Wever.
  • Seulement, pour Rousseau, le risque, c’est le péché d’orgueil : pour Steve Stevaert, qui avait également une vie privée débridée, la pression était devenue si forte qu’il a fini par prendre la fuite et s’est réfugié dans sa province, en tant que gouverneur.
  • Pour Rousseau, cela devient une question d’autodiscipline et aussi de bon entourage, qui peut apporter un soutien suffisant à un président de 30 ans. En effet, en combattant le Vlaams Belang de manière aussi explicite, Rousseau se heurtera inévitablement à la dureté de l’extrême droite. En ce sens, 2024 est une échéance incroyablement éloignée : ce sera une campagne de longue haleine.

Ailleurs dans le Grand Baromètre : la chute libre d’Ecolo à Bruxelles, l’indécrottable première place du PS en Wallonie.

  • Les Verts sont-ils en train de perdre leur grand pari : rompre avec la fatalité qui veut qu’ils gagnent l’opposition, après une législature dans la majorité ?
    • Ils en prennent largement le chemin, à Bruxelles, où Ecolo tombe au 4e rang à 13% contre 22% lors des élections de 2019.
    • Comment l’expliquer ? Les facteurs sont multiples : mais ils payent sans doute la mauvaise perception du plan Good Move, qui a provoqué un certain chaos pour les voitures, dans les rues de la capitale. Révolutionner la mobilité à Bruxelles ne se fait pas sans heurts.
    • La cote de popularité des ministres bruxellois écologistes est aussi désastreuse : Alain Maron (santé) et Elke Van den Brandt (mobilité) trustent les dernières places du classement. Barbara Trachte (transition économie et recherche scientifique) ne figure même pas dans le classement.
    • Après la crise sanitaire, et désormais la crise énergétique, le message écologiste semble compliqué à faire passer.
  • Pour le reste, le PS arrive en tête (21,6%), talonné par le MR (20,3%) et plus loin par le PTB (16,1%), qui fait la plus grosse progression par rapport au dernier sondage de septembre 2022. DéFI (10,4%) et Les Engagés (6,1%) ferment la marche.
  • En Wallonie, pas vraiment de surprise : PS forever. Le PS (23,7%) n’a pratiquement rien lâché depuis les élections de 2019, moins de 3%. Surtout, ils n’ont jamais été dépassés dans tous les sondages qui ont suivi.
  • Là encore, c’est le MR qui prend la 2e place à 20,4%. Le PTB (17,9%) complète le podium et confirme sa place de 3e puissance politique chez les francophones. Car Ecolo recule là encore d’une place pour atteindre les 13%. Pour Les Engagés, il n’y a toujours pas d’effet renouveau, avec un score stable de 9%.
  • Au niveau des personnalités, toujours le même trio : De Croo, Wilmès, Magnette à Bruxelles, Wilmès, De Croo, Magnette en Wallonie. À noter que la libérale Hadja Lhabib fait une entrée fracassante à Bruxelles en 5e position, juste devant son président Georges-Louis Bouchez.
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