La nouvelle fonctionnalité de la blockchain : contourner la censure chinoise

En Chine, des étudiants ont commencé à insérer des messages dans la blockchain Ethereum pour échapper à la censure du pays. Des étudiants de l’université de Pékin, désireux de dénoncer une affaire d’abus sexuels commis par un professeur dans les années nonante semblent être les premiers à avoir employé ce subterfuge.

Yue Xin, une étudiante de l’Université de Pékin, s’est inspirée du mouvement #MeToo, et voulait dénoncer un cas de harcèlement sexuel dont elle avait eu connaissance. En 1998, Gao Yan, une étudiante de l’université de Pékin qui s’était plainte d’avoir été violée par un professeur, s’était suicidée. Le professeur n’avait pas été inquiété, et avait continué d’enseigner à la faculté. Mais le 5 avril dernier, cependant, un étudiant avait rappelé cette histoire dans un article.

Un cas d’abus sexuels commis par un professeur

Le 23 avril, Yue a publié une lettre ouverte dans laquelle elle explique qu’elle et 7 autres étudiants ont soumis une pétition au rectorat de l’université pour réclamer l’ouverture d’une enquête concernant les allégations de Gao. Elle y décrit les pressions qu’elle aurait subies. D’après elle, ses professeurs et ses conseillers lui ont intimé l’ordre de stopper son militantisme, et l’auraient forcée à supprimer tous les messages qu’elle aurait postés à propos de cette affaire. Mais sa lettre ouverte a elle-même rapidement été censurée, et certains internautes ont commencé à la reposter sur le net, y compris à l’envers, pour compliquer le travail de la censure, et lui permettre de se maintenir le plus longtemps possible.

Un commentaire de transaction dans la blockchain Ethereum

Finalement, l’un d’entre eux a trouvé un moyen de perpétuer la publication de ce document : il l’a intégré comme une donnée de saisie dans une transaction effectuée sur la blockchain de la monnaie virtuelle Ethereum. Pour ce faire, il s’est envoyé un transfert de zéro Ethereum à lui-même le 23 avril, une transaction qui lui a coûté 0,53 US cents. Dans une zone réservée aux notes de la transaction, il a enregistré la lettre de Yue.

Tout s’est donc passé comme si quelqu’un s’était connecté sur son compte bancaire en ligne, s’était transféré zéro euro à soi-même, mais en publiant la lettre de Yue dans la zone réservée aux commentaires de ce virement, explique le site Quartz.

Des fonctionnalités de plus en plus variées

La grande différence, c’est que dans la blockchain Ethereum, tous les enregistrements des transactions sont publics, ce qui signifie que tout le monde peut avoir accès à cette note.

De plus en plus de personnes s’intéressent à cette fonctionnalité de preuve d’existence de la blockchain pour conserver des détails. Mais jusqu’ici, cette possibilité n’avait été employée que pour des usages de contrats (Smart Vows permet même d’enregistrer son contrat de mariage sur la blockchain Ethereum…), de publicité, ou des messages personnels.

Le caractère perpétuel et immuable

Ce nouvel usage de la blockchain pourrait donc avoir une portée extraordinaire. Dans le système de la blockchain, les transactions sont enregistrées simultanément par plusieurs personnes, ce qui signifie qu’il est quasiment impossible d’en altérer l’intégrité. Les censeurs ne peuvent donc pas supprimer ou modifier des contenus publiés sur la blockchain.

À ce jour, l’utilisation des monnaies virtuelles, et des blockchain associées, demeure encore confidentielle et réservée pour l’essentiel à des initiés. Poster des messages sur la blockchain ne garantit donc pas leur vaste diffusion. Mais on peut imaginer que les monnaies virtuelles pourraient se démocratiser dans un avenir assez proche, et que ce type de messages pourrait trouver une audience bien plus grande.

Des commentateurs l’ont bien compris, et sur Etherscan, un moteur de recherche qui permet de retrouver et de consulter des transactions effectuées sur la blockchain Ethereum, l’un des 150 utilisateurs ayant commenté le procédé des étudiants de l’Université de Pékin l’a qualifié  » d’historique « . Un autre observe :  » Il n’y a pas de page 404, c’est permanent « .

Encore confiné à des initiés

Toutefois, le président de l’Association bitcoin de Hong Kong rappelle que pour trouver la lettre, il est nécessaire de posséder l’URL de la page qui contient l’enregistrement de la transaction. Pour ce faire, il faut utiliser un moteur de recherche spécifique pour les transactions de blockchain. Il est également possible d’effectuer des recherches au moyen d’un numéro de transaction après avoir téléchargé l’intégralité de la blockchain Ethereum. Ces procédures ne sont pas à la portée des personnes non initiées, et rien n’empêche les censeurs chinois de bloquer l’accès des internautes du pays à ces moteurs de recherche, par exemple.

“C’est symbolique, mais ça ne sera pas facilement adopté par les masses. Les médias décentralisés ne sont pas pour demain. Mais cela donne de nouveaux espoirs aux gens », conclut Isaac Mao, un chef d’entreprise de San Francisco qui développe une plate-forme média qui utilise la technologie de la blockchain pour lutter contre la censure.